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Entretien avec Jung
réalisé pour Chrysopée en juin 2003


Comment est née votre vocation d'auteur de BD?
Quand j'étais petit, je lisais le journal Spirou et Tintin comme la plupart des gamins. Mais j'avais une préférence pour ce dernier car il publiait davantage de séries réalistes. J'aimais beaucoup Comanche de Greg et Hermann et Jugurtha de Vernal et Franz. Ensuite vers 14/15 ans, j'ai découvert dans ce même journal Thorgal , Buddy Longway et Jonathan. Et là, j'avoue que j'ai été bluffé! 'Au delà des ombres' de Van Hamme et Rosinski reste pour moi un grand moment de BD. Mais celui qui m'a réellement donné l'envie d'en faire , c'est COSEY...Je pense qu'à l'époque, il était assez 'novateur'. Mais bon, je ne connaissais pas Pilote non plus...Après, j'ai découvert Sambre et ce fut un choc pour moi!

Un choc graphique ou un choc scénaristique ?
Les 2...Mais j'ai surtout aimé le tome 1. J'avoue que j'ai décroché à partir du tome 3 .

Comment s'est passé votre collaboration avec Yslaire?
J'ai juste travaillé dans le même atelier que lui. On ne peut pas parler de collaboration. Je l'ai juste aidé sur la mise en couleur d'une page de Sambre. (page 39 du tome 3) Il faut dire qu'à ce moment là, on ne travaillait pas beaucoup et on n'était pas très souvent là. Néanmoins, c'était une expérience enrichissante car j'étais débutant et j'avais encore tout à apprendre. J'ai beaucoup appris en regardant et en décortiquant ses planches originales qui traînaient un peu partout dans l'atelier.


En 91 vous publiez votre premier album en collaboration avec Ryelandt. Ensemble, vous avez cosigné Yasuda et la jeune fille et le Vent. Comment s'est déroulé votre rencontre et votre collaboration?
J'ai réalisé une histoire courte pour Tintin Reporter. Nous nous sommes rencontrés là. Il cherchait un dessinateur et moi, je ne me sentais pas prêt à raconter mes propres histoires. J'avais encore beaucoup de problèmes de dessin à résoudre avant. Martin Ryelandt avait déjà écrit un scénario pour un court métrage de dessin animé. Je l'ai vu et j'ai tout de suite été séduit. Il écrit de très beaux textes aussi. YASUDA fût le départ d'une très longue collaboration qui s'est terminée avec la jeune fille et le vent. Bon, il y a eu des hauts et des bas dans nos relations de travail, mais avec le recul, je considère cette période comme une période
d'apprentissage. Un auteur a besoin de mûrir et cette période même si elle fut difficile était sans doute nécessaire pour arriver à réaliser une oeuvre plus personnelle. J'ai besoin d'espace et de liberté et j'avoue que la collaboration avec un scénariste n'est pas trop ma tasse de thé. Je précise que ce qui m'a amené à la BD, c'est des auteurs comme Cosey , Pratt ou Yslaire qui ont tous un univers fort. Ils racontent avant tout des histoires et c'est cela qui me plaît dans la BD.

Au fur et à mesure de vos productions, vous glissez peu à peu vers le fantastique, abandonnant l'univers réaliste de Yasuda pour entrer dans l'univers onirique et fantastique de Kwaïdan... Comment expliquer ce glissement?
Le fantastique est déjà bien présent dans la Jeune Fille et le Vent...mal calibré je le reconnais. Kwaidan est donc une nouvelle tentative dans l'approche de l'élément fantastique. Mais cette fois-ci dans un cadre historique bien précis qui est celui du Japon du 12ème et 14ème siècle, pays qui me fascine depuis ma tendre enfance.

D'où vous vient cette fascination pour le japon ?
Je suis d'origine coréenne et j'ai été adopté par une famille belge. Petit, ma différence ethnique ne me posait pas de soucis, mais à l'adolescence, j'ai eu une véritable crise d'identité. C'était une période où j'avais besoin de m'identifier à une culture asiatique et comme je reniais mes origines coréennes, mon choix s'est porté d'une manière tout à fait inconsciente sur la culture japonaise...Je collectionnais tous les articles et études traitant du Japon, j'allais voir tous les films! Plus tard, je me suis rendu compte que c'était un peu 'maladif' comme comportement, mais c'était un passage obligé dans l'excès pour arriver à trouver un juste milieu .Maintenant, le Japon m'intéresse toujours mais d'une façon beaucoup plus sereine. Disons que c'est 'mon Japon', celui que je développe dans mes BD...


Avec Kwaïdan, vous vous retrouvez seul à la barre, signant à la fois le scénario et les dessins...Comment est né ce projet?
Je travaillais encore sur les planches de la jeune fille et le vent tome 3 , lorsque je me suis posé la question de savoir ce que j'allais faire après...Donc, j'ai monté un projet de SF avec Jean Dufaux qui devait s'intituler HYDRES... Une histoire de mutants pour laquelle j'avais dessiné 3 pages en couleurs directes (visibles sur mon site). Mais je n'étais pas très à l'aise dans la SF. Nous avons un peu tâté le terrain auprès de certains éditeurs mais ceux-ci ne sentaient pas trop ce projet. Moi non plus d'ailleurs...C'est à ce moment là que je me suis rappelé ce qui m'avait donné envie de faire de la BD. Raconter une histoire, créer un univers personnel. C'était risqué, mais cela en valait vraiment la peine. J'ai toujours aimé les histoires de samouraïs, celles qui mêlent violence et poésie. Par conséquent, je n'ai eu aucune difficulté à mettre en place une histoire où interagissent fantômes, magie, sorcellerie, romantisme et tragédie. Kwaidan relève plus du 'conte fantastique' que de 'l'héroic fantasy' qui m'intéresse beaucoup moins. J'ai écrit un synopsis séquentiel de 10 pages du tome 1 ainsi qu'un résumé des 2 tomes suivants que j'ai envoyé à Guy Delcourt qui m'a donné rapidement le feu vert sans avoir vu aucun dessin du projet!...

Les personnages de Kwaïdan m'ont immanquablement fait pensé aux personnages de Shakespeare, animés par des passions exacerbées tels que l'amour, la jalousie, la haine ou la vengeance. Vos albums présentent des personnages complexes dont la personnalité, renforcée par votre trait, semble être au premier plan de l'intrigue. Avez-vous créé les personnages avant de bâtir l'intrigue autour d'eux ou avez-vous construit de concert histoire et acteurs ?
J'ai d'abord des images et des ambiances en tête. En ce qui concerne KWAIDAN, c'était des images de cavaliers fantômatiques galopant dans la neige. Un château dans la brume également... Ensuite je mets une musique d'ambiance( Shoukichi Kina, Mike Oldfield, des BO, etc.). Je précise que cette musique m'aide à développer mon imagination . Je me fais un film en fait!...Ensuite, les personnages, les situations viennent d'eux-mêmes...Je ne suis pas un technicien du scénario, j'avance au feeling. J'ai aimé des films comme Le château de l'araignée (adaptation de Macbeth) ou Ran (adaptation du roi Lear) de Kurosawa, sans oublier les chefs-d'oeuvres de Miyazaki ou de Kobayashi...de Shakespeare aussi , que j'ai découvert à l'adolescence avec son Roméo et Juliette et ensuite à travers les ouvres de Kurosawa. Toutes ces influences enrichissent forcément l'univers de Kwaidan. J'aimerais également préciser que je travaille beaucoup avec ma femme JEE YUN.Autant sur le scénario que sur les couleurs.

Vous êtes vous inspiré de contes médiévaux japonais pour bâtir l'intrigue de Kwaidan?
Je me suis juste inspiré du Kwaidan de Lafcadio Hearn(receuil de contes japonais). Mais le résultat est très différent.'Mon' Kwaidan est un juste milieu entre les influences asiatiques et européennes si je puis dire...

Comment pourrait-on traduire Kwaidan?
'Histoires étranges' ou 'Fantomes'. Les japonais sont fous de ce genre d'histoire.

L'une des composantes de l'album semble être la survivance de l'âme (par le biais de la réincarnation ou sous forme d'esprit). Quelle place occupait cette croyance dans le Japon Médiéval?
On ne parle pas vraiment de réincarnation dans la croyance japonaise. Les japonais croient davantage au Karma(destinée) qui influencera la vie après la mort...Le paradis ou l'enfer? Finalement, je trouve que les croyances japonaises sont assez proches des croyances occidentales .Contrairement aux indous qui croient à la réincarnation.

Avez vous déjà pratiqué le jeu de rôle ? Si oui, quels jeux ? si non, quelle image en avez-vous ?
Jamais. On m'a à plusieurs reprises fait le rapprochement entre Kwaidan et le jeu de rôle La légende des 5 anneaux. Pour moi, faire de la BD c'est déjà jouer à un jeu de rôle, dans la mesure où je m'identifie très vite à mes personnages.

Comment ressentez-vous la parution de Métamorphose, le dernier tome de Kwaidan?
Angoissé...car je me demande quelle sera la réaction des gens sur ce dernier tome. J'ai du mal à me rendre compte que cette trilogie est terminée. Contrairement à mes autres séries, j'ai beaucoup de plaisir à relire Kwaidan.

Quels sont vos projets actuels?
Je travaille sur un one-shot de 62 pages qui aura comme titre 'Immortelle Okiya'...toujours pour Delcourt. Ce sera un érotique qui aura pour cadre le Japon du 16éme siècle. Le scénario et les couleurs sont de JEE-YUN.

Y-a-t-il une question que je ne vous ai pas posée et à laquelle vous aimeriez néanmoins répondre?
Non, tu poses de très bonnes questions.

smiley C’est gentil, merci !

Comme le veut la tradition chrysopééenne (du fanzine Chrysopée donc) et afin de mieux vous connaître, on fini par un petit portrait chinois :

Si vous étiez une créature mythologique :Le phénix
Si vous étiez un personnage historique :Mère Térésa
Si vous étiez un personnage biblique :aucun
Si vous étiez un personnage de roman :Le petit prince
Si vous étiez un personnage de BD:Corto Maltese
Si vous étiez une oeuvre humaine:Le temple d'Angkor au Cambodge

Un grand merci pour le temps que vous nous avez accordé...
Le Korrigan