Haut de page.

Entretien avec Sylvain Vallée
accordé aux SdI en décembre 2009


Tout d'abord un grand merci de vous prêter au petit jeu de l'interview... Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous? ( Parcours, études, âges et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de compte numéroté en suisse)
Côté parcours, c'est assez simple : ça commence enfant avec une longue hospitalisation qui m'a permis de lire une BD par jour, ça continue avec les caricatures de tous mes professeurs, un diplôme à Saint-Luc/Bruxelles, quelques projets refusés et de bonnes rencontres. Mais surtout une volonté farouche d'en faire un jour mon métier.
Sinon, j'ai 37 ans et pas de Rolex (Aaargh, plus que treize ans !)

Quel lecteur étiez-vous enfant ? Quels étaient alors tes dessinateurs favoris?
Comme tous les enfants, un lecteur qui s'imaginait des histoires en lisant des BDs, comme certains enfants, un lecteur qui ensuite copiait ses héros favoris, et comme quelques-uns enfin, imaginait et dessinait ses propres histoires… Mes auteurs favoris de l'époque : Uderzo, Hergé, Morris, Franquin, le quatuor habituel.

Ex Libris réalisé pour la librairie Durango ©Sylvain Vallée Devenir auteur de BD, étais-ce un rêve de gosse ?
Pour vous répondre, je vous renvoie à la planche que j'ai réalisé pour la Galerie des Illustres de Spirou.

Quelles sont selon vous les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Les grandes joies : La liberté absolue, dans la création (budget illimité, autonomie totale, liberté de choix…) comme dans le quotidien (pas de patron, pas d'horaires, pas de lieu de travail précis…).

Les grandes difficultés : La liberté absolue, dans la création (pas de boulot sans inspiration…) comme dans le quotidien (pas d'obligation de se lever le matin, maintenir en permanence l'envie de créer…).


En 1997 paraissait L'écrin chez le cycliste, seul album à ma connaissance que vous avez scénarisé et dessiné… Depuis, vous avez repris la série d'enquête Gil St André, succédant au dessin à Jean-Charles Kraehn, scénariste de la série. Plus récemment, vous avez signé le brillant Il était une fois en France, scénarisé par Fabien Nury, un scénariste très talentueux… Qu'est ce qui vous a intéressé dans ce nouveau projet ?
Le scénario d'abord. Un traitement complet et passionnant de la série, avec ses promesses et ses approximations dans son adaptabilité au médium BD. Avec son personnage principal, extraordinaire de dualité, un destin hors du commun, véritable « caviar » pour les créateurs de fiction que nous sommes. Et son époque, l'Occupation Française, que je souhaitais traiter depuis longtemps, et dont Joanovici en est une synthèse et une représentation parfaite.

Ensuite, la rencontre avec Fabien, talentueux scénariste, curieux, passionné, et disponible, avec qui je souhaitais partager un vrai travail de collaboration, dans les questions de mise en scène, comme dans les rapports avec notre éditeur.

Et enfin, parce j'ai tout de suite senti qu'on tenait là un projet hors norme.



Comment aborde-t-on une série historique et un personnage aussi sulfureux que Joseph Joanovici ? De nombreuses recherches documentaires ont-elles était faite en amont ? Si oui, quelles furent vos principales sources graphiques ?
Le personnage de Joanovici s'aborde avant tout par le réél, scénaristiquement comme graphiquement. S'inpirer de sa bonhommie et de son air de « maquignon » m'ont beaucoup aidé à rendre l'ambiguïté du personnage. Mon travail pour refléter les deux aspects de Joseph, repose essentiellement sur l'expressivité. En variant quelques traits d'expression sur ce visage très simple, très rond,, je peux faire basculer ce visage poupin de base vers un faciès inquiétant. Si j'avais choisi un visage plus marqué, ou celui d'un héros plus classique, plus beau, Joseph y aurait perdu en véracité mais aussi en crédibilité dans cette bascule des sentiments.

Bien sûr, tout cela et toute la retranscription de cette époque se construisent sur base de documentation, de recherches aux archives de la police, de livres et de films… A condition de s'en libérer le moment venu, pour mieux s'approprier les choses et les rendre vivantes.

Citizen Joanovici ©Sylvain ValléeVotre approche graphique semble très cinématographique, mettant le lecteur au cœur de l'action, ce qui contraste et se marie pourtant à merveille avec vos personnages plutôt caricaturaux. Comment est née cette alchimie ?
Le scénario était d'emblée très cinématographique, par ses références, mais aussi par son traitement et sa mise en scène, puisque Fabien l'avait d'abord destiné au cinéma, ne le pensant pas adapté à la BD.
Je suis ravi de lui avoir prouvé le contraire ! Mais il fallait pour cela traiter les événements de la manière la plus réaliste possible, poser un cadre sur la réalité, comme au cinéma, et donc ne pas penser planche ou élégance du trait en dessinant, mais penser à la réalité des moments traités. Cela acquis, je dirais presque que le « style » graphique importe peu.
Partant de là, il fallait aussi un dessin expressif, pas trop sclérosé par l'académisme qu'impose le dessin réaliste pur, car c'est un récit d'émotion avant tout. Ce dessin légèrement caricatural à aussi comme effet de faire appel à la conscience collective du public sur cette époque, très imprégnée, comme je peux l'être moi-même, des trognes et des personnages haut-en-couleurs du cinéma noir et blanc d'après-guerre.
Ce n'est en fait pas un contraste, mais quelque chose qui découle naturellement de certaines références que nous pouvons avoir et que le public a aussi sur ce sujet.

Savez-vous si le projet cinématographique est définitivement rangé dans les cartons
Il n'a jamais été autant d'actualité qu'aujourd'hui. Mais nous ne sommes pas pressés, d'abord les albums !

Virgin Lucie ©Sylvain ValléeSur cet album vous avez réalisé un travail saisissant sur les cadrages et les angles de vue, variant plans larges et plans rapprochés, vues en plongées et contreplongées, à la manière d'un cinéaste. Pensez-vous que le métier d'auteur de BD est avant tout celui d'un metteur en scène, avant même d'être dessinateur?
C'est effectivement ce que je pense. La bande dessinée est avant tout l'art de mettre en scène, de jouer des ellipses. Peu importe les qualités de dessin, l'élégance de votre trait ou le style adopté, ce qui compte c'est la fidélité dans la retranscription des intentions. Si vous êtes un dessinateur au trait élégant et attractif ou que vous savez 'en envoyer' graphiquement, le rendu final sera plus flatteur pour l'oeil, mais votre récit n'en sera peut-être pas pour autant mieux traité.

Serait-il possible, pour une planche donnée du troisième tome (ou du quatrième?) de voir les différentes étapes de réalisation d'une planche, du synopsis au découpage en passant par le rough, le dessin, l'encrage et la mise en couleur et ce afin de mieux comprendre votre façon de travailler?


MAKING-OF
Scénario Montage texte  Encrage Mise en couleur


Votre approche du personnage de Joseph Joanovici est très subtile. Vous le faite tour à tour passer pour le pire des salopards puis pour quelqu'un de très humain et par la même très touchant. Est-ce que votre travail sur son histoire, fut-elle romancée, vous a permis de vous faire un avis tranché ce personnages?
Ce n'est pas notre avis qui est important, mais la manière dont le lecteur va s'interroger à son sujet, les questions que son destin soulève et le jugement moral que le lecteur cherchera à porter sur Joanovici. Si nous avions un jugement tranché sur le personnage, notre traitement de l'histoire s'en trouverait influencé et l'intérêt amoindri. Ce que nous cherchons à faire, c'est justement de soulever des interrogations sur cette période, loin des images d'Épinal héritées des manuels d'histoire depuis soixante ans. A chacun de se positionner selon son propre jugement.


Quels sont vos derniers coups de coeur (BD, romans, musique, ciné...)
BD: Fell de Warren Ellis et Ben Templesmith
Roman: Mon traître de Sorj Chalandon
Musique: L'intégrale François de Roubaix chez Universal
Ciné: Un prophète de Jacques Audiard et The Chaser de Hong-jin Na.


Un grand merci pour le temps que vous nous avez accordé!
Le Korrigan