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Entretien avec Benoit Houbart
Entretien accordé en mai 2012


Benoit Houbart, le sympathique fondateur des Editions Poivre & Sel nous a accordé un entretien pour parler de son itinéraire et de son travail qui est avant tout une passion...

Peux-tu nous en dire un peu plus sur toi? (Parcours, études, âges et qualités, passions, numéros de carte bleue ou de comptes numérotés en suisse)…
Oups, désolé pour la carte bleue… ça n’existe pas en Belgique ! Navré pour vous ! (rires !)
Sincèrement, il n’y a pas grand-chose à raconter sur mon passé hors-édition. Sinon, que j’ai longtemps été attiré par l’écriture, la presse, la photographie en plus de la bande dessinée.
Il y a plus de 20 ans, j’ai créé un magazine polycopié pour les scouts. Par la suite, la rencontre avec Louis Cance de Hop! me donna l’idée de créer un fanzine sur la bande dessinée. Et l’ouverture du Centre belge de la Bande Dessinée juste à côté de l’endroit où j’avais cours décupla ma motivation.

Enfant, quel lecteur étais-tu ? Quels étaient alors tes auteurs de chevet ?
C’est à l’adolescence que le virus est né. Mon enfance fut plutôt égaillée de jeux à l’extérieur. J’ai bien lu quelques albums comme Tintin, Astérix, Buck Danny, …) ou feuilleté dans les grandes surfaces… Mais c’était plutôt parcellaire. Des petits plaisirs fugaces comme ont pu l’avoir beaucoup d’enfants à l’époque.
Vers 1981, je me suis plongé dans le magazine Spirou avec délectation. C’était l’ère De Kuyssche et sa créativité. Il y avait amené Yann, Conrad et toute une nouvelle génération. Philippe Van Dooren qui le suivit amplifia le mouvement rendant le mag’ assez adulte avec Berthet, Cossu et Dodier, par exemple. Parallèlement, je lisais les recueils du Magazine Tintin avec Jonathan de Cosey. J’ai ensuite découvert Blueberry de Charlier et Giraud. Puis Circus (avec Juillard) et (A Suivre) (avec Comès)... Je lisais donc plutôt des magazines, découvrant plus des écoles de dessinateurs que des auteurs en tant que tels.

Planche des des Promeneurs du Temps ©Editions Poivre & Sel / Sylvain Dorange / Franck Viale Tu as commencé par le fanzinat (Rêve-en-Bulles dont le premier numéro est paru en 1991) avant de passer par la micro-édition puis à l’Edition avec un grand E, d’abord avec la Cafetière puis avec Poivre & Sel… Comment t’es venue cette idée folle de te lancer dans l’édition de BD?
Une petite précision avant de commencer, le reb’ fut une expérience de micro-édition et web-édition qui eut lieu entre mon départ de la Cafetière et la création de Poivre & Sel.
En 1991, j’ai lancé Rêve-en-Bulles, un magazine d’actualité bande dessinée (avec des interviews d’auteurs comme Frank, Loisel, Michetz, Berthet). Au fil du temps, je me suis lié avec l’équipe des dessinateurs de Claude Lefrancq. Avec eux, on s’est amusé à éditer un collectif de croquis sur du beau papier. A la même époque, Thierry Groensteen m’a contacté dans le cadre de sa reprise de « L’Année de la bande dessinée » chez Dargaud. J’ai ainsi choisi de rencontrer Denis Lapière avec qui j’ai, après l’interview, évoqué mon travail éditorial et tout particulièrement celui sur le collectif. A la suite de cela, Denis m’a proposé un scénario pour un comix devant être illustré par un jeune liégeois (Pierre Bailly) . Il fut publié par Rêve-en-Bulles. Dans la foulée, Antonio Cossu m’a associé dans l’édition d’un comix de Jean-Luc Cornette. Après le Prix Fanzine à Angoulême, j’ai renforcé l’équipe éditoriale de Rêve-en-Bulles. Entretemps, André Geerts me confia l’édition d’une histoire inédite du Commissaire Sourire ; elle fut publiée avec les amis de Points Image.
C’est ainsi que j’ai été happé par l’édition bande dessinée. Et c’est tout doucement devenu un besoin. C’est ainsi qu’en 1997, j’ai créé une collection de comix (Crescendo) sous la bannière de la Cafetière éditions, en parallèle à Rêve-en-Bulles. Philippe Marcel et Peter Van Laarhoven, avec Christian Mattiucci, furent les compères qui m’accompagnèrent dans cette joyeuse et passionnante aventure. Avec d’excellents auteurs comme Philippe Grammaticopoulos, Barrack Rima, Sylvie Fontaine, Alex Baladi ou Philippe Drumel. Mais bien vite le système de double siège était devenu lourd à gérer et j’ai finalement décidé de confier les rênes à Philippe Marcel. Je suis encore aujourd’hui de très près les activités de la Cafetière et je suis content que ce label indé continue son chemin.
Parallèlement, j’ai été très actif dans le milieu associatif en Belgique, tout en exerçant le métier le libraire-presse.
De 2003 à 2004, à travers le reb’, j’ai expérimenté un concept de micro-édition et surtout un collectif sur le web. Beaucoup de talents en train de germer s’y sont retrouvés (la liste serait trop longue à énumérer). Une expérience exaltante. Suite à ça, j’ai passé tout mon temps libre à animer un site sur les X-Men.
Puis j’ai tout arrêté. D’un coup. Sans raison évidente. J’avais bien des projets de qui traînaient dans le coin de la tête (librairie spécialisée en bd, rééditions d’albums des années 80, …), mais ça restait sous forme de concept…

Couverture des Promeneurs du Temps©Editions Poivre & Sel / Sylvain Dorange / Franck Viale Comment sont nées les éditions Poivre et Sel et d’où vient ce nom étrange et ce très sympathique logo?
Mes loisirs à l’aube des années 2010 étaient plutôt tournés vers les séries des chaines câblées américaines comme Les Sopranos, The Wire, Dexter ou The Shield. A l’époque, un rêve me replaçant clairement dans le milieu de la bande dessinée me donna une énergie nouvelle. Et si je proposais du feuilleton à parution régulière en bande dessinée, format comix ? Le projet ne fit évidemment pas long feu. Mais entretemps, j’avais remis le pied dans l’engrenage. Les collections tranches de vie, humour et polar étaient déjà claires dans ma tête. Le reste vint au travers des rencontres et de la confiance réciproque avec différents partenaires (auteurs, diffuseur, graphiste…).
Quant au nom, il vient de ma particularité capillaire, tout simplement. J’ai des cheveux plutôt grisonnants depuis pas mal de temps déjà. Sur cette base, je suis parti vers le monde des arômes culinaires. Le concept était créé : la nappe, les étiquettes, le nom des collections, tout comme le poivrier géant qui fera partie des prochaines sorties.
Et le logo ? J’avais montré un dessin assez conceptualisé à un graphiste avec qui j’avais déjà collaboré pour l’aspect graphique du reb’. Il représentait un poivrier et une salière vue de plongée avec le nom entre les deux. Il les a retravaillés, avec vue du haut. On est sur la même longueur d’onde avec lui. Je suis très fier de ce logo.

Comment sélectionnes-tu les albums qu’édite Poivre et sel ?
En réalité, le mot sélection n’est pas vraiment approprié… Dans un premier temps, l’éditeur fait bien une sélection parmi une multitude de projets, comme le lecteur le fait dans une librairie. Mais une œuvre, c’est avant tout un choix croisé, un choix entre deux parties. L’auteur et l’éditeur se choisissent mutuellement pour faire un album.
Avec Poivre & Sel, j’ai pris le parti de recruter les auteurs via le web, comme je l’ai fait de manière efficace à l’époque du reb’. Donc je surfe pas mal. Je suis avant tout à la recherche de flashs graphiques. Après, je pèse le pour et le contre. J’évalue les possibilités. Laissant une belle part de hasard aussi. Ainsi, Sylvain (Dorange), je l’ai contacté pour réaliser une série sous forme de comix…
Ensuite, les choix deviennent plus stratégiques. Il faut faire évoluer les choses positivement ; les responsabilités augmentent. On est loin de l’association et sa gestion au jour le jour comme avec Rêve-en-Bulles.
Clairement, j’ai toujours été proactif. Je vais vers les artistes. Mille fois, je n’ai pas de réponse ; mais ce n’est pas jamais grave. On finit toujours par rebondir. Les rencontres qu’on fait un jour peuvent toujours produire leurs effets des années plus tard. Les lignes bougent. Les armes changent. Les ambitions s’affinent.

Planche des Conspirateurs ©Editions Poivre & Sel / Pascal Thivillon Qu’est ce qui t’as séduit dans L'équation interdite de Franck Viale et Sylvain Dorange ?
Le côté feuilletonnesque évident. Et bien sûr, la grande folie du scénario.
On était donc parti sur une série de comix, sous forme de saisons. Puis d’un coup, je change tout. Mettant les auteurs sur quelque chose de plus ambitieux. Et ils m’ont suivi… Suivi dans les prémisses de cette collection qui allaient encore connaître des chamboulements profonds et essentiels avce le passage au cartonné.
Plus simplement, ce qui m’a séduit ce sont les deux gars qui se profilent derrière Les Promeneurs. Leur complicité, leur sincérité, leur fidélité.

Comment as-tu rencontré Pascal Thivillon, scénariste et dessinateur des irrésistibles Conspirateurs ?
Pascal, je l’avais découvert dans le collectif Ego Comme X, au tout début... Son côté à la fois intello et populaire m’avait beaucoup plu. Et quand j’ai enfin croisé sa route, sur la toile, je n’ai pas boudé mon plaisir. Il a toujours été dans mes petits papiers, mais personnellement je pensais que c’était quelqu’un qui ne referait plus jamais parler de lui. J’avais tort ! Et heureusement. Il a encore une longue route à faire parmi nous.
Les Conspirateurs étaient déjà en gestation sur la toile et c’est ce qui nous on a décidé de le publier en album. Sur le blog on peut voir l’évolution de celui-ci à travers des planches publiées à l’époque ou les différentes propositions de couvertures. On peut dire que Pascal est quelqu’un de vraiment très professionnel, et est toujours très réactif.

Quels sont les prochains albums qu’éditera Poivre et sel ?
Là, dans l’immédiat En Attendant l’Aube, de Frédéric Chabaud et Julien Monier, un magnifique récit initiatique se déroulant sur les toits d’une grande ville méditerranéenne. Sinon à la rentrée, on aura Melinda, de Halfbob, le drame d’un propriétaire de cirque à l’époque de la grande dépression ; Fox, la suite, de Martin Singer, où notre personnage a besoin de plus en plus de contact humains ; Les Toudébus, deuxième livrée, de Caritte, où Adam et Eve vont découvrir qu’ils ne sont pas vraiment seuls sur Terre.

Couverture des Conspirateurs ©Editions Poivre & Sel / Pascal Thivillon Quels sont tes derniers coups de cœur, tous médias confondus ?
Pour n’en citer qu’un : « Sons of Anarchy » qui est (trop) resté longtemps scellé dans ma vidéothèque. Le genre d’œuvres pour lesquelles on fait ce genre de métier. Qui vous donne une claque dans la gueule. Comme le truc que je viens de lire se déroulant dans le monde de la boxe. Tout le défi est de le mener à bien, maintenant !

Y a-t-il une question que je n’ai pas posé et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Simplement à m’exprimer sur mes premiers albums… qui furent les plus longs à accoucher. Et en ça les plus proches de mon cœur. Ceux qui donnent l’identité future de la maison d’édition. Valentine Safatly dont l’ouvrage fut l’évidence même. Une grâce d’album entre cartoon et bande dessinée. Une belle rencontre. Martin Singer qui représente quelque part l’essence du projet. Un humoriste qui raconte un drame. Ça donne quelque chose de rare. Patrick Lacan représente la mémoire et la fidélité, ça fait tellement longtemps qu’on se connaît de manière épistolaire… Il a un univers très fort. A conseiller à ceux qui veulent se réveiller ! Enfin… mon côté un peu fan, avec Caritte. A l’époque, je lisais Ferraille ou PLG ou encore le Psiko. Un Caritte hyper-présent à l’époque ; trop rare aujourd’hui. Mais qui est loin d’avoir dit son dernier mot… Il a dans ses cartons quelques petites merveilles.

Pour finir et afin de mieux te connaître, un portrait chinois à la sauce imaginaire…
Si tu étais…

un personnage de BD : Broussaille
un personnage biblique : Noé
un personnage de roman : Maigret
une chanson : Le Poinçonneur des Lilas
un jeu de société : le Monopoli
une recette culinaire : le Yassa
une ville : Barcelone
une boisson : une Chimay
une pâtisserie : un Merveilleux
un proverbe : Rien ne sert de courir, il faut partir à point

Un dernier mot pour la postérité?
Qu’il ne faut jamais oublier son petit grain de folie.

Un immense merci pour le temps que tu nous as accordé…
Benoit Houbart himself



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