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Entretien avec Vincent Dutrait
interview accordée aux SdI en mars 013


Bonjour et tout d’abord merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…
Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au « tutoiement » ?

Non smiley

Merci !
Peux-tu en quelques mots nous parler de toi(parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse…)?

J’ai passé un Bac A3 (avec une forte option artistique à l’époque) et je suis ensuite entré à l’école Emile Cohl à Lyon en 1994. Une formation et un apprentissage de dessin, illustration, bd, animation pendant 3 ans. J’ai obtenu un diplôme d’illustration avec option infographie. Je me suis retrouvé sur le marché du travail, dans le monde de l’édition à 21 ans et je me suis fait ma place, petit à petit, au fil des ans.

Enfant, quel dessinateur étais-tu? Devenir illustrateur était-il un rêve de gosse?
J’ai toujours aimé dessiner. Après une période Comics US, je me suis intéressé aux jeux de rôles. Les illustrations me faisaient rêver et je n’avais qu’une envie c’était de faire la même chose. En parallèle à la découverte d’univers fantastique, j’étais fasciné par les illustrations de Jean-Paul Colbus. Je ne m’éloigne jamais trop de ses images, une source d’inspiration intarissable, autant sur le fond que sur la forme. Son Robinson Crusoé m’a d’ailleurs aiguillé sur la voie de l’illustration. L’année dernière, j’ai vécu un grand moment en rencontrant cet illustrateur aujourd’hui âgé et en retrait du monde de l’illustration. Nous nous sommes offerts nos publications, nous avons pu discuter et échanger sur nos images, nos techniques et approches. Une boucle s’est bouclée.

 Crayonné de la couverture de Tschak!  © Vincent Dutrait / Gameworks Quelles sont les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Les grandes joies c’est de partager et transmettre une vision, une histoire. Dans le monde du jeu, c’est surtout de voir les joueurs jouer avec ses images, les manipuler, les regarder, s’immerger dans un autre univers, vers d’autres mondes. Ça ne tient à pas grand-chose mais ce n’est pas anodin. Un prolongement du plaisir que j’ai eu à réaliser ces jeux qui chamboule sensiblement le rapport que j’ai avec l’objet et l’aboutissement de mon travail.
Les grandes peines, c’est malheureusement de voir son métier se transformer pas forcément dans le bon sens, surtout en édition jeunesse… Les conditions de travail deviennent difficiles, les relations complexes. On le constate tous les jours en parcourant le net ou en discutant entre collègues… Heureusement il y a encore et toujours de beaux projets et de belles collaborations mais, même si je n’ai qu’une quinzaine d’années d’expérience dans ce milieu, je suis attristé de voir les illustrateurs perdre de plus en plus leur statut et leur aura d’auteur, artiste, pour dériver vers de simples exécutants…

Illustration de la couverture de Tschak! © Vincent Dutrait /  GameworksComment es-tu devenu illustrateur de jeu de société ? Es-tu toi même joueur?
Je travaill(ais)e principalement pour l'édition de livres jeunesse. Il y a une dizaine d'années, pour élargir mon horizon, j'ai contacté les éditeurs de jeux de société. Il en avait découlé quelques commandes intéressantes mais je pense que ce n'est que depuis 2010 avec Water Lily et Tikal 2 (chez Gameworks) que je me suis pleinement plongé dans le monde du jeu. Et le nombre croissant de nouvelles collaborations (dont Tschak!, Shitenno, Mundus Novus, Augustus, etc) dans ce milieu ne me fera pas mentir.
Je suis joueur plutôt amateur mais pas acharné, plutôt familial disons. Gamin, j’ai beaucoup joué à des jeux faciles d’accès ou grand public comme Intrigues à Venise, Richesses du Monde, Canon Noir, Les Mystères de Pékin, etc. J’ai aussi pas mal pratiqué le jeu de rôle pendant mon adolescence. Ensuite, à cause des études et des nouvelles directions empruntées, je me suis éloigné voire désintéressé du jeu et j’y reviens aujourd’hui, avec délectation.

Quels étaient les JdR de prédilections ?
L’Œil Noir et Dungeons & Dragons 3.5.

Crayonné de  la couverture de Shitenno © Vincent Dutrait / LudonauteQuels sont tes derniers coups de cœur ludiques ?
Je peux dire Augustus ? smiley
J’ai sincèrement été épaté par la mise à jour de la mécanique archi-classique du loto. Sinon par manque de temps pour joueur en longueur à de « gros » jeux, ces derniers temps, je me suis tourné vers des jeux plus simples, efficaces et rapides, avec un bon sentiment d’accomplissement en fin de partie. Je pense à Qin et Indigo par exemple, ou encore Help Me.

Augustus, le dernier jeu sur lequel tu as travaillé vient de paraître sur les étals… Comment avez-vous abordé ce nouveau travail? Illustrer un jeu à thématique historique demande-t-il de nombreuses recherches iconographiques ?
En effet, on ne peut pas mettre en images n’importe quoi n’importe comment. En même temps, pour un jeu comme Augustus, le thème « Antiquité » est là pour faciliter l’accès au jeu, pour aider les joueurs à se projeter en jouant sur des codes connus de tous. Evoluer en terrain familier permet aux joueurs les moins aguerris d’être plus à l’aise, sans embuches ni zones d’ombres. L’idée c’est plus de donner une « idée » du thème en évitant évidemment de grosses bourdes historiques ou anachronismes. Ainsi vous pouvez réunir autour de la table des joueurs de tous âges et tous horizons. Augustus n’aurait certainement pas le même impact et ne toucherait pas un public large avec un thème très pointu dans un univers plus marginal.
J’ai travaillé sous la houlette de Bruno Cathala qui avait déjà bien défriché les chemins à prendre. J’ai poursuivi avec pas mal de recherches mais plutôt en surface et sans approfondir à l’extrême jusqu’à l’étude documentaire.
Par exemple, j’ai proposé des toges et tuniques en toile simple pour les sénateurs « lambda », en blanc et rouge pour ceux des cartes plus puissantes, les sénateurs des cartes plus axés sur l’interaction et le marchandage habillés avec de belles étoffes, des costumes sombres pour ceux aux effets agressifs sur le jeu des autres joueurs…
Ensuite, et ça tient à pas grand-chose, des fonds de cartes différents, des fresques, pour les différentes régions. C’est du petit détail mais une fois posée sur la table, en situation de jeu, l’œil s’y retrouve ainsi mieux et saisi tout de suite l’information.
Ce qui était loin d’être évident quand on doit transmettre beaucoup dans un petit espace, il faut que ce soit limpide, lisible et efficace pour ne pas freiner les joueurs.

Les Sénateurs d’Augustus © Vincent Dutrait / HurricanQuels outils utilises-tu pour réaliser tes illustrations?
Des crayonnés sur papier brouillon puis un travail de mises en couleurs avec de la peinture acrylique, au pinceau avec des retouches aux crayons de couleurs, ou des encres ou encore des feutres. Disons que c’est plutôt une technique mixte dite « traditionnelle ».

Combien de temps cela te prend-il pour réaliser les illustrations d’un jeu comme Augustus ?
C’est toujours délicat à estimer car je ne réalise jamais un jeu ou un album illustré d’une traite. Je jongle le plus souvent entre plusieurs projets mais pour Augustus, je me dis que mis bout à bout, en comptant les phases de recherches, réflexions, crayonnés puis couleurs, on doit approcher les 3 mois intensifs. Alors qu’entre la première prise de contact de commande du jeu et le rendu des illustrations finalisées il a bien dû s’écouler plus du double de temps.

Le fait qu’en plus d’être un jeu familial très addictif, le travail graphique accroche l’œil et donne plus encore l’envie d’y (re)jouer !
Merci et c’est l’idée ! Augustus se joue rapidement et je misais sur des cartes variées, très colorées, vives et agréables à l’œil pour ne pas qu’on s’ennuie en les regardant. D’autant plus que ça tourne beaucoup sur la table quand on joue et il vaut mieux éviter un effet de répétition pénible par exemple avec une gamme de couleurs trop limitée, terne ou simpliste.

Toutes les ressources d’Augustus © Vincent Dutrait / HurricanSur quel(s) autre(s) projet(s) travailles-tu actuellement ?
Je suis en plein Ouest américain avec (titre provisoire) « Lewis & Clark – The Expedition » chez les Ludonaute. Un grand plateau, des cartes, une boîte au format de Shitenno, de quoi me régaler.
Je travaille aussi sur deux autres jeux dont je ne peux pas encore parler smiley

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Les œuvres de Kawase Hasui ([llien]) et Yoshida Hiroshi ([lien]). Deux artistes japonais du début du XX° siècle qui me fascinent par la puissance et l’apparente simplicité de leur travail. Je pense qu’il y a beaucoup à apprendre en observant et en analysant leurs œuvres, en matière d’efficacité, aller à l’essentiel avec une économie de moyens et de couleurs impressionnante, des compositions qui magnifient les espaces, etc. Je m’en abreuve.

Y a-t-l une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Je ne crois pas, ça me semble bien complet.

Crayonné de l’illustration de couverture d’Augustus© Vincent Dutrait / HurricanPour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…

Si tu étais…


un personnage de BD: Haddock
un personnage biblique: …aucune idée……
un personnage de roman: le gamin dans ce livre [lien]
une chanson: Le Langage oublié (Gérard Manset)
un instrument de musique: piano
un jeu de société: ma vie entière
une recette culinaire: un ragout que l’on ferait mijoter longtemps
une pâtisserie: un gâteau au chocolat
une ville: Lyon
une qualité : être consciencieux
un défaut: être réservé
un monument: La Baie d’Along au Vietnam
une boisson: un Coca !
un proverbe : les petits ruisseaux font les grandes rivières

Un dernier mot pour la postérité ?
Au travail !

Bon courage alors! Et merci pour le temps que tu nous as accordé!

Illustration de la couverture d’Augustus © Vincent Dutrait / Hurrican
Le Korrigan