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Entretien avec Ulysse Malassagne
Interview accordée aux SdI en avril 2013


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’interview… Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ?
Haha, non, bien au contraire, j'ai du mal à vouvoyer les gens.

Merci ! Peux-tu en quelques mots nous parler de toi (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse…)?
Je suis né dans le Cantal, en 1989 d'un papa comédien et d'une maman peintre.
J'ai grandi au pied des volcans d'Auvergne, une région très belle et assez sauvage, à laquelle je me suis beaucoup attaché. Je suivais régulièrement la troupe de théâtre de mon père lorsqu'il partait en tournée, et je dessinais avec ma mère dans son atelier. Je suis passé par un petit collège de campagne qui a été très important pour moi. J'y ai rencontré beaucoup de personnes, élèves et professeurs, qui m'ont encouragés à faire ce que j'aimais et m'ont donné confiance en moi. L'établissement était situé en plein cœur des monts du Cantal, et j'ai passé beaucoup de temps dans la nature. C'est une période de ma vie dont je m'inspire beaucoup aujourd'hui quand je dessine.
Après avoir passé le BAC j'ai tenté le concours de l'école des Gobelins. Contre toutes mes attentes j'ai été pris. 3 ans plus tard à la sortie de l'école, j'ai commencé à travailler dans le cinéma d'animation tout en montant des projets de bandes dessinées, et j'ai fini par entrer en contact avec Ankama et Glénat qui ont accepté de me publier.
Depuis que je suis sorti de l'école je me suis beaucoup investi dans le travail, et aujourd'hui j'ai des envies pressantes de voyages et de nature. Je ne me suis jamais fait à Paris.
Je n'ai pas de comptes en Suisse.
J'ai tout mis aux Iles Caïman.

 Artwork © Ulysse MalassagneEnfant, quel lecteur étais-tu ? Quels étaient alors tes auteurs de chevet ?
Je lisais un peu toutes les bd qui me tombaient sous la main, mais j'ai très vite préféré les séries adultes comme Thorgal ou Corto Maltese.
Et puis j'ai découvert les mangas, notamment avec la série Gon. Ma révélation, ça a été la série Bone, de Jeff Smith, qui m'a fait un effet fou. Aujourd'hui encore je crois que c'est ma bande dessinée préféré.

Travailler dans l’illustration était-ce un rêve de gosse ?
Mes parents m'ont toujours encouragé à trouver un métier qui me plaise, et aussi loin que je me souvienne, auteur de bandes-dessinées m'a toujours paru assez évident. Ma passion pour le dessin-animé est venue après, quand j'ai découvert l'animation japonaise. Pour la première fois j'avais l'impression de voir des dessins-animés qui ne me prenait pas pour un gamin !

Un film en particulier à conseiller à ceux qui méconnaissent l’anim japonaise ?
Les films de Miyazaki sont un bon moyen de se débarasser de tous les préjugés que l'on peut avoir sur les mangas, et d'une manière générale, tous les films sortis du Studio Ghibli.
Pour les plus audacieux, il y a le film Mind Game, qui rend compte des possibilités inimaginables que peux offrir l'animation en terme de narration.

Qu’est ce qui te passionne dans le(s) métier(s) que tu exerces : le fait de dessiner ou le fait de raconter des histoires ?
Probablement le fait de raconter des histoires. Ça m'est venu par le dessin, mais ça aurait très bien pu me venir par un autre langage comme le théâtre ou la musique. D'ailleurs l'idée d'essayer d'autres medias me plait assez, peut-être que j'y viendrai un jour.

 Dispute dans la nature © Ulysse MalassagneFraîchement sortit des Gobelins, vous avez travaillé sur le superbe film d’animation de Sfar, le Chat du Rabin… Comment as-tu rejoint cette aventure ?
En fait, j'étais encore aux gobelins lorsque j'ai commencé à travailler sur le Chat du Rabbin, puisqu'il s'agissait d'un stage entre la première et seconde année. La production du chat du Rabbin me paraissait idéale, puisque ça combinait mes passions pour l'animation et la BD. Ça a été très enrichissant et j'y suis retourné pour mon second stage entre la seconde et dernière année. Bon, les stages, c'était en pleine période de vacances, j'avoue j'ai fait le minimum requis, j'avais surtout envie de rentrer à la campagne pour m'aérer les doigts de pieds.

Second long métrage avec Ernest et Célestine et un travail récompensé par un César… En quoi a consisté ton travail sur ce film d’animation?
J'ai travaillé sur l'animation des personnages. C’est à dire que je récupère le décor et les intentions du réalisateur et je mets les personnages en mouvement. Il faut plusieurs dizaines d'animateurs pour faire un long-métrage, et pour que tout soit raccord, on donne des modèles de personnages très précis, et il faut arriver à les dessiner le plus fidèlement possible. Mon gros défaut d'animateur c'est que j'ai du mal à être fidèle au modèles, mes dessins n'ont parfois pas exactement la bonne tête. Du coup, le directeur d'animation m'a proposé de faire surtout des plans d'action où les personnages bougent rapidement, pour pas qu'on ait le temps de trop les voir. Ce qui me convenait parfaitement, en fait, puisque je préfère faire les plans d'action.

 Arrivée chaotique© Ulysse MalassagneLe premier tome de Kairos est en passe de paraître chez Ankama. Comment est née cette histoire originale et captivante ?
Elle est née alors que j'étais toujours aux Gobelins. Jonathan Garnier m'a contacté à la fin de ma seconde année, en me proposant de développer un projet pour leur collection. A ce moment, je m'amusais à dessiner une histoire de gamins perdus sur une ile déserte. L'un d'eux, passionné par les histoires d'aventures et de survie, se prenait au jeu jusqu'a devenir fou et tuer tous ses camarades pour s'approprier l'ile. J'ai proposé ce projet à Jonathan, qui m'a dit qu'il cherchait quelque chose de plus onirique, mais on s'est mis d'accord pour garder le thème du garçon naïf qui devient fou par passion. C'est une idée que j'ai vraiment envie d'explorer, se donner corps et âme à quelque chose par passion, au risque d'en perdre la raison. D'ailleurs on la retrouve un peu dans mon autre projet avec Glénat, Jade. Enfin bref, je suis reparti à zéro et j'ai développé une histoire différente à partir de cet axe, en parallèle de ma troisième année aux Gobelins. En sortant, j'ai commencé la production des planches.

Et comme je faisais milles choses en même temps, ça m'a pris presque 3 ans pour tout finir.

 Découverte © Ulysse MalassagneComment t’est venue l’idée du titre de la série, emprunté au dieu éponyme ?
Avant tout, le Kairos est un concept grec un peu difficile à expliquer concrètement. En gros il définit, dans le temps, l'instant opportun, le moment qu'il faut savoir saisir. Je trouvais que ça représentait assez bien cette nuit où la vie de Nills va basculer et où il va décider de plonger à la rescousse de son amoureuse. Et puis le mot sonne bien, ça fait très «Grosse BD d'aventure tragique». Il faut l'imaginer dit par une grosse voix grave à la fin d'une bande annonce, avouez que ça marche bien.

Kairos, decoupage de la planche 22 © Ulysse MalassagneDu scénario à la planche finalisée, quelle sont les différentes étapes de ton travail ? Quels outils as-tu utilisé pour dessiner cet album?
Je dégrossi l'histoire au fur et à mesure, pour essayer de rester cohérent. Je commence par écrire le scénario complet en quelques lignes, juste pour savoir où je vais, puis en quelques pages. Je détaille les scènes pour lesquelles j'ai déjà une idée bien précises, et je laisse les autres un peu plus floues. Ensuite j'enchaine directement sur le découpage. Je dessine un brouillon de chaque page, très rapidement, et c'est à cette étape que j'écris les dialogues, que je détaille vraiment l'action, parce que j'ai besoin de visualiser les choses sur le papier pour vraiment me faire une idée. J'essaye d'arriver au bon nombre de pages un peu au jugé, et si besoin je condense ou j'allonge certains passages. Toutes ces étapes, je les fais valider par l'éditeur. Je trouve important d'avoir un échange avec lui, il me conseille, me critique, il permet de prendre du recul sur ce que je fais. Une fois que j'ai fait la totalité des planches en brouillons, et que tout est validé par l'éditeur, je démarre les planches définitives. Je commence par faire un rapide crayonné puis j'encre à la plume ou au feutre (parfois je mélange les deux ). Une fois l'encrage réalisé, je scanne la feuille et je fais les couleurs sur l'ordinateur. J'aimerai beaucoup faire les couleurs directement à la main, à l'aquarelle par exemple, mais je ne suis pas encore assez doué en peinture pour ça.

Kairos, encrage de la planche 22 © Ulysse MalassagneQuelle étape te procure le plus de plaisir ?
Probablement l'encrage ! J'essaye de faire le moins possible de crayonné pour garder plus de spontanéité au moment d'encrer. Si le dessin est déjà tout fait au crayon, l'encrage n'est plus du tout excitant à faire.

Lors du travail sur cet album, as-tu travaillé de façon chronologique ou de façon séquentielle au grès de tes envies du moment?
Pour ce qui est de l'écriture, je trouve d'abord le début et la fin de l'histoire avant de me pencher sur les événements qui vont entre. Le découpage, par contre, je le dessine dans l'ordre chronologique. Je n'arrive pas à me concentrer sur une scène si je ne suis pas encore sûr de ce qui se passe dans celle d'avant.

Kairos, mise en couleur de la planche 22 © Ulysse MalassagneComment élabores-tu l’apparence de tes personnages ? Nills et Anaëlle ont-ils d’emblée eut cette apparence ou sont-ils passés par différents stades avant de se « stabiliser » dans l’apparence qu’on leur connaît?
Alors, en fait, Nills et Anaëlle sont inspirés de moi et de ma copine. Quand j'invente des histoires j'ai tendance à me mettre en scène dedans. Un peu comme quand, enfant, on veut jouer les héros ou les ninjas. J'en suis encore un peu à ce stade-là. Et puis la bande dessinée me sert un peu de thérapie, je peux y exposer mes problèmes et mes frustrations. Dans Kairos j'y mets un peu de mes sentiments amoureux, et Jade est née de ma frustration de voyages et d'aventures que je n'arrivais pas à trouver à Paris. En parallèle de mes projets d'album, je réalise de petites pages de bd autobiographiques, plus personnelles, dans lesquelles je me dessine moi et mes proches. A force de les faire, ce sont des personnages que j'ai bien pris en main, ils ont trouvés leurs caractère propre, et j'ai instinctivement tendance à vouloir les reprendre dans tous mes projets, un peu comme un réalisateur qui aime reprend les mêmes acteurs pour différents films. Bon, pour Kairos c'est assez flagrant, mais pour Jade j'ai quand même fait l'effort d'inventer de véritables personnages. Et dans tous les cas, je ne prends vraiment les personnages en main qu'après les avoir dessiné des dizaines de fois.

Nills et Anaëlle sont tous deux des prénoms peu usités… Comment s’est fait le choix du nom de baptême de ces deux personnages ?
Le nom du héros vient d'un roman suédois que m'a raconté mon père quand j’étais petit, qui s'appelle « Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson ». Je trouve que c'est un joli nom, et depuis, j'associe ce prénom à des aventures oniriques. J'ai décidé de le reprendre sans vraiment vérifier l'orthographe, et je croyais me souvenir qu'il y avait deux L. Quand je me suis rendu compte de la faute, je m'était déjà trop habitué à l'écrire avec deux L. Anaëlle je ne sais plus trop comment ça m'est venu. Je voulais un prénom original, à un moment j'ai dû penser au prénom de l'un de mes petits frère qui s'appelle Naël, et j'ai dû trouver que son équivalent féminin, Anaëlle, sonnait assez bien. Et oui, mes parents se sont beaucoup amuser à nommer leurs enfants.

Deux nouveaux compagnons © Ulysse MalassagneDans quelle ambiance sonore travailles-tu usuellement ? Silence monacal ? Musique de circonstance ?
Très bonne question, je me suis souvent demandé si il valait mieux que je travaille en musique ou pas. Au final oui, j'écoute énormément de musique en travaillant, en grande partie parce que j'imagine mes BDs comme si c'était des films. Avant de commencer l'écriture je me fait des compilations principalement composées de morceaux tirés de bandes originales de films ou de jeux vidéos, comme si je choisissait la bande son du film de Kairos. Si je dois dessiner une scène d'action, je m'accompagne avec des morceaux rapides et dramatiques. Et je fais parfois des bruitages avec ma bouche quand je dessine, sans m'en rendre compte.

2013 sera pour toi une année particulièrement chargée avec pas moins de trois albums publiés… Le premier et le second tome de Kairos tout d’abord, et Jade… As-tu d’autres projets sur le grill ?
En Bande-Dessinée, je vais pour l'instant m'en tenir aux suites de ces deux séries. Il y aura un troisième Tome à Kairos, et je réfléchis à la suite de Jade. En dessin animé, j'ai encore beaucoup de projets, notamment via le collectif que je viens de monter avec des collègues de Gobelins, le Studio La Cachette, avec lequel on va concrétiser nos projets de courts métrages personnels. Notre premier projet a d'ailleurs été une bande annonce pour Kairos, qu'on a réalisé comme le pilote d'un veritable film... En parallèle, j'ai monté un spectacle avec mon père comédien et un ami musicien. Une sorte de lecture dessinée. Mon père raconte une nouvelle de Jack London, «Construire un Feu» pendant que le musicien crée toute une ambiance sonore et que je fait des illustrations en direct. C'est une super expérience. Après, j'avoue que j'ai tellement travaillé depuis la sortie de l'école que je n'ai qu'une envie, c'est aller me perdre deux mois dans la forêt.

Tu tiens un blog et un compte facebook où tu présentes tes différents travaux… Qu’est ce ce qui t’a incité à être présent sur le net ?
J'ai un blog depuis que j'ai 12 ans. J'ai du suivre la mode quand je l'ai créé, mais force est de constater qu'aujourd'hui le meilleur moyen d'avoir de la visibilité auprès d'un public c'est de présenter ses travaux sur le net. Pour Facebook, c'est pareil, j'ai suivi le mouvement. Tous les copains y sont alors on fini par y aller. Mais c'est vrai que maintenant je l'utilise surtout comme un outil professionnel, pour montrer mes dessins et tenir au courant des mises à jour de mon blog.

 Jade, Chase © Ulysse MalassagneTous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Mon dernier immense coup de cœur est un manga de Senpai Shirato, Kamui Den. C'est une grande saga épique, avec plein de personnages et de rebondissement, dans le contexte du japon féodale. Il y a des combats de ninja, qui s'affronte avec des techniques magiques, quelques animaux géants et apparitions surnaturelles, et des personnages aux relations et aux péripéties Shakespeariennes. Mais le tout est méticuleusement documenté, et inscrit dans un contexte historique très réaliste. On apprend comment fonctionnait alors la société de l'époque des samouraïs, répartie en plusieurs couches de population. On apprend le nom et l'histoire de nombreux personnages réels, ou même les techniques de culture du riz, du coton, ou de constructions de digues et de barrages. L'auteur prend soin d'expliquer méticuleusement ces détails, parfois dans de de petits paragraphes de textes insérés entre deux cases, c'est un travail fabuleux!

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Non, c'était tout bien, je trouve !

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…
 
Si tu étais…

 
 Avatar de l’auteur © Ulysse Malassagneun personnage de BD: Corto Maltese
un personnage biblique: Je connais pas très bien la Bible, mais Jésus avait l'air d'être un mec plutôt cool.
un personnage de roman: Long John Silver
une chanson: Jesse James du groupe The Pogues
un instrument de musique: un piano
un jeu de société: un Tarot
une recette culinaire: Un gratin d'aubergines et de tomates avec de la féta
une pâtisserie: Un petit biscuit à l'épeautre fourré au chocolat. Trempé dans du café, c'est le nirvana dans la bouche.
une ville: Aucune, je n'aime pas la ville
une qualité: La compassion
un défaut: mmm, c'est un peu tricky comme question. Si je devais être un défaut j'essayerai d'être un défaut sympa. Mais le pire défaut, je pense que c'est l'arrogance.
un monument: Peut-être la cité de Pétra, où les temples d'Angkor. J'adorerai visiter ces endroits.
une boisson: Du café ou du thé
un proverbe : Je ne retiens pas beaucoup les proverbes. Par contre j'aime les petites histoires zen, comme celle du maître qui apprend que son disciple n'a rien mangé depuis 3 jours. Il va le voir et lui demande pourquoi. Le disciple lui répond qu'il essaye de lutter contre lui même. «C'est difficile, dit alors le maître. Et ça doit être encore plus difficile l'estomac vide.»


Un dernier mot pour la postérité ?
Jack London apparaît dans une BD de Corto Maltese. Il se retrouve dans une mauvaise position, à devoir accepter un duel contre un commandant Japonais, et quand on lui demande pourquoi il ne s'enfuit pas, tout simplement, il répond: «J'écris des Histoires d'aventures, moi, je dois vivre des aventures !» J'adore cette citation, d'autant que je ne sais pas si elle est de London où bien d'Hugo Pratt. Dans une certaine mesure je me dit parfois la même chose. Raconter des histoires, c'est un prétexte pour vivre des histoires.

Belle citation... Ce sera le mot de la fin... Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé...

 Jade, le Temple © Ulysse Malassagne
Le Korrigan