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Entretien avec Ozanam
interview accordée aux SdI en juin 2013


Bonjour Antoine Ozanam.
Nous vous avions déjà interviewé il y a quelques années (cela ne nous rajeunit pas, hélas !) mais je pose néanmoins la question : puis-je continuer à vous tutoyer ?

Bien sûr.

Merci… Ton actualité de ce « joli » mois de mai est particulièrement chargée avec la sortie de deux albums, dans un registre très différents : Tabula Rasa, second tome de Klaw, porté par le trait énergique de Joël Jurion, et Temudjin, une histoire aussi étrange qu’envoûtante mise en image par le virtuose Antoine Carrion.
Comment est née l’idée de la série Klaw et de ses personnages mi-homme mi-bête et comment as-tu rencontré ce dessinateur au trait si dynamique ?

Klaw est né d’une envie de raconter des histoires pour mes enfants. Il y a quelques années, j’avais fait Georges & moi, chez Soleil. Mais j’étais frustré du résultat… Et surtout de l’arrêt de la série.
Bref, j’ai commencé à réfléchir à un garçon qui pouvait se transformer en animal. Mais c’est en voyant le dessin de Joël que tout s’est mis en place. Il faut dire que Joël se promenait toujours avec un carnet et qu’il y a de sacrées pépites à l’intérieur.

Illustration de couverture du tome 2 de Klaw ©Joël JurionLa série, plus orienté ado mais qui captivera sans nuls doute les moins jeunes, est marquée par un rythme effréné. Malgré cela, vous prenez le temps de développer des personnages crédibles et particulièrement dense… Fais-tu tienne la maxime du scénariste Luc Brunschwig disant qu’«une bonne histoire, c'est avant tout de bons personnages» ?
C’est sûr qu’il faut prendre le temps de creuser les persos. Si on sait ce qu’ils ont vécu avant notre histoire, si on connait les failles, on va pouvoir leur donner une réaction crédible face aux événements qu’on va leur mettre dans les pattes. Après, les persos ne font pas tout.

illustrations de Klaw ©Joël JurionDans un registre très différent est paru ce même mois Temudjin, un récit initiatique étrange et envoûtant duquel se dégage une évidente magie. Invitant le lecteur à voyager dans des contrées où rêve et réalité se retrouvent mêlés de façon inextricable, il se dégage de l’histoire que tu nous conte une force analogue à celle des Celtiques d’Hugo Pratt… Qu’est ce qui t’as attiré dans l’histoire de Gengis Khan dont le jeune Temudjin aimerait pouvoir se détacher? Quels furent les prémices de ce récit?
Waouh ! Citer le maître en parlant de mon travail, c’est trop d’honneur (haha !). Il y a plusieurs éléments qui sont à la base de cette histoire. D’abord le thème du libre arbitre. Étant athée, je n’aime pas du tout l’idée de destin. C’est très chouette pour écrire des histoires mais pour le reste, je trouve que ça enferme. D’un autre coté, je trouve fascinant le chamanisme. Ce coté spirituel mais sauvage à la fois. J’ai donc mélangé les deux.

Recherche pour Klaw ©Joël JurionQue connaissais-tu de Gengis Khan avant de te lancer dans l’écriture de ce récit? Au même titre que Vlad Tepes, il est considéré par les Mongols comme un héros fondateur de leur nation, et par les autres comme un tyran sanguinaire… Est-ce cette ambivalence qui t’as séduit?
J’avais vu deux films assez récents sur le sujet et je connaissais ce que l’on peut bien connaitre sur Gengis Khan en France. Donc « sans plus ». Mais effectivement, dès que j’ai commencé à m’intéresser à l’homme, j’ai beaucoup aimé la vision non européenne de Gengis Khan. En fait, cette double vision existe aussi avec Napoléon…

Comment t’es-tu emparé de ce personnage à la fois historique et mythique pour bâtir ton histoire?
Au départ, j’ai tenté d’oublier tout ce que je connaissais sur la véritable enfance de Temudjin… Avec le contact d’un véritable chaman, j’ai découvert que Temudjin avait été initié au chamanisme. C’est donc le seul point sur lequel je me suis fixé. Après, ça a été un jeu d’écriture qui pourrait s’apparenter à des fractales. Plus on s’éloigne, plus on s’approche (de la vérité). J’ai donc beaucoup menti pour tenter de m’approcher de la vérité (celle que je m’étais fixé).

Crayonnés pour Klaw ©Joël JurionComment as-tu rencontré Antoine Carrion avec qui tu as déjà travaillé sur la série L'Ombre blanche parue en début d’année ?
Antoine Carrion (avec qui j’ai travaillé sous le nom de Tentacle Eye pour nos deux premiers albums) a fréquenté le même forum d’illustrateurs que moi. Notre première rencontre virtuelle a du se faire en 2005 – 2006. D’ailleurs son avatar sur ce forum était un certain Gengis Khan…

Au vu des planches sublimes de l’album, on a peine à croire qu’il a été réalisé uniquement en numérique… Le temps de la froideur du dessin virtuel est-il à présent révolu?
Cela fait un bon moment que l’on peut faire quelque chose de « sale ». Malheureusement, pas mal de dessinateur aiment encore mettre des effets photoshop pour que les chromes brillent un peu plus.

Rough de la planche 6 du tome 3 de Klaw ©Joël JurionTu as co-signé de nombreux albums avec Antoine Carrion / Tentacle Eye… Avez-vous trouvé votre façon de travailler en commun ou chaque album est-il une nouvelle expérimentation? Du synopsis à la planche finalisée, comment s’est organisé votre travail en commun sur cet album?
Les deux premiers albums (le chant des sabres et L’amourir) ont été des tests, des expériences. Autant graphiques que scénaristiques. Du coup, on a appris à travailler ensemble. Je ne dirais pas qu’Antoine pourrait terminer mes phrases mais on connait les options de l’autre. On sait où l’autre veut aller. Ça facilite pas mal de chose. Maintenant on peut aller vraiment plus loin. Ce qui veut dire qu’on peut expérimenter encore plus si on veut.
Pour les histoires que j’écris pour Antoine, il y a beaucoup d’idée purement visuelle. Des choses que je ne pourrais pas écrire si je n’étais pas sûr que le dessinateur ait assez de répondant. Outre l’histoire, mon but est d’évoquer des images assez puissantes pour qu’Antoine les retranscrive.

Rough de la planche 10 du tome 3 de Klaw  ©Joël JurionSi tu devais en quelques mots définir le dessin d’Antoine Carrion, que dirais-tu?
Il est une parfaite main droite ! Sinon, il a l’art de la synthèse en mettant plein de détails à la couleur…

Parvient-il à te surprendre malgré l’habitude que vous avez de travailler ensemble?
Antoine connait assez peu la BD pour réinventer à sa sauce pas mal de chose. Il ose des choses parce qu’il ne sait pas que ça fonctionne pas. Et du coup, ça fonctionne ! Alors s’il ne me surprend pas, au moins il m’émerveille.

Projet de couverture pour Temudjin ©Antoine CarrionTous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur?
C’est toujours une question difficile quand on a passé ces derniers mois, la tête dans le guidon. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de lire ou voir des films en nombre suffisants.
Mes derniers coups de cœur datent un peu. On va dire que ma dernière claque en BD, c’est KO à Tel Aviv. Et je suis en train de dévorer les Douglass Coupland. Ce type est vachement fort. J’aimerai beaucoup que les éditeurs de BD acceptent ce genre d’histoires folles.
Pour le cinéma, malgré pas mal d’imperfection, je suis resté scotché sur Cloud Atlas.
C’est plus facile en musique d’être « à la page »… J’ai adoré le dernier Blixa Bargeld (Still smiling). Et j’écoute en boucle le troisième Imbert Imbert (sois mort et tais toi).

illustration inédite de Temudjin ©Antoine CarrionSur quel(s) projet(s) travailles-tu actuellement ?
J’ai bouclé mes albums de 2014. Dedans il y a le second livre que je fais avec Rica (un nouveau « roman noir »), le second Lelis (cette fois-ci, on sera en France au début du siècle) et le premier (puisque je veux en faire au moins 100 avec lui) bouquin avec Mikkel Sommer. Là c’est un polar dont je suis assez content.
Du coup, je bosse sur des choses qui ne sortiront qu’en 2015 ! Notamment un one-shot sur un personnage ayant vraiment existé pour le Lombard. La dessinatrice, Julia Bax, risque bien de mettre pas mal de monde à terre.
Pour le reste, c’est trop tôt pour en parler. Mais il y aura pas mal de surprise.

planche 74 et 75 de l'album Temudjin  ©Antoine CarrionY a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Ha ha ! OK. Alors disons que tu me poses la question de savoir avec qui je rêverai de bosser. Je te répondrais alors, que je recherche depuis des années à entrer en contact avec A. Brandoli et H. Altuna. Si quelqu’un a un contact….

Un dernier mot pour la postérité ?
La postérité, on s’en fout ! C’est aujourd’hui qui compte.

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé…
Merci à toi.
Couverture de l'édition Canal BD de Temudjin ©Antoine Carrion
Le Korrigan