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Entretien avec Stéphane Piatzszek
Interview accordée aux SdI en juillet 2015


Peux-tu te présenter en quelques mots? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans?)
44 ans, je vis en suisse, mais suis pauvre, ce qui fait de moi une glorieuse exception dans ce pays. J'ai été prof, journaliste, je suis scénariste depuis une dizaine d'années, j'ai trouvé mon terrain, là où je suis le meilleur.

Enfant, quel lecteur étais-tu? La BD occupait-elle déjà une place de choix ?
Un gros lecteur de roman, désolé. En bd, seulement Reiser, Willem, Wolinsky... Ce que lisait mon père. Reiser a été important, 40% de mon éducation je dirais ! Et Gaston, quand même, ce merveilleux héros.

Devenir auteur de BD, étais-ce un rêve de gosse ? Qu’est-ce qui t’attire dans ce métier de conteur d’histoire?
Non, gosse je voulais être flic, cet homme au centre des choses, comme disait Camus. Mais j'ai toujours écrit des histoires. Je suis un conteur, c'est ma pente naturelle, ma vocation, mon devoir, le sens de ma vie. C'est beaucoup plus qu'une attirance, c'est une manière de vivre. Et une manière de se rendre utile : enchanter un peu le monde, à mon niveau.

Ordures, recherche de couverture © CinnaQuelles sont les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Les plus grandes joies sont d'abord de voir son scenario qui prend vie sur la feuille et ensuite lorsque un lecteur rencontre vraiment l'un de mes albums. La plus grande difficulté, c'est justement de rencontrer son public. Il faut être endurant. la plus grande qualité est de durer.

Comment naissent généralement tes histoires? D’une rencontre avec un dessinateur, d’un concept de personnage, d’un événement, de l’envie de mettre en scène un lieu (…)?
Des lieux. Je suis un auteur géographe : quand j'aime un lieu, quand je ressens sa magie, j'ai envie de l'enchanter, de le raconter, de le faire vivre dans un livre. Ce sont souvent les marges, les lieux méconnus, comme le Cambodge ou la Guyane, qui ont une mauvaise réputation, mais qui sont en fait des paradis pour celui qui sait s'y perde.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire Ordures, remarquable polar social plein d’humanité et superbement mis en images par Olivier Cinna ?
Un article du Canard enchainé, qui parlait d'une grande décharge à ciel ouvert à 2 minutes de Paris. J'ai été voir, c'était caché, derrière les petits pavillons proprets de Romainville, et au détour d'une rue tu tombes sur des montagnes d'ordures ! Un autre monde… un lieu incroyable, une décharge sud américaine planquée à 200 mètres de Paris ! les ordures de l’énorme mégapole parisienne… Et puis j'ai mélangé ce lieu avec Barbes, que je connais bien, j'y ai vécu 10 ans, je voulais parler des petits, des sans grades d'aujourd'hui, de ceux qu'on rejette… les Ordures.

Ordures, recherche, planches et cases
Ordures, crayonné de l'album © Cinna / Piatzszek Ordures, case de l'album © Cinna / Piatzszek Ordures, crayonné de l'album © Cinna
Ordures, crayonné de l'album © Cinna / Piatzszek Ordures, case de l'album © Cinna / Piatzszek Ordures, Cheyenne, recherche de personnage © Cinna


L’Île des Justes, Corse été 42 vient de paraître sur les étals… Comment est née cette histoire qui met en lumière un pan méconnu de l’occupation ? Y-a-t-il plus qu’un hommage dans le choix des prénoms des protagonistes?
Cette fois, l'idée n'est pas venue d'un lieu, mais d'un article de journal qui racontait comment les corses ont sauvé des juifs pendant la guerre. Les historiens ne savaient pas, car les corses sont de grands taiseux... Avec Espe, on a eu envie de leur rendre hommage... Et en même temps de rendre hommage à mes grands-parents dont j'ai donné le nom à des protagonistes : mon grand-père, un juif d'Algérie, était un soldat français, il s'est battu pour la France... il a fini en camp de concentration, arrêté par la police française à Marseille alors qu'il allait rejoindre sa famille. ça ne s'oublie pas... il s'en est tiré car il était fort !

L'île des justes, Suzanne, recherche de personnage © EspéSur quels documents t’es-tu appuyé pour tisser l’intrigue de ce récit historique?
Assez peu de choses, en fait, puisque c’est justement un pan de notre histoire très peu connu et raconté. Je connaissais bien l’histoire de la seconde guerre mondiale en France et de la Résistance. J’ai utilisé des souvenirs de livres, témoignages et même film, tels le chagrin ou la pitié ou Et tu ne reviendras pas. J’ai lu des articles sur la Corses pendant la guerre, car l’île a eu une histoire particulière. J’ai aussi lu des choses sur le fonctionnement administratif du gouvernement de Vichy car l’un de mes personnages principaux est un préfet. Et puis j’avais des témoignages sur mon histoire même, en particulier des témoignages de la famille du prefet Paul Balley.

Outre le fait qu’elle a été le premier département libéré, la Corse est le seul département français à n’avoir déporté aucun juif durant l’occupation (bien qu’il y ait polémique sur une personne)… Selon toi, pourquoi ce fait, remarquable, n’est-il pratiquement jamais souligné?
Parce que les Corses n’aiment pas parler ! Ils sont taiseux… Et les historiens n’ont sans doute pas fait leur boulot sur cette question. Selon mes sources, il n’y a eu en effet qu’une seule personne déportée. Un homme, un juif tchèque, Ignace Schreter, déporté à Sobilor.

L'île des justes, recherche de personnage © EspéQuelle est la part de vérité et de fiction dans ce récit? Pourquoi ne pas avoir conservé le préfet Paul Balley?
Car mon personnage du préfet emprunte des traits à Paul Bailley mais aussi à deux sous préfets corses de l’époque qui furent aussi des hommes admirables. Mais le caractère principal était bien celui de Bailley. Je n’avais que quelques traits autobiographiques de lui, beaucoup de noir, donc j’ai préféré tisser un personnage romanesque avec cette matière très incomplète.

Comment s’est organisé le travail avec Espe ? Du synopsis à la planche finale, quelles furent les différentes étapes de votre travail en commun?
J’ai écrit l’histoire, découpé, et refilé le bébé à Espe ! Ensuite, il m’a montré les planches au fur et à mesure de l’avancée de son travail et on en parlait. Espe est un pro qui a un sens aigu de la narration, tout a roulé sans accroc.

Crayonné des planches de l’album
L'île des justes, crayonné d'une planche © Espé L'île des justes, crayonné d'une planche de l'album © Espé L'île des justes, crayonné d'une planche de l'album © Espé


Sur quels projets travailles-tu actuellement?
Une grande saga sur la fin de la cour des miracles à Paris avec Julien Maffre au dessin ; un péplum sous Néron ; un polar fantastique Guyanais (je reviens à peine de Guyane, une terre magnifique) ; et 3 ou 4 choses dans le même style !

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Vernon Subutex de Virginie Despentes.

Inherent Vice de Paul thomas Anderson

Y-a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Surtout pas !

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…

Si tu étais…


L'île des justes, Simeoni recherche de personnage © Espéun personnage de BD: Gros degeulasse.
un personnage mythologique: Sisyphe
un personnage de roman: S Card, le héros d’Un privé a Babylone.
une chanson: On ira tous au paradis.
un instrument de musique: Trompette.
un jeu de société: la bonne paie.
une découverte scientifique : Toutes celles qui restent à faire.
une recette culinaire: les pates, sous toutes les formes.

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé…


Le Korrigan