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Entretien avec Severine Gauthier
interview accordée en septembre 2015


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…
Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ?

Absolument pas !


Merci bien !
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans?)

J’ai un parcours assez classique pour un auteur BD, c’est-à-dire un parcours qui n’a absolument rien à voir avec la bande dessinée. J’ai passé un bac L et fait des études d’anglais que j’ai continuées jusqu’à une thèse en civilisation américaine sur les cultures amérindiennes et leur combat identitaire. J’ai toujours lu énormément de bandes dessinées, et j’écris des fables et des poésies depuis toute petite. Vers 13-14 ans, j’ai commencé à faire des BD. J’y passais beaucoup de temps avec un ami aussi passionné que moi, un certain Thomas Labourot... J’écrivais et on dessinait les histoires à quatre mains. Je combine aujourd’hui ces deux passions, puisque j’enseigne la civilisation américaine à l’université et je scénarise des BD (j’ai laissé tomber le dessin en chemin.) Parce que j’en ai beaucoup lu, m’exprimer par la bande dessinée m’a toujours paru évident. J’aime le rapport particulier entre écriture et image en BD, ça ouvre énormément de possibilités.


Enfant quelle lectrice étais-tu ? La BD occupait-elle déjà une place de choix ?
Oui, j’ai commencé avec la série Yakari et puis j’ai lu tous les classiques de la BD, d’Astérix à Gaston Lagaffe, Spirou, Valérian, Thorgal, etc. Adolescente, j’ai découvert et aimé la fantasy et les mangas. J’ai toujours lu énormément de BD mais aussi beaucoup de romans. J’étais une enfant plutôt introvertie et je passais beaucoup de temps à lire.


Alienor et Merlin © Thomas Labourot / Severine GauthierQu’est-ce qui t’a donné envie de devenir scénariste de BD?
Ça c’est fait naturellement. Je n’ai pas l’impression d’être devenue scénariste de BD. J’écrivais des histoires, de la poésie et je ne les voyais qu’en bande dessinée. J’ai tenté ma chance avec mes deux premiers projets, Mon arbre, avec Thomas Labourot justement, et Aristide broie du noir, un long poème narratif. Je ne savais pas si ce que j’écrivais allait plaire à quelqu’un, je doutais beaucoup. Les deux projets étaient des histoires complètes plutôt courtes. Les deux ont finalement séduit un éditeur, et ça a commencé comme ça. Pour l’instant, je n’ai pas envie d’écrire autrement. J’aime la collaboration scénariste/dessinateur, le fait de partager une histoire avec quelqu’un. On fait de jolies rencontres.

Quelles sont les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
C’est toujours une joie immense de voir ce qu’on a écrit, ce qu’on a imaginé, mis en image et interprété par un autre. Il y a aussi le moment où l’on a le livre entre les mains pour la première fois, et les rencontres avec des gens qui ont aimé. Quant à la plus grande difficulté, à mon sens, c’est le moment de la recherche d’un éditeur. Pour chaque projet, on recommence, ça prend parfois énormément de temps, ça peut être décourageant, fatigant. On doute toujours beaucoup. Parfois ça marche mais certains projets restent dans les cartons.

En 2006 paraissait le premier tome de Noodles, déjà mis en image par Thomas Labourot… Publier ton premier album a-t-il relevé du parcours du combattant ?
Non. Noodles était ma première expérience éditoriale. Le projet a séduit très vite, mais ensuite ça ne s’est pas très bien passé. Nous avons été pris dans des querelles internes que nous ne comprenions pas bien et finalement ça s’est arrêté du jour au lendemain. Ça reste une grosse déception, mais je pense que ça m’a beaucoup appris.

Alienor Mandragore, Morgane © Thomas Labourot / Severine GauthierComment as-tu rencontré Thomas Labourot et pourquoi comment est née l’envie de travailler ensemble ?
Comme je le disais, Thomas et moi nous connaissons depuis très longtemps. Nous avons grandi ensemble, nos parents étaient voisins. Nous faisions déjà des BD ensemble quand nous avions 13-14 ans. Nous n’avons jamais arrêté. Nous nous sommes beaucoup soutenus et encouragés. Nous nous connaissons parfaitement et nous aimons travailler ensemble. Il sait toujours ce que je veux exprimer, ça facilite beaucoup les choses.

Comment est née Aliénor Mandragore, série qui fait souffler un délicieux vent de fraîcheur sur la forêt de Brocéliande ?
J’avais le personnage d’Aliénor en tête depuis longtemps et j’en parlais régulièrement à Thomas. Il me semblait évident que c’était un projet fait pour nous deux, mais il n’était pas convaincu. Il me conseillait de chercher un autre dessinateur. Et puis un jour, en rentrant d’un festival, nous en avons discuté dans le train, je lui ai parlé des personnages et des envies que j’avais sur cette histoire et il a commencé à faire des croquis. Il a dessiné Aliénor presque telle qu’elle existe aujourd’hui. Tout est parti de là. Nous nous sommes beaucoup amusés sur le premier tome, et nous continuons sur le second.

Pourquoi avoir choisi d’en faire la fille de Merlin?
C’est venu comme ça, je ne sais plus trop comment. Ça remonte déjà à plusieurs années. Mais l’idée d’imaginer une histoire avec des personnages qui sont ancrés dans l’imaginaire collectif comme le sont les personnages de la légende arthurienne me plaisait beaucoup. Ce sont des noms que tout le monde a déjà entendu, même sans connaître tous les détails de leurs histoires. Ils sont immédiatement familiers, et je trouvais ça intéressant. Il y a aussi le fait que l’univers qui entoure ces légendes est très riche et qu’il a été enrichi au fil du temps par beaucoup d’auteurs très différents. Il existe beaucoup de versions de la vie d’un personnage, et j’aimais l’idée que cet univers ne soit pas figé, qu’il ait été nourri par le travail de différents auteurs qui ont tous pris des libertés avec ce qui existait déjà. Aliénor est donc devenue la fille de Merlin. Ça me permettait aussi de placer mon histoire dans un environnement incroyable, la forêt de Brocéliande. Thomas et moi avons choisi de faire de la forêt un personnage à part entière de l’histoire, et il a fait un superbe travail sur les décors. Dans cette Brocéliande fantasmée, les puristes retrouveront les lieux qui font la légende, comme le Val sans retour, le Lac ou la tombe de Merlin, et nous ajoutons des lieux comme la champignonnière ou les champs de fleurs autour de la ruche de Morgane.

Alienor Mandragore, Viviane © Thomas Labourot / Severine GauthierLa galerie de personnage que tu as créée s’avère foisonnante et jubilatoire… Comment se sont construits des personnages tels que Morgane (ennemie jurée de Merlin), Viviane (dont Merlin est amoureux fou), Lancelot (alors tout juste enfant) ou Merlin (particulièrement mordu de mycologie) ?
Merci ! Nous avons essayé de créer une dynamique entre tous ces personnages qui s’organise autour d’Aliénor. Une fois qu’Aliénor était devenue la fille de Merlin, les autres personnages se sont un peu imposés. Ce sont les grandes figures de la légende arthurienne. Nous avons juste travaillé à en donner notre version. Dans la plupart des versions de la légende arthurienne, Morgane est un personnage positif qui a été l’élève de Merlin. Dans d’autres versions, c’est une séductrice plutôt maléfique et malveillante. L’idée d’une rivalité entre Merlin et Morgane s’est imposée très vite. Dans notre histoire, ils représentent deux visions différentes du monde magique. Le druide Merlin défend la transmission orale du savoir d’un druide à un autre druide. La fée Morgane, elle, souhaite que tout le monde puisse accéder au savoir et ne jure que par les écrits et les livres. Ils ne sont d’accord sur rien. Placer Aliénor au centre de leur querelle est tout de suite très intéressant. Mais Morgane a aussi un côté plus tendre (qu’elle sait très bien cacher), elle produit un miel délicieux dans sa ruche où elle élève des abeilles géantes. Elle est prête à s’ouvrir un peu, pour Aliénor… Même si tout ne se passe pas très bien ! Pour donner à Merlin et Morgane encore plus de raisons de se chamailler, quoi de mieux que de rendre Merlin fou amoureux de la sœur de Morgane. Je me suis vraiment attachée à développer les personnages, à leur donner un caractère propre, une personnalité complexe. Merlin, Morgane et Viviane ont un passé que nous aurons, je l’espère, l’occasion d’aborder dans un futur album. Pour Lancelot, je suis resté assez proche de son histoire dans la légende arthurienne dans laquelle il est enlevé puis élevé par Viviane jusqu’à ses 18 ans. Et puis, faire entrer Lancelot dans l’histoire me permettait de donner à Aliénor un compagnon d’aventures. Bien sûr, notre Lancelot n’est pas encore un chevalier accompli, il a beaucoup à apprendre. Nous nous sommes énormément attachés à nos personnages et nous avons pas mal d’histoires à raconter.

Le travail de Thomas Labourot sur cet album est particulièrement enthousiasmant… Sa Brocéliande légendaire foisonne de détails et ses personnages très expressifs nous immergent dans l’histoire de la plus jolie des façons… A partir de quelles indications a-t-il élaboré l’apparence de ces différents personnages? Sont-ils passés par plusieurs étapes avant d’être ce qu’ils sont aujourd’hui ?
Je suis d’accord, Thomas a fait un travail incroyable sur cet album. Et il continue sur le tome 2 ! Il a créé les personnages une fois que leur personnalité était définie, une fois que nous avions le scénario. Le personnage d’Aliénor est venu très vite, ses cheveux et leur couleur rappellent la forme et la couleur des feuilles de Mandragore. Pour Merlin, ça a été un peu plus difficile, parce qu’on ne voulait pas qu’il ressemble aux autres Merlin qui ont été dessinés avant, celui de Disney par exemple. Et puis, il fallait deux versions de Merlin, le Merlin vivant et le Merlin mort. Morgane et Viviane sont sœurs, mais nous avons choisi de leur donner des physiques très différents. Il y a une certaine rivalité entre elles, et nous voulions qu’elles ne se ressemblent pas. Morgane et Viviane ont subi un relooking total après la première discussion avec notre éditrice qui trouvait qu’elles n’allaient pas avec les autres personnages. Elle avait raison. Leurs versions définitives sont parfaites !

Comment s’est organisé votre travail avec Thomas sur cet album? Du synopsis à la planche finalisée, quelles furent les différentes étapes de sa réalisation? Serait-il possible pour une planche donnée de visualiser ces différentes étapes afin de mieux comprendre comment fonctionne votre duo?
Je pense que nous travaillons de façon assez classique. Je commence par réaliser un synopsis détaillé de l’histoire, qui décrit chaque séquence de l’album, parfois avec des extraits de dialogues. Le plus important pour moi à ce stade est de travailler sur la pagination. J’attribue à chaque séquence un certain nombre de pages. Ça me parait indispensable, puisque en BD, on ne peut pas choisir d’ajouter des pages au dernier moment. Il faut prévoir ce travail de pagination en amont. Ça me permet de bien équilibrer mon album, de le travailler jusqu’à ce que chaque séquence soit à sa place, et aussi de veiller à avoir le temps de conclure mon histoire sans précipiter la fin parce que je n’ai plus de pages… Ce synopsis paginé me sert ensuite de fil conducteur pour écrire l’histoire page par page. Je réalise un découpage qui décrit les scènes case par case, et planche par planche et sur lequel figure les dialogues. Thomas interprète ensuite cette planche écrite en planche dessinée. Nous discutons de la mise en scène et il réalise les planches. J’aime particulièrement ce moment-là, quand le travail d’écriture laisse place au dessin. Thomas interprète librement ce que j’ai écrit. Il a parfois des idées différentes de mise en scène qui lui viennent à la lecture du scénario, il change parfois les plans, les cadrages, etc. Mais il préserve toujours l’intention de départ. Nous travaillons en échangeant constamment sur les planches. Nous aimons travailler comme ça.

Dans les coulisses de l’album…

Alienor Mandragore, synopsys du tome 1 [1/3]  © Thomas Labourot / Severine Gauthier Alienor Mandragore, synopsys du tome 1 [2/3]  © Thomas Labourot / Severine Gauthier Alienor Mandragore, synopsys du tome 1 [3/3]  © Thomas Labourot / Severine Gauthier Alienor Mandragore, scénario planche 1 © Thomas Labourot / Severine Gauthier Encrage de la planche 1 © Thomas Labourot / Severine Gauthier Alienor Mandragore, planche 1 colorisée © Thomas Labourot / Severine Gauthier


Comment est venue l’idée de L’Echo de Brocéliande, journal colportant les potins de la mythique forêt qui complète la lecture de l’album?
L’écho de Brocéliande fait partie du projet depuis le début. Thomas et moi aimons tellement ces personnages et l’univers de cette histoire que nous avons eu envie dès le début de développer encore un peu plus cet univers. Quand nous avons présenté notre projet aux éditeurs, nous leur avons présenté la BD mais aussi son supplément. Ecrire L’écho est très différent pour moi, mais c’est vraiment amusant d’interviewer mes propres personnages, et de créer toutes ces rubriques. Nous avons dû nous freiner pour nous limiter à ces 6 pages ! Le deuxième numéro de L’écho sera disponible avec le tome 2. J’y travaille en ce moment même.

En combien de tome cette sympathique série est-elle prévue?
Je ne sais pas. Thomas et moi avons toujours eu l’idée d’une série ouverte, vraiment classique. Croisons les doigts. Pour l’instant, nous travaillons sur le tome 2 et nous avons déjà parlé d’un tome 3 avec notre éditeur. Nous verrons bien, mais nous espérons bien avoir le temps de dire tout ce que nous avons à dire sur ces personnages, et il y en a !

Enthousiasmés par ce premier tome, nous ne pouvons que l’espérer nous aussi!
Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?

Dernièrement, j’ai été très émue par Inside Out, le dernier film de Pixar, et j’ai beaucoup aimé la dernière BD de Cyril Pedrosa, Les Équinoxes.

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre?
Non. smiley

Pour finir et afin de mieux te connaître, voici un petit portrait chinois à la sauce imaginaire :

Alienor Mandragore, Viviane et Lancelot © Thomas Labourot / Severine GauthierSi tu étais…

un personnage de BD: Aliénor ? Ça compte ?
un personnage mythologique: Perséphone.
un personnage de roman: Severus Snape (dans la saga Harry Potter de J.K. Rowling)
une chanson: Elastic Heart, de Sia.
un instrument de musique: un violon.
un jeu de société: Cluedo.
une découverte scientifique : L’incroyable découverte par des astronomes australiens qu’un message venant de l’espace provenait en réalité de leur four à micro-ondes.
une recette culinaire: une pizza.
une pâtisserie: un éclair au chocolat.
une ville: Paris.
une boisson: Coca cola light.


Un dernier mot pour la postérité?
Quelle postérité ?

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé…
Merci.

La photo de Severine Gauthier illustrant l'article est signée Laurent Galandon
Le Korrigan