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Entretien avec James
Interview accordée aux SdI en novembre 2015


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ?

Entre gens de bonne compagnie, on peut bien faire une exception.

Merci bien… Peux-tu te présenter en quelques mots? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans?)
Je ne suis pas un auteur de BD typique. Autodidacte, j'y suis arrivé assez tard, à 30 ans, après m'être fourvoyé dans des études de commerce et une première vie professionnelle destinée uniquement à payer les factures. Le dessin est une aptitude chez moi, ça peut être un jeu, mais ça n'a jamais été une passion. Ma vraie passion est la musique, mais contrairement à beaucoup de musiciens, pour moi, la musique fait partie de la sphère intime et je ne joue donc, et pas forcément très bien, que pour moi.

© James Enfant, quel lecteur étais-tu? La BD occupait-elle déjà une place de choix ?
J'étais un gros lecteur. Le plaisir de la semaine quand j'étais enfant était d'aller acheter Pif Gadget chez le marchand de journaux. Ou de tomber malade et de me faire offrir les gros recueils des journaux de Spirou ou Mickey pour passer les journées au lit. J'étais fasciné par le dessin d'Uderzo, que ce soit dans Tanguy et Laverdure ou dans Astérix. Et j'ai appris à dessiner en recopiant des dessins de Giraud dans Blueberry, même si je reconnais que ça ne se voit pas trop dans mon dessin actuel.

Devenir auteur de BD, était-ce un rêve de gosse? Du blog à l’édition, peux-tu en quelques mots nous parler de ton itinéraire d’auteur?
Ca n'a jamais été un rêve, car je m'en sentais tout simplement incapable. J'ai essayé ado de faire de la bande dessinée, mais je manquais de technique et surtout de patience. Je finissais systématiquement par bâcler. Et je n'avais pas grand chose à raconter non plus. Et puis la musique est venue dans ma vie et a supplanté le dessin. J'ai eu toute une phase, autour de 20 ans, où je ne lisais quasiment plus de bande dessinée, j'étais complètement coupé de son actualité. Et l'envie est revenue, notamment avec la mouvance L'Association, Jade (6 Pieds sous Terre) des années 90, la découverte des comics adultes, et avec cette envie de lecture, l'envie du dessin et de raconter des choses est venue. J'ai juste mis un peu de temps à mûrir en somme. Et cette envie est revenue au moment où internet a permis à pas mal de dessinateur de faire leurs armes en public. Tout d'abord via les forums, comme bulledair ou cafésalé, où j'ai pu faire mes premières vraies rencontres professionnelles, puis les blogs qui m'ont permis de mettre en ligne au jour le jour mes humeurs du moment. La bascule s'est faite avec la création du blog Ottoprod en 2005, avec mon vieil ami Boris Mirroir, alias La Tête X sur le blog et dont j'avais fait la connaissance sur CaféSalé. Le blog, qui traitait des affres du milieu de la bande dessinée, a eu sa petite audience, son petit succès, et du coup les éditeurs, qui refusaient jusqu'alors les projets que j'envoyais, se sont mis à me contacter directement.

© JamesQuelles sont pour toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
J'ai un peu de mal à me plaindre des grandes difficultés du métier auprès des lecteurs, car c'est un travail que j'ai choisi, pas un boulot que je subis, comme ceux que j'ai pu subir avant de me consacrer à temps plein à la bande dessinée. Ça n'enlève rien au fait qu'il y a des grosses difficultés, l'absence de statut, la précarité du métier – grosso modo c'est « marche ou crève » - , le déséquilibre dans le rapport de force avec nos partenaires éditeurs, surtout quand on se rend compte qu'on a parfois confié jusqu'à 70 ans après notre mort notre travail à quelqu'un qui, lui, ne fera pas son travail (ça arrive), etc.
Quant aux grandes joies, elles sont comme toujours éphémères. C'est quand une bonne idée, un bon gag surgit. Bon, après il faut le dessiner et ça perd un peu de sa saveur, mais la micro seconde de plaisir vaut le coup. C'est quand une collaboration débute et que la magie opère, que son travail est transcendé par celui de son alter ego. C'est quand on reçoit son relevé de ventes. Ah non, pardon, là je m'égare.
La solitude est à la fois une des joies et une des difficultés du métier. C'est parfois pesant de ne souvent compter que sur soi-même, mais c'est aussi très agréable d'être quasiment seul aux manettes de son projet, sans intervenant parasite, comme j'ai pu le subir dans le domaine de la pub.

Hipster than ever, planche de l'album © Jungle / JamesHipster than Ever vient de paraître sur les étals. Comment est née cette idée joyeusement décalée de faire un album sur les hipsters?
Ce projet est arrivé par le dessin. Pour le plaisir de dessiner, sans calcul, pour m'amuser, chose qui finit par disparaître sur les projets au long cours. Ça a commencé un peu par accident lors de la dernière coupe du monde de foot, et pourtant je ne suis pas footeux. J'ai eu la vision d'un footballeur hipster, je ne sais pas pourquoi, je ne saurai expliquer comment et pourquoi c'est venu. J'avais envie de tester un nouveau style d'illustration et j'ai donc commencé à faire une petite série de dessins de footballeur hipster. Et là, des idées de gags sont arrivées avec ce personnage, que j'ai voulu traiter cette fois dans un style comic strips un peu classique, avec utilisation d'une trame old-school. Et une fois que j'avais dessiné quelques strips, je me suis dit que je pourrais continuer à mixer les illustrations dans un style de dessin et les strips dans un autre style. C'est comme ça que ce projet a démarré, sans optique d'en faire un livre initialement. Ca faisait pas mal de temps que je voulais tester un projet en anglais sur le net, et j'ai donc lancé un tumblr il y a un an en mettant les gags en anglais dessus.

© JamesEst-ce Jungle qui t’a contacté où as-tu démarché les éditeurs au fur et à mesure que ton travail prenait forme ?
Oui, j'ai été contacté directement par l'éditeur. Je n'étais pas pressé sur ce projet – j'avais suffisamment d'autres projets à côté pour gagner ma vie – et je n'ai, volontairement, pas démarché les éditeurs avec. Je préférais attendre, voir venir et si possible susciter l'intérêt. Jungle m'a contacté, et devant la motivation de l'éditeur, chose rare et précieuse, et la possibilité de faire le livre que j'avais en tête sur mesure, je n'ai pas hésité longtemps.

Où as-tu puisé ton inspiration pour créer autant de gags sur cette thématique particulièrement… hipster justement…
C'est venu naturellement, sans me faire de noeuds au cerveau. Dans le milieu de la bande dessinée et ce qui tourne autour, on croise un certain nombre de hipsters, il suffisait d'observer. J'ai même des amis hipsters, car ils peuvent s'avérer sympathiques, si si. Et puis, même si je ne porte pas de barbe ni de chemise à carreaux, il m'arrive d'avoir quelques travers de hipster et je m'en suis servi également.

© JamesAs-tu d’autres projets sur le grill ?
J'ai la chance d'avoir plusieurs projets simultanément. Trop de projets parfois même, mais je ne vais pas m'en plaindre. Je travaille essentiellement pour la presse aujourd'hui. Je collabore régulièrement comme scénariste à Fluide Glacial, sur des projets avec Boris Mirroir, François Ravard et Mathilde Domecq, au journal de Spirou, avec la série Rob dessinée par Boris. Je fais une rubrique sur le langage, « la sémantique c'est élastique », pour la Revue Dessinée. Je suis en train de finir un feuilleton hebdo pour le site web d'Alternatives Economiques en collaboration avec deux journalistes du magazine, qui décrypte les crises financières et qui paraîtra chez Casterman courant 2016. Depuis 6 mois, je participe à la nouvelle application « La Matinale » du Monde, avec une série de satire politique « Françoise, Manuela et les autres » qui paraît tous les vendredis. Je produis également chaque semaine une demi-page de ma série « Dans mon Open Space » pour le magazine Challenges. J'ai un nouveau projet de livre sur lequel je dois avancer avec Sylvain Ricard, avec qui nous avions déjà fait « … à la folie » il y a quelques années chez Futuropolis. Et pour finir, j'ai un livre à finir, « L'Ecole du gag », scénarisé par Jorge Bernstein, projet que nous avions entamé dans la revue numérique Mauvais Esprit. Et à côté de ça, je fais aussi régulièrement du dessin d'actu. C'est à peu près tout, et rien que d'avoir dit tout ça, ça me fatigue.

Hipster than ever, planche de l'album © Jungle / JamesTu trouves encore le temps de dormir ?
J'ai même une vie de famille. Et j'évite de travailler le week-end. Mais les nuits sont courtes oui, d'autant plus que je suis un peu insomniaque sur les bords. Cependant je n'ai pas le sentiment de travailler plus que du temps où j'étais salarié dans la pub.

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Ce n'est pas très original, mais je suis devenu plutôt accro aux séries télé et on est assez gâtés dans le domaine en ce moment. Je pense notamment à Narcos ou The Americans. J'ai plus ou moins laissé tomber le cinéma, devenu trop calibré et qui m'ennuie au plus haut point depuis des années.
En bande dessinée, mes trois coups de coeur de l'année sont « Madumo » de Fabrice Erre, « Zaï zaï zaï zaï » de Fabcaro et « Carnet de santé foireuse » de Pozla. Rien n'est à jeter dans ces trois titres, indispensables.
Et en musique, en ce moment j'écoute beaucoup « She keeps bees ». Une voix, une guitare, une batterie, pas de superflu.

Y a-t-il une dernière question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
« Et Dieu dans tout ça ? », qui n'appelle qu'une réponse censée : « qui ? »

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…
Si tu étais…


© Jamesun personnage de BD: Pauvre Lampil
un personnage mythologique: Dionysos
un personnage de roman: Rob Fleming (le « héros » de High Fidelity de Nick Hornby)
une chanson: London Calling
un instrument de musique: une basse
un hipster célèbre: Cab Calloway, forcément.
un jeu de société: le solitaire
une découverte scientifique: la greffe de cheveux
une recette culinaire: une brochette de chich-taouk
une pâtisserie: un far breton
une ville: Londres
une qualité: le silence
un défaut: la flemme (je suis un feignant contrarié en fait)
un monument: un nain de jardin
une boisson: un Saint Nicolas de Bourgueil
un proverbe : Encore un matin, un matin pour rien

Un dernier mot pour la postérité ?
Merci pour ce moment.

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé
Le Korrigan



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