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Entretien avec Henscher et Emmanuel Herzet
Interview accordée aux SdI en janvier 2016


Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à notre interview !
Herzet: « Merci à toi de nous accorder du temps et de la visibilité. »

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Herzet : « Exercice périlleux que de parler de soi smiley ! J’ai 42 ans, je suis prof de français, le jour et scénariste, la nuit. J’écris beaucoup, dès que l’occasion se présente. Eternel insatisfait, je jette beaucoup aussi. J’ai publié l’essentiel de mes séries au Lombard. »

Henscher: 'J'ai 39 ans, je vis à Paris, où je travaille comme directeur d'écriture dans les jeux vidéo. J'ai publié Le Seigneur des Couteaux chez Casterman, et le Banni et les Prométhéens au Lombard. '

Enfant, quel lecteur étiez-vous ? Devenir auteur de BD, étais-ce un rêve de gosse? Quels étaient alors votre livre de chevet?
Herzet : « J’ai eu la chance – oui, je dis bien de la chance – d’évoluer dans une famille de littéraires où les livres faisaient office de papier peint dans certains endroits de la maison. Mon père m’a mis beaucoup de choses entre les mains, des classiques, des romans de gare, des BD aussi. Il ne m’a jamais découragé même si un genre ne lui plaisait pas : je pense notamment à Stephen King ou Tolkien. Auteur de BD est venu après, j’avais écrit un roman que j’ai fait lire à un ami qui m’a dit que ce serait mieux de le faire en BD. Je me suis lancé, j’ai essuyé des refus, j’ai insisté. Des livres de chevet, Tolkien, justement ; j’ai découvert Barjavel et Merle. L’encollage et la tranche de ma série des Rois maudits a beaucoup morflé, je n’ose plus les ouvrir. Maintenant que j’y pense, Noël approche. »

Henscher: 'Enfant, nous n'avions pas la télé à la maison - quand elle est arrivée dans notre famille, j'avais 12 ans - c'était un choix de mes parents. Du coup j'écumais les bibliothèques, dévorant une quantité astronomique de bouquins, dont des BD. Je me souviens avoir été très fortement marqué par Achille Talon, Astérix, Léonard, Lucky Luke, qui étaient les piliers de la BDthèque de mon père. Via les bibliothèques, j'ai découvert Thorgal, XIII, mais également l'Epervier, Ballade au Bout du Monde, le Vagabond des Limbes, Blueberryou encore Valérian et Laureline. A côté, je me gavais de Livres dont Vous êtes le Héros, qui ont préparé ma découverte de la SF et de l'héroïcfantasy, au début de mon adolescence - même si j'ai lu Bilbo et le Seigneur des Anneaux vers 10 ans. Devenir auteur - de BD ou autre - a toujours été un rêve, mais j'ai longtemps pensé que c'était irréalisable.'

les Prométhéens, Zeus © Le Lombard / Sandoval / Herzet / HenscherQuelles sont les grandes joies et les grandes difficultés du métier?
Herzet : « La première joie, c’est la création primale, gratuite ; l’excitation de tenir une su-per idée. Après, on espère en vendre des palettes évidemment. Après, il y a l’étincelle dans le regard d’un éditeur ou ses hochements de têtes signifiant : « tu peux développer ? », la signature d’un contrat, la naissance graphique de l’univers confiné dans la tête… Les difficultés, c’est de noyer les chatons, cette su-per idée justement qui au final ne fonctionne pas ; c’est abandonner le bébé une fois qu’il est écrit, de le lâcher dans la nature et de voir comment il va être reçu. Les projets en coma forcé dans la chambre froide de nos imaginaires. Et puis de survivre à la déprime après lecture des relevés de droits smiley. »

Henscher: 'Les grandes joies, évidemment, c'est de sortir des bouquins, et de découvrir que ce qu'on raconte peut avoir une résonnance chez les gens, voire que l'on a des fans. Forcément, c'est très agréable. La principale difficulté de ce métier, en regard, c'est tout simplement de réunir toutes les conditions pour que nos livres arrivent aux lecteurs. Donc, trouver les bons partenaires pour le faire, un éditeur pour les publier. Le marché est de plus en plus concurrentiel, et il devient très difficile de proposer des choses qui sortent des formats standards. Imposer une BD feuilletonnante dans la veine d'une série télé américaine, comme les Prométhéens par exemple, est excessivement compliqué, même après deux tomes parus. C'est d'autant plus frustrant que le public a intégré ces codes, et qu'il y a une très forte envie e la part des scénaristes de se lancer dans ce genre de chose. Mais la réalité du marché fait que les échecs sont légion.'

les Prométhéens, Hermes © Le Lombard / Sandoval / Herzet / HenscherComment vous êtes-vous rencontrés et comment est née la série des Promethéens qui voit les dieux de l’Olympe évoluer dans notre siècle?
Herzet : « On s’est rencontré via le Café Salé, une plateforme sur le net, rassemblant une pépinière de talents divers et variés. J’avais proposé le projet des Prométhéens mais il n’avait pas franchi l’étape du « dites m’en plus… oui mais non. » Je sentais qu’il y avait du potentiel mais, la tête dans le guidon, je ne voyais pas comment le développer, l’exploiter autrement. Un jour, j’en parle à Henscher qui dit très sérieusement : « Et si tu reprenais tout… à l’envers ! » Je lui ai dit que je le ferais, s’il le faisait avec moi. »

Henscher: 'Cela faisait un moment qu'Herzet et moi essayions de travailler ensemble, mais nous n'avions pas réussi à tomber d'accord jusqu'alors. Au départ je n'étais d'ailleurs pas très emballé par cette histoire de Dieux, jusqu'à ce que je réalise qu'il y avait matière, dans ce pitch, à créer la série de mes rêves. Du coup on a inversé les rôles, et ça a été à moi de convaincre Herzet de changer d'angle d'approche. En quelque sorte, chacun a fait la moitié du chemin vers l'autre - ce qui est finalement la base nécessaire à la réussite de toute collaboration.'

Quel était l’angle d’approche initial de la série?
Henscher: Au départ, la série était conçue comme une trilogie en costumes, fin XIXème, et elle était surtout axée sur Thymos et les héros, les Dieux n'étant qu'une toile de fond. Au fil de nos discussions, nous en sommes arrivés au résultat que tu connais.

les Prométhéens, Héra © Le Lombard / Sandoval / Herzet / HenscherMaître de jeu à Nephilim, je perçois des analogies entre votre univers et ce formidable jeu de rôle de l’ésotérique contemporain… Connaissez-vous le jeu de rôle en général et Nephilim en particulier?
Herzet : « J’ai beaucoup joué dans mon adolescence : Donjons et Dragons, JRTM, l’ŒILNoir, Paranoïa… Les jeux vidéos n’existaient pas – je suis sûr que j’aurais adoré. C’était la grande époque de Casus Belli et ses conseils de peinture qu’on tentait tant bien que mal de reproduire au lieu de réviser ses maths. Tout comme je me serais ruiné en jeux-vidéos aujourd’hui, je me suis ruiné en figurines à l’époque. J’ai dû acheter des figurines que je n’ai jamais alignées sur un plateau. Par contre, je ne connais pas Nephilim. »

Henscher: 'J'ai déjà eu l'occasion de te dire à quel point le jeu de rôle avait été une influence majeure dans mon parcours personnel - mon rêve ultime est de scénariser une série BD tirée de Shadowrun, je suis convaincu qu'il y a un public. Plus spécifiquement concernant Nephilim, auquel j'ai beaucoup joué en effet - j'ai également claqué des sommes astronomiques dans le jeu de cartes, Kabbale - je vois ce que tu veux dire. Comme les Néphilims, les Dieux ont influencé l'histoire de l'Humanité et sans doute certains d'entre eux ont-ils été des figures historiques. Il est fort probable que Rabelais et François Villon n'aient été qu'une seule et même personne, en réalité Dionysos. Et nous avons notre petite idée sur l'identité réelle de Jésus, dans le cadre des Prométhéens. Donc oui, il y a des similitudes dans le traitement, mais l'idée de la série ne vient cependant pas de là.'

Comment avez-vous travaillé l’immersion de ces personnages mythologique dans notre mode contemporain, tant dans leur profil psychologie que dans leur apparence?
Herzet : « Par l’angle des professions, on s’est posé la question : « Dans notre société moderne, quel serait la profession de tel dieu avec tel pouvoir ? » Et ensuite sous l’angle de la famille dysfonctionnel. Comment les problèmes de couples, les jalousies de fratrie, les querelles familiales des dieux de l’Olympe pourraient-elles se traduire dans notre société moderne ? Pour l’apparence, on a fait confiance à Rafa. On doit juste le calmer sur les barbes quand elles n’ont pas d’origine mythologiques smiley

Henscher: 'C'était à la fois tout le défi et le plaisir qu'il y avait à travailler sur cette série. Les Dieux étaient une composante quotidienne, et quasiment intime, de la vie des grecs dans l'Antiquité. Il y avait une divinité pour pratiquement tout et son contraire, à tel point que les grecs vivaient quasiment dans un univers surnaturel, entourés de la présence constante des Dieux. C'était leur façon d'expliquer et de comprendre le monde, du coup les Dieux sont paradoxalement très humains, et ceux de l'Olympe d'autant plus. C'est cette composante familiale très forte qui nous a intéressés et que nous avons tenté de mettre en avant. Nos Dieux se définissent donc prioritairement par rapport aux relations qu'ils entretiennent avec le reste des survivants de l'Olympe, ils ont chacun leurs problématiques, leurs objectifs - affichés ou non, d'ailleurs - et donc leur volonté propre. Ce sont les conflits issus de la rencontre de ces problématiques qui vont définir l'histoire de la série, dont la lutte contre Thymos est surtout un cadre, des circonstances, qui vont permettre aux uns et aux autres de se révéler, en bien comme en mal. Il ne nous appartient pas de les juger, d'ailleurs. Notre boulot est surtout de raconter leur histoire.'

les Prométhéens, Thymos © Le Lombard / Sandoval / Herzet / HenscherL’écriture de la série est très nerveuse, digne d’une excellente série TV… Comment s’est organisée l’écriture du récit à quatre mains?
Herzet : « Très simplement : on partage tout ! Dans un premier temps, on discute beaucoup, on échange à bâtons rompus ; la réflexion de l’un nourrit celle de l’autre. On décortique tous les aspects de l’histoire : idée générale, arcs dramatiques, que va-t-on mettre dans telle ou telle scène, qu’est-ce que les personnages ont à se dire, quel conflit pour faire avancer l’intrigue… On fait des choix, parfois douloureux, et puis on se répartit le travail de manière équitable. On écrit alors nos parties respectives qu’on assemble après. Là, le vrai travail d’écriture commence : de nouveau ensemble, on récrit pour fondre nos contributions en un album harmonieux et cohérent au niveau des dialogues et des « voix », des raccords de scènes… Je suis un partisan convaincu de l’écriture chorale, à l’américaine. Pour moi, ils ont tout compris. Une idée prometteuse ne devient géniale qu’à travers le prisme du regard de l’autre, son expérience, ses références. Quand on pratique l’exercice de manière hebdomadaire, on finit par avoir de fulgurances simultanées ; c’est dynamique, enthousiasmant. Un exemple, quand Henscher tend un index vers son écran, je sais qu’une idée est là, qu’on va l’extraire et la boxer jusqu’à ce qu’elle prenne la forme qu’on désire.»

Henscher : « Déjà, c’est le plus beau compliment qu’on puisse nous faire, puisque c’est exactement le format – et les références – TV que nous avons en tête quand nous écrivons, que ce soit les Prométhéens ou autre chose d’ailleurs.
Dans la pratique, l’écriture des dialogues se fait de concert, après une première passe sur nos séquences respectives. Nous assemblons le script et nous le revisitons afin de nous assurer que l’ensemble se tient. Le travail sur les dialogues proprement dits se fait tout au long des différentes phases d’écriture. A l’arrivée, nous harmonisons les textes, avec des principes très simples : faire court, éviter toute redondance vis-à-vis de l’image – ne pas « décrire » ce que le lecteur peut voir par lui-même – et donner à chaque personnage sa propre identité. Essentiellement, et c’est vrai de nous tous, ce que disent les personnages et la façon dont ils l’expriment reflètent à la fois ce qu’ils sont, et comment ils appréhendent la situation qui se présente à eux.
C’est à notre sens la meilleure façon de créer du contraste et de la diversité. »

Comment avez-vous rencontré Rafa Sandoval, talentueux dessinateur de comics, qui met les Prométhéens en images? Du scénario à la planche finalisée, quelles furent les différentes étapes de votre travailsur les Prométhéens?
Herzet : « La rencontre s’est réalisée par l’intermédiaire d’Antoine Maurel, alors adjoint éditorial au Lombard. La collaboration est assez classique : le script est livré, traduit ; Rafa nous envoie des roughs pour validation – on suggère ou pas des modifications et l’équipe se met au travail. Crayonné, encrage et couleurs. La mécanique est assez bien huilée. »

les Prométhéens, recherche de couverture pour le tome 3 © Le Lombard / Sandoval / Herzet / HenscherEn combien de volumesla série est-elle prévue?
Herzet : « Cinq albums sont prévus pour une première saison. Maintenant si le public croit dans la série et nous suit et si l’éditeur libère la bête qui sommeille en nous, Henscher et moi avons de la matière pour quatre ou cinq saisons au moins smiley. L’exigence qu’on s’impose est de tendre vers la plus grande qualité d’écriture possible, sans piller gratuitement et aveuglement la mythologie. »

Henscher : « J’insiste sur le fait qu’il ne s’agirait pas de tirer sur le fil, bien plus de donner à cette épopée le caractère homérique que nous avons en tête depuis le début. Comme en télé, nous avons prévu une porte de sortie en cas d’urgence, même si cela nous obligerait à faire le deuil de tout un tas de choses – scènes, personnages, retournement de situations.
C’est notamment cette volatilité de plus en plus importante en BD qui nous fait envisager de ne plus écrire que des one shots. Nous avons tous les deux connu des fortunes diverses sur des séries feuilletonnantes. Elles demandent du temps et de la régularité pour avoir une chance de s’installer, deux choses très difficiles à concilier désormais.
En effet, les éditeurs attendent un retour sur investissement rapide quand une série peut demander 4 à 5 tomes pour trouver son public, lequel attend de voir sortir plusieurs tomes avant de s’engager sur une nouvelle série. Bref, c’est tout sauf un cercle vertueux. »

les Prométhéens, dessin de couverture du tome 3 © Le Lombard / Sandoval / Herzet / HenscherAvez-vous d’autres projets sur le grill?
Herzet : « Un autre projet d’écriture à quatre mains avec Henscher, des idées sur le feu qui verront peut-être le jour et je n’en finis pas de terminer un roman d’urban-fantasy commencé il y a deux ans. J’aimerais diversifier mon écriture mais le principal écueil, c’est le temps. »

Henscher : « J’ai une nouvelle série signée chez Ankama, dans un genre très différent, avec Stéphane Goddard qui devrait sortir à l’automne 2016. C’est ma première incursion dans la SF, un projet très ludique, très amusant à écrire. J’ai plusieurs autres projets de BD, tous des one shots, pour changer un peu des séries à rallonge. »

Tous médias confondus, quels sont vos derniers coups de cœur?
Herzet : « Gros coup de cœur sur PeakyBlinders et j’ai bien accroché à Vikings et Truedetective. J’ai récemment dévoré les romans de Philip Kerr. »

Henscher : « Je ne me suis toujours pas remis de Mad Max Fury Road, j’ai découvert Saga de Bian K Vaughan - ce garçon a un talent fou – et récemment, The Witcher 3, MGS 5 et Fallout 4 ont considérablement empiété sur mon temps d’écriture, je dois bien l’admettre. Et comme tout le monde, j'attends le 24 avril avec impatience. L'hiver vient...»

Y-a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle vous souhaiteriez néanmoins répondre?
Herzet : « Comme ça, non, je ne vois pas. »

Henscher: 'Plein, mais les réponses compromettraient terriblement nos chances de poursuivre une carrière dans ce milieu. Du coup, ça tombe plutôt bien.'

Pour finir et afin de mieux vous connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…

Herzet Si tu étais…


les Prométhéens, Emmanuel Herzet, co-scénaristeun personnage de BD:Corto Maltesse
un personnage de roman:Paul Sheldon, sans perdre de morceaux.
un personnage de cinéma:Sherlock Holmes, version Guy Ritchie
une créature mythologique :la wyverne
une chanson:The Trooper, d’Iron Maiden
un instrument de musique:une Gibson Les Paul
un jeu de société:le Stratego
une découverte scientifique:le kinétoscope d’Edison, sans lui, pas de séries TV
une recette culinaire:le Chili Con Carne
une pâtisserie:je ne suis pas très sucré mais en cas d’urgence :un vacherin framboise
une boisson:les bières blondes
une ville:Prague
une qualité :mes amis
un défaut:l’impatience
un monument:le mont Rushmore ou Stonehenge
un proverbe:« S’il peut saigner, on peut le tuer. »


Et toi, Henscher, si tu étais…

les Prométhéens, Hensher, co-scénaristeun personnage de BD: Achille Talon
un personnage de roman: Martin Silenus (Hyperion)
un personnage de cinéma: Le Big Lebowsky
une créature mythologique : un dragon
une chanson: Born To Run (B. Springsteen)
un instrument de musique: un pipeau
un jeu de société: la bonne paye
une découverte scientifique: l'eau tiède
une recette culinaire: des pâtes à l'arrabbiata
une pâtisserie: unhou à la crème
une boisson: Un Russe Blanc
une ville: Rome
une qualité: La générosité
un défaut: La colère
un monument: N'importe quelle place du quartier du Trastevere à Rome.
un proverbe: « Méfie-toi de ce que tu désires, tu pourrais fort bien l'obtenir. »


Un dernier mot pour la postérité ?

Herzet: en caractères gras sur mon bureau : « Ouvre Word, feignasse et écris ! »


Henscher: Cette interview a été réalisée par des professionnels. Ne tentez surtout pas de reproduire ça à la maison.

Un immense merci pour le temps que vous nous avez accordé!

Le Korrigan