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Entretien avec Christine Alcouffe
Interview accordée aux SdI en décembre 2017


Bonjour et tout d’abord merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement?

Pas du tout opposée, c'est beaucoup mieux!

Voilà qui me rassure… Peux-tu parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans?)
Alors j'ai actuellement 30 ans, je suis originaire de Grenoble et je suis arrivée à Lyon pour étudier à l'école Emile Cohl à 18 ans. Une fois mon diplôme en poche, en 2010, je me suis installée comme illustratrice et je vis depuis de ce métier. Mon travail est ma première passion même si y astreindre des contraintes commerciales peut parfois contrarier le plaisir.
Je suis également passionnée de jeu de société et je chante (actuellement dans un chœur – Big up les Phonies Polies !).


Allons allons, un compte en Suisse ? Tout le monde m'a pourtant dit que les artistes vivaient d'amour et d'eau fraîche !

Illustrations © Christine AlcouffeA quel moment as-tu décidé de faire de l’illustration ton métier? Cela a-t-il relevé du parcours du combattant?
C'est arrivé finalement assez tard ! J'ai toujours aimé dessiner, mais je n'ai pas pris de cours de dessin avant mes 17 ans ni envisagé de faire carrière. Au moment de l'orientation, en fin de lycée, je me suis dit que, quand même, ça serait chouette de vivre de ça, et j'en ai parlé à mes parents. J'ai eu beaucoup de chance, ils m'ont simplement dit d'y aller, que dans le pire des cas je ferais autre chose l'année prochaine et qu'il fallait essayer, sans prise de tête ou mélodrame. Honnêtement, si je n'avais pas eu leur soutien, je crois que je n'aurais pas eu le cran de me lancer.
Nous avons cherché une école et j'ai fait une MANAA à l'école Bellecour avant d'être admise à Émile Cohl . Ces années d'études ont été une vraie révélation pour moi, c'était une libération de passer mes journées à dessiner et l'école m'a appris les compétences techniques dont je manquais cruellement, n'ayant jamais pris le temps de les forger par moi-même.

La phase la plus compliquée à été le moment à la fin de mes études où il a fallu se lancer dans le grand bain. Les écoles apprennent à dessiner mais en terme de formation au démarchage, aux bases de comptabilité et aux démarches administratives, ce n'est pas encore ça. J'ai appris sur le tas, mais il me reste encore beaucoup de choses à assimiler !

Illustrations © Christine AlcouffeEnfant, quel joueuse étais-tu? N’as-tu jamais cessé de jouer ou un jeu en particulier t’a-t-il fait basculer dans le jeu de société « moderne » ?
A vrai dire, une joueuse tout à fait lambda. Mes parents aimaient bien jouer, mais nous sommes restés très classiques, avec Monopoly et Bonne Paye, un peu de Trivial Poursuit et de Nain Jaune. De quoi passer de bons moments en famille mais rien de bien passionné.

La vrai révélation est venue en 2012, quand j'ai mis les pieds avec ma meilleure amie pour la première fois à Moi j'men fous je triche, un café ludique associatif, à Lyon. J'y ai découvert des jeux dont je n'avais jamais entendu parler, très variés. J'y suis retournée de nombreuses fois avant de décider en 2013 de devenir bénévole et de participer moi aussi à la vie du local. Petit à petit j'ai rencontré des gens très cool, notamment parmi les bénévoles, qui sont devenus des amis, j'ai commencé à aller en festival et je me suis forgé une petite culture du jeu moderne.

Quels sont actuellement tes jeux de chevet?
Les jeux que je n'ai pas encore testés! Je n'ai pas énormément de temps pour jouer en ce moment, alors quand j'ai une soirée jeux j'essaye de rattraper un peu de mon retard dans les nouveautés. Par exemple je n'ai pas encore eu l'occasion de tester Queendomino, Oliver Twist ou Exit, il faudra y remédier prochainement!

Si tu devais conseiller un jeu à des amis désirant découvrir le jeu de société, quel serait-il ?
Évidemment ça dépend du profil des gens, si ils ne jouent vraiment pas ou si ils ont quelques notions de jeux modernes. En première intention je pourrais proposer Hanabi, Concept, Dixit ou même un bon vieux Times'up, mais si ils connaissent déjà ces classiques on pourra aller plus loin avec des jeux comme The Resistance - Avalon, Lords of Waterdeep ou tiens, pourquoi pas Paper Tales ?

Paper Tales, le logo du jeu © Christine AlcouffeTu vieux de signer les superbes illustrations de l’excellent Paper Tales de Masato Uesugi paru chez Catch Up Games. Comment t’es-tu retrouvé à travailler sur ce projet?
Merci beaucoup !

J'ai rencontré Sébastien (de Catch Up Games) à l'époque où je faisais tourner un petit prototype. Nous nous sommes croisés plusieurs fois, et un soir Seb et Clément nous ont proposé, à mon copain et moi, de venir tester Vorpals (l'ancienne édition de Paper Tales). Nous avons beaucoup apprécié le jeu et commencé à parler de son adaptation en France et en Europe. Les illustrations d'origine étaient un peu datées (notamment parce que Masato a édité lui-même son jeu en 2011) et on pensait qu'il serait compliqué de les proposer aux joueurs occidentaux comme ça. Le problème, c'est que les gars de Catch Up disposaient d'un budget réduit au vu du nombre de cartes à faire. L'idée était donc de s'adapter à cette contrainte pour proposer un style graphique qui puisse être réalisé assez vite, mais néanmoins avec des visuels bien finis, marquants et pas bâclés. Quelques jours plus tard ils sont revenus vers moi et m'ont demandé si je pouvais faire un essai, pour continuer la discussion que nous avions eue et voir à quoi ce style graphique pourrait correspondre.
Paper Tales, quelques cartes du jeu © Christine Alcouffe
Comment est née l’idée de travailler les illustrations comme du papier découpé?
L'idée est arrivée assez tôt, parmi les pistes que nous avions évoquées lors de cette première soirée. J'avais alors parlé d'images façon théâtre d'ombres, comme ce qu'on peut voir dans le film de Michel Ocelot Princes et Princesses. Clément avait compris papier découpé comme dans un livre pop-up et comme cette piste m’intéressait beaucoup également on est parti là-dessus.

On a fait pas mal d'essais avant d'arriver à un visuel bien équilibré, assez riche pour pouvoir se décliner en 42 cartes unités sans lassitude, assez stylisé et direct pour être facilement identifiable. Au final c'est cette recherche-là qui a amené Clément et Sébastien à nommer le jeu Paper Tales, et non l'inverse!

Essais…
Paper Tales, essais © Christine Alcouffe Paper Tales, essais © Christine Alcouffe Paper Tales, essais © Christine Alcouffe

C’est amusant d’apprendre que l’origine du nom du jeu est dû à sa dimension artistique… ^^

En regardant les cartes du jeu, on s’aperçoit qu’il y a une parité homme/femme. Etait-ce une volonté éditoriale ou une petite touche personnelle?

C'était avant tout une volonté personnelle mais j'ai consulté Clément et Seb avant d'aller sur cette voie, parce que selon les cas ça peut ne pas toujours être très accepté. Heureusement ils m'ont soutenue à 100%.

Typiquement, avec ce genre d'univers médiéval fantastique, on a plus l'habitude d'avoir une dominante masculine, et une représentation des femmes dans un rôle décoratif, posées là de temps en temps en mini-armure sexy. Certains joueurs et joueuses auraient pu être déroutés par le choix qui est le nôtre, mais au final je pense que la parité que nous avons établie (en mettant en avant autant d'hommes que de femmes dans nos unités et en donnant des rôles non genrés à ceux-ci) n'est pas forcément si visible quand on joue une partie. Elle contribue simplement à faire évoluer les mentalités, tranquillement.

d’une version à l’autre…
Paper Tales, d'une version à l'autre © Christine Alcouffe Paper Tales, d'une version à l'autre © Christine Alcouffe


Concrètement, comment as-tu travaillé sur le dessin des cartes? Quels outils as-tu utilisé et quelles furent les différentes étapes de ton travail?
J'ai pour habitude de faire plusieurs croquis et de les envoyer par groupe de 5 aux éditeurs pour qu'ils me donnent leur retour. Après leur accord, je commence la mise en couleur sur informatique, d'abord en dessinant les aplats de différentes couleurs qui forment les personnages en veillant à agencer les calques les uns sur les autres de manière cohérente. Ensuite j'ajoute des effets d'ombres projetées, en différentes couleurs et intensités selon les calques, pour donner l'impression que les images sont constituées de papier découpé et disposées en relief . Enfin j'ajoute des textures et du grain sur mes zones pour donner de la matière.

Work in Progress
Paper Tales, processus créatif, étape 1 © Christine Alcouffe Paper Tales, processus créatif, étape 2 © Christine Alcouffe
Paper Tales, processus créatif, étape 3 © Christine Alcouffe Paper Tales, processus créatif, étape 4 © Christine Alcouffe


Quelle étape te procure le plus de plaisir?
Toutes les étapes sont assez gratifiantes, mais la plus spectaculaire est peut être celle où j'ajoute les ombres projetées pour simuler le relief. Même avant de modifier les calques pour obtenir des couleurs et profondeurs différentes, ça fait tout de suite un effet waouh, avec les personnages qui prennent en intensité soudainement !


Paper Tales est ton premier jeu et au vu de ses qualités graphiques, on peut songer que ce ne sera pas le dernier! As-tu déjà d’autres projets ludiques sur le grill?
Rien à signaler pour le moment! Je serais ravie d'illustrer d'autres jeux, qu'ils s'inspirent du style de Paper Tales ou non. Ça n'aurait aucun sens de reprendre strictement le même procédé pour un autre jeu, en revanche j'adore explorer des choses variées donc j'aimerais trouver des projets qui sont dans cette recherche graphique et dans lesquelles on pourrait bâtir un univers en collaboration avec l'éditeur ou les chefs de projets.

Croquis pour les personnages de Paper Tales
Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe
Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe
Paper Tales, croquis préparatoires © Christine Alcouffe

Illustrations © Christine AlcouffeL’illustration étant un domaine particulièrement vaste, peux-tu nous dire quelques mots sur tes travaux en dehors du monde ludique?
En ce moment je travaille essentiellement pour des livres activité jeunesse, c'est à dire des cahiers de coloriage, de stickers, de jeux pour enfants. Je devrais également commencer prochainement des couvertures de cahiers de vacances. C'est chouette parce qu'on est souvent sur des univers très colorés et positifs, et que ça donne la pêche. Ce sont aussi des ouvrages qui me permettent de changer de style assez souvent, d'expérimenter des choses, de varier les plaisirs. Malgré ça, j'aimerais aussi me confronter à l'illustration ado et adulte, et aller encore plus loin!

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur?
Mon dernier gros gros coup de cœur fantasy c'est la Passe miroir de Christelle Dabos il y a quelques mois. J'ai aimé aussi la série Codex Alera, de Jim Butcher ou Six of Crows, de Leigh Bardugo. Je regarde pas mal de séries, notamment en ce moment The Good Place et The Night Manager, qui sont tous les deux très bien dans des genres différents. En cinéma, j'ai hâte de voir Coco, le dernier Pixar mais je ne sais pas encore ce qu'il vaut. Enfin, je ne joue pas des masses aux jeux vidéos mais on a fait The Witness avec mon copain récemment et c'était vraiment chouette !

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Je crois que c'est tout bon, merci :)

illustrations du jeu
Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe
Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe
Paper Tales, illustration du jeu © Christine Alcouffe

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imagi-naire…
Si tu étais…

Illustrations © Christine Alcouffe
un personnage de BD: Sumire, dans Kimi wa petto
un personnage de roman: Ophélie, dans La Passe-miroir
un personnage de cinéma: Sacha, dans Tout en haut du monde
une chanson: J'ai faim, de Jeanne Cherhal
un instrument de musique: la voix
un jeu de société: Avalon The resistance, même si ce n'est pas l'aspect de ma personnalité dont je tire fierté
un mécanisme de jeu de société: de la gestion de ressource bien huilée
une découverte scientifique: la diffraction de la lumière
une recette culinaire: un pad thai ou un karaage
une pâtisserie: un Paris-Brest
une boisson: du Coca Zéro !
une ville: Lyon, ma ville de coeur
une qualité : la loyauté
un défaut: la gourmandise (mais avouons-le, c'est plutôt une qualité!)
un monument: Fushimi Inari, à Kyoto
un proverbe: tant va la peau à l'ours qu'à la fin on la vend (parce que les proverbes c'est un peu nul)

Un dernier mot pour la postérité ?
Merci de m'avoir lue !

Un immense merci pour le temps que tu nous as accordé! Belle fin d’année à toi!
Le Korrigan