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Entretien avec Mini Ludvin
Interview accordée aux SdI en janvier 2023


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ? Si oui, je me ferai violence mais je sais qu’un « tu » risque tôt ou tard de partir tout seul pendant que je nettoierai mon clavier…

Pas de soucis j’ai le « tu » facile aussi smiley

Ouf… Merci…
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans ?)

Au vu de ma tendance compulsive à dessiner tout le temps et partout (ça débordait de mes cahiers pour couvrir les tables des salles de cours) on m’a quasi forcée à commencer des études artistiques au lycée, haha. J’ai donc enchaîné Bac Arts Plastiques, études d’Arts Appliqués puis un cursus en Cinéma d’Animation.

J’ai travaillé pendant 10 ans en tant qu’animatrice, charadesigner et autrice dans des studios d’animation, avant de revenir à mon envie première : la BD et l’illustration.
Le Grimoire d'Elfie, illustration © Drakoo / Ludvin / Alwett / Arlston / Charlet / Treb
Enfant, quelle lectrice étais-tu et quels étaient tes livres de chevet ? La BD a-t-elle toujours occupé une place de choix ?
C’est assez simple : je dévorais absolument TOUT ce qui me passait sous la main, romans et BD sans distinction. J’étais l’enfant qu’on ne pouvait rendre plus heureuse qu’en lui offrant un livre, et que seule la menace d’une confiscation de la lumière pour lire le soir motivait assez pour ranger sa chambre.

De ma bibliothèque d’enfant, j’ai gardé quelques romans chéris, dont La traversée du temps de Yatsutaka Tsutsui ou Les joues roses de Malika Ferdjoukh.

En BD j’ai évidemment commencé par lire des classiques franco-belges et j’ai vite eu une grande passion pour le strip (Peanuts, Mafalda… )

Puis j’ai découvert le manga vers 11 ans, à l’époque où les premiers titres commençaient à être traduits. Ranma 1/2, Dragon Ball, Sailor Moon... Ça a été une très grosse claque graphique et narrative. 12 ans c’était un peu jeune pour découvrir Gunnm, mais ce manga est immédiatement devenu mon œuvre « fondatrice ».

Le Grimoire d'Elfie, rough d'une planche du tome 4 © Drakoo / Ludvin / Alwett / ArlstonDevenir autrice de BD, était-ce un rêve de gosse ? Cela a-t-il relevé du parcours du combattant ?
C’était vraiment un rêve d’enfant, oui ! Même si j’ai fait un détour par l’animation, c’était toujours dans un coin de ma tête. Finalement, je suis contente d’y être venue « sur le tard ». Mon statut d’intermittente de l’époque m’a permis d’effectuer la transition en douceur et les compétences acquises après 10 ans d’expérience en dessin animé me servent dans mon approche de la narration.

Je mesure ma chance : tout s’est toujours enchaîné avec beaucoup de fluidité pour moi.

Certes j’ai beaucoup de travaillé, mais j’ai aussi dès le départ été soutenue par ma famille. Malgré la crainte que leur inspirait la précarité inhérente à cette voie, j’ai pu suivre les études que je voulais, me concentrer sur mon apprentissage.

Quels sont tes maîtres ou tout au moins vos influences en matière de dessin ?
Beaucoup de mes références viennent des productions japonaises, aussi bien du manga que de l’animation. En vrac je peux citer : Rumiko Takahashi, Mitsuru Adachi, Ai Yazawa, Clamp, les films des studios Ghibli, Gainax, Yg ou Satoshi Kon… et aussi Disney.

Le Grimoire d'Elfie, rough nettoyé d'une planche du tome 4 © Drakoo / Ludvin / Alwett / ArlstonQuelles sont selon toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
La plus grande difficulté pour moi c’est le côté « marathon » de la BD.

Nous n’avons pas tous le même rythme mais moi, faire un album de BD me prend énooooormément de temps. Pour Le Grimoire d’Elfie, je dessine 80 pages, ce qui représente une année complète de travail. Il faut tenir la distance, c’est assez intense.

Aussi c’est vraiment une grande joie de voir le livre arriver enfin entre les mains des lecteur.ices.

Comment ta route a-t-elle croisée celle d’Arleston et d’Audrey Alwett qui signent le scénario de la somptueuse et passionnante série jeunesse Le Grimoire d’Elfie ?
Audrey Alwett avait découvert mon travail en ligne depuis quelques années, lorsque je travaillais encore pour l’animation. C’est elle qui a proposé mon dessin pour ce projet, dans lequel ils avaient imaginé pas mal d’éléments qui collaient bien à mon univers. Lorsque j’ai reçu le synopsis, j’ai eu l’impression que c’était quasiment du sur-mesure pour moi haha !

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ces personnages qui sillonnent la France à bord d’un bibliobus ?
J’ai tout de suite accroché à cette bande de sœurs qui partent dans un périple où elles apprennent à reconstruire leur famille et à regarder en face les drames et les difficultés pour grandir.

J’aime beaucoup l’idée qu’elles font ce choix du voyage et de la rencontre de l’autre pour avancer.

Et puis Elfie, petite sorcière littéraire qui découvre ses pouvoirs, m’a immédiatement conquise. J’adore le genre des « Magical Girl » (Card Captor Sakura, Sailor Moon, Magical Dorémi) alors j’ai saisi cette occasion de l’explorer à mon tour.

Le Grimoire d'Elfie, colorisation d'une planche du tome 4 © Drakoo / Ludvin / Alwett / ArlstonLes personnages de Magda, Elfie et Louette ont-ils été faciles à trouver ou les trois sœurs sont-elles passées par différents stades avant de revêtir l’apparence qu’on leur connaît ?
Je consacre toujours beaucoup de temps, en début de projet, à la phase de character design des personnages principaux. Nous avons beaucoup échangé avec Christophe et Audrey, qui avaient des idées assez précises des sœurs. Louette et Magda ont été assez vite définies, ça a pris un peu plus de temps pour Elfie pour qui nous sommes passé par plusieurs pistes, surtout pour sa coupe de cheveux, et son style vestimentaire. J’ai fait des propositions full Magical Girl, des propositions plus casual. On a affiné jusqu’à trouver le bon dosage.

Comment avez-vous conçu et aménagé ce fascinant biliobus ? Serait-il possible d’en voir servant à sa mise en image ?
Plusieurs choses ont inspiré le bus !

Il existe en France plein de bus anglais transformés en ateliers de coutures, salons de tatouages ou restaurants itinérants. Mais aussi des librairies en camion : le Mokiroule est l’une d’elle, aménagée dans… un grand camion rouge !

Je me suis aussi beaucoup inspirée des bibliobus municipaux qui amenaient la bibliothèque jusque devant mon école. J’ai de forts souvenirs d’enfance de ces bus, qui sont comme des petits cocons de lecture sur roues !

J’ai mixé ça avec l’ambiance un peu « roulotte colorée », faite de meubles chinés ou bricolés sur mesure que voulait retrouver Audrey. On voulait que le bus soit chaleureux, avec des recoins où l’on peut se pelotonner pour lire un bon livre ou regarder les étoiles.

Le Grimoire d'Elfie, planche du tome 4 © Drakoo / Ludvin / Alwett / Arlston / Charlet / TrebComment s’est organisé le travail à six mains sur l’album ? Du scénario à la planche finalisée, quelles furent les différentes étapes de sa réalisation ?
Avec Elfie, nous sommes tous les trois très à l’écoute des envies de chacun. La collaboration est très ouverte.

Pour ce tome 4, J’avais des tas d’idées et concepts en réserve autour de la magie du tricot qui collaient bien avec le système de magie de l’univers d’Elfie. Comme pour le tome 4 Audrey et Christophe avaient déjà prévu d’aller voir le grand-père berger dans la montagne, ça se mariait parfaitement à l’intrigue !

Je reçois le scénario par séquences d’une dizaine de planches. Je réalise un crayonné, sur lequel on valide la mise en scène, et je passe ensuite à l’encrage. Une fois encrées, les planches partent chez la coloriste, qui apporte sa magie à elle !

Peux-tu nous parler un peu de tricot et plus particulièrement de tricomancie, concept savoureux et nouvelle forme de magie qui se trouve au cœur du quatrième tome du Grimoire d’Elfie ?
Je viens d’une famille où l’on est très manuels, j’ai appris à tricoter enfant auprès de ma grand-mère. C’est mon compagnon qui a inventé ce mot-valise et a commencé à m’appeler « tricomancienne ». Il était fasciné de me voir « lire » les motifs d’un pull pour comprendre sa construction ou les diagrammes de modèles de tricot, qui sont des compétences qu’on développe avec la pratique. Quand j’ai appris que le tricot avait été utilisé pendant la guerre pour encrypter des messages codés, on s’est mis à imaginer une magie qui encoderait des sortilèges dans des points de tricot. Ca matchait bien avec le genre de magie présent dans l’univers d’Elfie, une magie de tous les jours, qui se cache dans la créativité de chacun.

Quelles étapes vous procure le plus de plaisir ?
Sans hésiter le storyboard/crayonné. C’est l’étape où l’on pose toute la mise en scène, où on s’assure que les actions mais surtout les intentions et émotions des personnages sont lisibles et mises en valeur.

Le Grimoire d'Elfie, planche du tome 4 © Drakoo / Ludvin / Alwett / Arlston / Charlet / TrebSais-tu déjà vers quelles contrés le bibliobus va conduire nos trois sœurs pour le cinquième opus de la série ?
Oui ! Dans le prochain tome, Elfie, Louette et Magda nous emmènent dans le marais poitevin !

Peux-tu en quelques mots nous parler de tes projets présents et à venir ?
Déjà le tome 5 d’Elfie, dont j’ai commencé à dessiner les premières planches. À côté de ce gros morceau j’ai un tout petit peu de temps pour faire un peu d’illustration jeunesse (série de romans chez Rageot en cours).

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Côté roman, j’ai adoré Les miracles du bazar Namiyade Keigo Higashino où l’on suit trois jeunes délinquants qui entament une correspondance avec des inconnu.es du passé via une faille temporelle !
J’ai également eu un énorme coup de coeur pour Âge tendre de Clémentine Beauvais.

Au cinéma j’ai beaucoup aimé Suzume, le dernier film de Makoto Shinkai, et j’ai aussi apprécié le 2ème volet de Spiderverse pour ses partis-pris surprenants.

En BD, j’ai découvert sur le tard Les cavaliers de l’apocadispe de Libon, qui me font mourir de rire.

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…

Si tu étais…

Le Grimoire d'Elfie, planche du tome 4 © Drakoo / Ludvin / Alwett / Arlston / Charlet / Treb
un personnage de BD : Mme Yamada (Nos voisins les Yamadas)
un personnage mythologique : plutôt un lutin de maison, qui trafique des chaussettes solitaires
un personnage de roman : Esther Parmentier (les tribulations d’Esther Parmentier de Maëlle Desard)
un point de tricot : le point brioche ! Il est tout moelleux !
une chanson : eight de IU
un instrument de musique : le ukulélé
un jeu de société : Magic the gathering
une découverte scientifique : l’imprimerie
une recette culinaire : le confit de canard
une pâtisserie : les mantécaos
une ville : Montreuil
un monument : Cuverville (ceux qui savent savent)
une boisson : un cappuccino
un proverbe : faire et défaire c’est toujours travailler

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé ! Et à tantôt au cœur du marais poitevin !
Le Korrigan



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