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Entretien avec Mark Eacersall
Interview accordée aux SdI en janvier 2024


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ? Si oui, je me ferais violence mais je sais qu’un « tu » risque tôt ou tard de partir tout seul pendant que je nettoierai mon clavier…

Je suis farouchement opposé au tutoiement. On ne rigole pas avec ça, dans la BD, et tu le sais bien.

Alors tout est bien smiley
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans ?)

Je n’aime pas spécialement parler de moi, et suis souvent tenté d’inventer n’importe quoi. Aujourd’hui, je vais dire que je suis un Anglo-Gascon exilé à Paris (mais le moins possible), que j’ai pas mal voyagé et fait mille boulots - essentiellement dans les arts et les médias mais pas que, que tout m’intéresse tant que c’est bien raconté et que, comme beaucoup d’auteurs BD, j’ai à la fois un compte en Suisse et aux îles Caïmans.

Enfant, quel lecteur étais-tu et quels étaient vos livres de chevet ? La BD a-t-elle toujours occupé une place de choix ?
Je n’ai lu quasiment que de la BD jusqu’au lycée. En boucle Astérix et Lucky Luke (d’où une vénération pour Goscinny), puis Les Tuniques Bleues, les comics, Hugo Pratt, Fluide Glacial, Goossens, etc. J’ai continué à lire ou relire de la BD dans ma vie d’adulte, en plus de toutes sortes d’autres lectures, mais sans penser à en faire mon métier. J’en profite pour dire, si c’est encore nécessaire, que la BD n’est pas de la sous littérature, et que si certains « ne lisent que ça », eh bien ce n’est pas un problème. D’ailleurs, d’un point de vue purement sémiologique, voire synaptique, la lecture d’une BD est plus complexe que celle d’un roman, car il y a du texte, mais aussi des images, un rapport texte-image, du texte parfois traité comme une image (bulles, onomatopées, etc.), une mise en page séquencée, etc. Je dis ça pour ceux qui voudraient rabattre le caquet des snobs, en soirée. C’est cadeau.

Être un jour auteur de BD, était-ce un rêve de gosse ? Le devenir a-t-il relevé du parcours du combattant ?
Bizarrement, non. Comme un idiot, je voulais faire du cinéma, de l’audiovisuel. Ce que j’ai d’ailleurs fini par faire, plus tard, mais avec beaucoup de frustration. Et quand j’ai enfin cherché à faire de la BD, cela a été exactement l’inverse. J’ai rencontré un premier éditeur super (Franck Marguin chez Glénat), signé aussitôt mon premier scénario, me suis impliqué dans sa réalisation, reçu un bon accueil des lecteurs, et enchaîné les créations. Je vis aujourd’hui ma meilleure vie professionnelle. Mon seul vrai regret, c’est de n’avoir pas fait cela plus tôt.

Pitcairn, études de Gyula Németh pour le personnage de Quintal © NémethEcrire pour la BD et le cinéma relève-t-il du même processus créatif ?
Y a un cousinage, d’évidence : il faut écrire pour des images (sinon, autant faire un roman ou un essai). Mais dans le détail, il y a des différences. La BD est un art séquencé qui relève davantage du roman photo que du film. On parle donc plutôt d’une succession de moments. « Comics are time turned into space » a dit Art Spiegleman. De surcroît, comme l’explique Benoît Peeters dans ses interventions au Collège de France (j’invite les amoureux de la BD à les visionner sur Youtube), la BD est aussi un « art tabulaire », dans lequel l’unité de valeur est la planche, voire deux planches face à face (que le lecteur embrasse d’un regard avant de rentrer dans les cases). Enfin, ce truc de tourner les pages, pour le lecteur, ce n’est pas rien. Au cinéma, ce n’est pas le spectateur qui charge les bobines (cette phrase s’adresse aux gens qui ont connu les bobines ; les autres, cherchez sur Internet)...

Bref, je ne vous apprends rien, mais une planche, même découpée en cases, c’est une histoire en soi. Et deux planches face à face (des « vis-à-vis ») aussi. Par conséquent, même si je connais des scénaristes qui rechignent à le faire, moi j’écris mon scénario planche par planche, car je considère que ce découpage fait partie de l’écriture BD. En revanche, je n’écris pas case par case, car je trouve que cela bride la créativité du dessinateur (il y a des manières plus subtiles d’induire un découpage en cases, sans l’imposer). Mais certains scénaristes le font, Goscinny étant le plus connu d’entre eux justement (si vous avez l’occasion de voir ses pages de scénario, cela relève du prodige). Vous voyez, chacun sa méthode. Par la suite, personnellement, je demande à voir chaque étape du story-board, hein, donc l’écriture continue à ce stade, à la marge, et de concert avec l’artiste. Et évidemment, parfois il s’avère que je me suis trompé, et par exemple un scénario découpé par moi en 100 planches, comme Tananarive, en fera finalement 114 une fois passé entre les mains expertes de Sylvain Vallée – sans pourtant qu’il y ait une scène en plus. Chose impossible sur Pitcairn, puisque c’est du 54 planches, pas une de plus ou de moins.

Ah oui, autre différence, côté dialogues, je dirais qu’il faut être encore plus concis qu’au cinéma, parce que se taper des bulles de trois kilomètres, c’est passé de mode, et tant mieux.

Cela étant, l’univers de la BD est tellement varié aujourd’hui, entre la BD classique, le roman graphique, la BD documentaire, l’humour, l’humour en strips, la BD documentaire d’humour en strips, etc., sans compter les auteurs qui inventent leurs propres codes, que tout ce que je viens de dire peut sans doute être remis en question.

De mon côté, j’écris des scénarios qui, dans leur dessin général, s’apparentent à ceux du cinéma. Donc je pars d’une idée qui m’obsède (un personnage, un thème, une situation, etc.), je me documente si nécessaire, puis je structure mon histoire et je ne rédige rien tant que je n’ai pas tout bien calé. Souvent, ce travail permet aussi d’étoffer les personnages. Cela peut prendre des mois, car il n’y a rien de plus important. D’autres l’ont dit avant moi et mieux que moi, mais ce qui donne son sens à votre histoire, son mouvement dramatique, c’est sa structure. Une fois que j’ai l’impression d’être prêt, je m’écris pour moi-même un plan plus détaillé, puis je rédige. Parfois, évidemment, des choses coincent à ce stade, et je dois retourner au tableau noir.

Cette méthode de travail est proche de celle qu’on trouve en audiovisuel, car un scénariste y est souvent payé par étape : synopsis, traitement, continuité dialoguée. Ce n’est pas mon cas dans la BD, mais je le fais quand même dans mon coin car cela me convient.
Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier
Quelles sont selon toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier de scénariste de BD ?
Je rappelle que ma première BD n’est sortie qu’il y a trois ans (GoSt 111), mais voilà mon point de vue à ce stade, après mon 8e (Pitcairn, l’île des révoltés du Bounty, tome 3) et désormais 9e album (A mourir entre les bras de ma nourrice, sorti le 10 janvier 2024). Côté joies : on peut profiter d’une liberté artistique que je n’ai jamais rencontrée ailleurs – et c’est la valeur que je chéris le plus entre toutes. Les professionnels (éditeurs, libraires, etc.) sont très majoritairement passionnés, polis, ponctuels et travailleurs (cela peut paraître étrange de le dire, mais d’après mon expérience, c’est exactement le contraire de l’audiovisuel). Pour un scénariste comme moi, les deux difficultés majeures seraient : trouver des dessinateurs talentueux, productifs, qui acceptent que je me mêle de leur travail… et qui soient disponibles. L’autre embûche, c’est de parvenir à surnager dans une production pléthorique.

Comment est née l’envie de raconter le tragique destin des révoltés du Bounty en bande-dessinée ?
Du livre-enquête de mon ami de longue date, Sébastien Laurier, La Bounty à Pitcairn, Mais que sont les révoltés devenus ? (éditions Zéraq). Beaucoup ont entendu parler de la mutinerie du Bounty, du côté de Tahiti, à la fin du 18e siècle, ne serait-ce qu’à travers les films plus ou moins fantaisistes qu’on en a tirés, mais Hollywood par exemple ne raconte jamais ce que sont devenus les mutins. Or c’est encore plus intéressant que la mutinerie. C’est une matière à la fois véridique et fabuleuse, aux confins de l’histoire, l’aventure, l’exploration, l’anthropologie, la guerre des sexes, la politique, le récit des origines, le choc des civilisations…
Dans son enquête historique, Sébastien Laurier précisait qu’il y avait parfois plusieurs versions de certains des faits qu’il a reconstitués, voire des trous entre tel et tel évènement. En faire une série nous permettait de combler ces trous avec de la fiction, en narrant ce qui nous semblait à la fois le plus vraisemblable et le plus dramatiquement riche. Personne ne le saura, mais on a poursuivi son énorme travail de recherche et cette histoire n’a, je crois, jamais été racontée avec une telle exactitude.

Quand plusieurs versions d’un fait co-existaient, quels furent les critères pour choisir l’une plutôt que l’autre pour l’intégrer au récit ? Pourrais-tu, pour un évènement narré dans ce troisième opus, nous raconter une autre de ces déclinaisons possibles ?
Je vais plutôt prendre un exemple situé dans le tome 2, ce qui va m’éviter de spoiler le tome 3 mais aussi de rentrer dans des détails que vous pourriez trouver difficiles à suivre. Cet exemple, le plus connu, c’est celui de l’incendie du Bounty, qu’on voit dans le tome 2.

Certaines versions disent que le vaisseau a été brûlé d’un commun accord par les marins, afin de ne pas être repérable de loin. Une décision lourde, puisque cela signifiait aussi que jamais les mutins ne pourraient repartir de cette petite île, une des plus isolée du monde. Nous avons choisi une autre version, la plus vraisemblable : une initiative personnelle d’un ou plusieurs marins, à l’insu des autres, précipitée, plutôt qu’une décision partagée. Mais c’est aussi la version la plus conflictuelle et dramatiquement riche : en ne sanctionnant pas le ou les coupables, le chef des mutins Fletcher Christian commence à perdre de son autorité… Or, nous le verrons plus tard, même une micro société comme celle qui tente de se construire sur Pitcairn ne peut vivre durablement sans notion de justice. Cela devient la loi du plus fort, et la loi du plus fort ne dure qu’un temps. En cela, notre série est éminemment politique, au sens littéral : au-delà des circonstances incroyables, elle parle de l’organisation de la cité, de la manière dont les humains tentent de vivre ensemble.

Quelles furent les principales sources de documentation ? Outre l’essai de Sébastien Laurier, quel ouvrage conseillerais-tu à un lecteur désirant s’immerger plus avant dans le destin tragique et méconnu de ces révoltés ?
Alors là, ça devient passionnant et relève du polar. On a deux témoignages directs, que Sébastien appelle ironiquement « les évangiles » dans son essai. Celui de Jenny, comme la surnommaient les Blancs (son vrai nom devait être Teehuteatuaonoa), une Tahitienne survivante qui a donné deux entretiens, l’un en 1818, l’autre en 1829. Mais elle se contredit d’un témoignage à l’autre ! Et ensuite, le récits du dernier survivant parmi les mutins. Là encore, il donne différentes versions ! « Et pourquoi font-ils cela ? » se demandent les détectives-historiens en herbe-auteur de BD. D’abord, notons que ces témoignages ont été retranscrits par des marins de passage, des journalistes ou des aventuriers, donc peut-être altérés. Et surtout, on pense que les deux survivants le font exprès, car ils couvrent en fait leurs propres actions, parfois peu reluisantes (ne pas oublier qu’il y eu de nombreux meurtres sur cette île). Ou celles de leurs proches. On soupçonne même que le journal intime d’un des derniers mutins, rédigé par ce dernier et partiellement recopié par un marin de passage, avant de disparaître, est... une mise en scène ! Le mutin l’aurait écrit pour se dédouaner de ses fautes !

Ensuite, parmi les sources, il va y avoir les nombreuses confidences faites par les survivants aux marins de passage pendant des années – l’île étant devenue mythique pour tout navigateur. Enfin, il y a les récits des enfants des mutins, et les traditions orales. Au bout du compte, on a un puzzle fantastique, avec quelques constantes, des péripéties plus incertaines et des zones blanches ou incompréhensibles.

Côté livres à lire, outre celui de Sébastien Laurier mentionné plus haut, j’en conseille trois : le Journal de James Morrison : second maître à bord du Bounty, qui est un document extraordinaire. Morrison, simple marin, était un anthropologue sans le savoir. Il faudrait lui ériger une statue. Il a noté tout ce qu’il a vu lors de son voyage, avec une curiosité et une précision telle qu’aujourd’hui encore, son journal fait office de source majeure pour les chercheurs qui tentent de savoir à quoi ressemblait la société polynésienne « pré-contact » (avant l’arrivée des Occidentaux). Il a également raconté la mutinerie et les semaines qui ont suivi, et notre premier tome est directement inspiré de ce qu’il en a écrit. Mais il n’a pas accompagné les autres sur Pitcairn, donc vous n’en saurez pas davantage de ce côté. Ensuite, Life and Death in Eden: Pitcairn Island and the Bounty mutineers de Trevor Lummis, un historien anglais qui a beaucoup inspiré Sébastien Laurier, qui l’a d’ailleurs rencontré de son vivant. Et enfin, côté fiction, la Trilogie de la Bounty de James Norman Hall et Charles Nordhoff, publiée en 1932, qui a d’ailleurs a tout déclenché chez Sébastien (mais qui nous semble au demeurant remplie d’inexactitudes).

Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier
Sébastien Laurier, auteur de l’essai que vous adaptez, a-t-il été partie prenante dans l’écriture du scénario ?
Tout à fait, et je tiens à le redire avec force, parce qu’il est parfois oublié bien que son nom figure en toutes lettres sur la couverture des albums ! On travaille en ce moment tous les jours pour finir l’écriture du quatrième et dernier tome.

Pitcairn, études pour le personnage de Mareva © NémethComment avez-vous croisé la route de Gyula Németh qui en signe les somptueux dessins ?
Je disais plus haut qu’une de mes grandes difficultés est de trouver des dessinateurs talentueux, productifs, qui acceptent que je me mêle de leur travail… et disponibles. Or, quand je ne trouve pas des gens établis qui répondent à ces critères, étant d’un naturel impatient, j’en cherche des inconnus. J’ai passé des heures sur Instagram, par exemple. C’est comme cela que j’ai trouvé Gyula. Je cherchais un style réaliste mais lâché, qui « dégueule » un peu, capable de restituer la sensualité mais aussi la sauvagerie de cette histoire. Le Hongrois Gyula Németh, qui travaillait essentiellement comme designer graphique à Budapest, se disait justement qu’il voulait se consacrer davantage à la BD. Mais il n’y a pas de BD en Hongrie ! Il avait signé un livre illustré et un comic publié aux Etats-Unis. Quand il a reçu un message de France, pour lui demander s’il voulait bien faire des tests pour une série chez Glénat qui se déroule sur une île où les gens se sont entretués, il n’en croyait pas ses yeux. Il se trouve que c’est un artiste hyper carré, capable de sortir un tome de 54 pages en moins d’un an, couleurs comprises, et qu’on s’est tout de suite très bien entendus. Il n’a pas à le regretter je crois, car cette année on l’a emmené avec nous en Polynésie française grâce à Air Tahiti Nui ! (NB : je tiens à les citer, car ils ont été royaux avec nous).
C’est super de voir un talent éclore. Je précise qu’entre 2022 et 2025, j’aurai ainsi publié cinq projets dessinés par de merveilleux « débutants » de tous âges, comme Amélie Causse (La Commode aux tiroirs de couleurs (Grand Angle) est sorti avant Kleos, mais ce dernier avait été entamé avant), Gyula Németh ou Raphaël Pavard (et vous en découvrirez donc bientôt deux autres).

En voilà de bien alléchantes nouvelles smiley
Voir éclore un tel talent et avoir participé à le mettre en lumière doit en effet être source d’un plaisir exquis !

Oui, et s’ils ont le succès qu’ils méritent, normalement, dans quelques années, tous ces petits salopards ne me répondront plus au téléphone ! Plus sérieusement, je ne sais pas si j’ai du talent, mais je peux dire que je sais le reconnaître chez les autres.

Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / LaurierA partir de quelle « matière » Gyula Németh a-t-il composé l’apparence de ses personnages ? Sais-tu lequel il a pris le plus de plaisir à mettre en scène ?
Concernant les marins, le capitaine Bligh, celui qui a été renversé par la mutinerie du Bounty, avait une telle rage contre eux qu’il les a dépeints de pied en cap dans son journal de bord afin qu’on les retrouve. On a donc des descriptions assez pointues, que Gyula a choisi de suivre… ou pas. En effet, nous faisons de la BD, et privilégions la lisibilité du récit, surtout quand il comporte une quarantaine de personnages dans le premier tome ! Donc nous avons parfois omis telle maladie de peau (qui ne se traduit pas toujours bien en dessin), changé la couleur des cheveux de tel autre (pour mieux le différencier)… Nous avons parfois gardé les cicatrices les plus marquantes, mais aussi les tatouages polynésiens des mutins, car ils témoignent d’une manière d’embrasser la culture tahitienne, donc une ouverture d’esprit de certains marins.

Concernant les Polynésiens, on est obligé de spéculer : untel était un guerrier de haut rang, tel autre était un adolescent au moment de quitter Tahiti, et cetera. Pour les Polynésiennes, sachant qu'une partie d'entre elles ont été kidnappées et triées, on imagine que les marins ont gardé les plus jeunes et les plus jolies. On a parfois des indices : on sait par exemple que la noble Maimiti, femme du charismatique chef des mutins Fletcher Christian, était surnommée 'Mainmast' (grand mât) par les anglais, du fait de sa haute taille. Teraura, de son côté, compagne de l'officier métis Edward Young, était la plus jeune, probablement 15 ans quand elle est arrivée à Pitcairn... mais aussi « la plus courtisée ». Je l'adore, elle. Si un jour la série est adaptée sur une plateforme, c'est ce personnage-là que je veux jouer (rires).

Gyula avait beaucoup dessiné des monstres dans ses œuvres précédentes, donc il est ravi d’avoir à dessiner de jeunes et belles Polynésiennes avec nous. Mais Sébastien et moi pensons qu’il a un faible pour Mareva, un personnage secondaire sur lequel nous avons beaucoup élaboré. Sur Pitcairn, elle était la compagne de Menalee, le chef Tahitien grand ami de Fletcher Christian, mais ne lui a pas donné d’enfants et, une fois veuve, elle s’est tenue à distance des Blancs pour le reste de sa vie. Certains témoignages racontent qu’elle a aidé Maimiti à accoucher le jours où les Tahitiens se sont révoltés contre les marins, et comme Sébastien l’a écrit, cela ne peut être un hasard. Compagne du leader de la révolte, non seulement il est probable qu’elle ait fait partie du complot, mais il est également possible qu’elle ait donné le top départ pour exécuter les Blancs – pendant qu’elle tenait à l’écart la respectée femme polynésienne du chef des marins. Nous l’avons donc imaginée plus âgée que les autres, plus expérimentée, accoucheuse, connaissant les plantes et leurs usages, mais aussi attachée aux traditions et insensible aux attraits des Blancs. Gyula en a fait ce personnage osseux, longiligne et tragique, qui semble destiné au malheur.

Concrètement, comment s’est organisé votre travail à six mains sur cette série ? Du synopsis à la planche finalisée, quelles furent les différentes étapes de la réalisation de l’album ? Comment communiquiez-vous avec le dessinateur ? Vous étiez-vous rencontré dans la vraie vie avant de commencer à travailler ensemble ?
Je vous ai parlé de ma méthode de travail un peu plus haut et on l’a peu ou prou appliquée… Sauf, que dans le cas de la série Pitcairn, les faits préexistent, on ne les invente pas, on les trie et on les met en scène. Donc on a circonscrit la période qu’on voulait raconter (1789-1808), puis on l’a découpée en quatre tomes, quatre mouvements, avec une thématique par tome et une thématique globale.
Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier
Ensuite, Sébastien Laurier et moi avons fait des ateliers entre nous, pour que cela reste agréable et vivant, où l’on travaillait en commun sur chaque personnage : qui est-il, que veut-il, que combat-il, qu’apprend-il, etc. ? Comme Sébastien et moi sommes passés par le théâtre, on s’amuse à s’imaginer les personnages comme si on allait les jouer, on essaie de les rendre tous intéressants. Simultanément, ces discussions nous aidaient à résoudre des énigmes, à comprendre pourquoi tel personnage existant avait eu, d’après les versions les plus intéressantes, tel comportement. Mais pourquoi diable Machin a-t-il accepté de s’allier avec Bidule, alors que peu avant ils essayaient de se tuer ? Pourquoi Machine n’a pas eu d’enfants avec Bidule, qu’elle semble avoir aimé, alors qu’elle en a eu un avec Truc, qu’elle détestait ? C’était notamment très important pour nous de faire entendre la voix des Polynésiennes et des Polynésiens, car dans cette histoire, qui a souvent été racontée, on ne l’entend quasiment jamais. Et pour faire cela, il a fallu constamment se plonger dans ce qu’on sait de l’imaginaire des Polynésiens « pré-contact ». Sachant que les personnages sont des individus, et qu’ils ne réagissent pas tous de la même manière, hein.

Ensuite, il faut comprendre qu’il s’agit d’une série (ma première), et que donc on s’astreint à un rythme de travail élevé pour sortir les quatre albums en trois ans, afin que les lecteurs ne nous oublient pas. Donc on rationalise notre méthode, et c’est toujours la même chose : du général au particulier. On établit le mouvement dramatique de l’album, comment il s’inscrit dans la tétralogie, ses enjeux particuliers, ses dilemmes, ceux des personnages principaux, sa problématique singulière et comment elle est réglée, on liste les évènements et leur suite logique. Puis on tente de voir si ça rentre en 54 planches et comment on repartit les scènes.

Peut-être pensez-vous qu’on va ensuite écrire des dialogues ? Eh bien non ! Je me permets d’imposer à Sébastien une avant-dernière étape dans laquelle on précise ce qu’il y a dans chaque scène, peu ou prou, quels personnages sont présents, ce qui se joue, comment elle commence et comment elle finit. Certes, il pourra y avoir des bouts de dialogues, mais pas que.

Et là, quand on sent que c’est solide, enfin, on rédige à proprement parler, planche par planche. Là, on se retrouve, on le fait en présence l’un de l’autre, ça nous évite les allers-retours chiants par mail. On se joue les scènes. On ajoute parfois des notes pour Gyula, qui renvoient à de la documentation spécifique pour tel vêtements, accessoire, décor, tableau, etc. qu’on aura mis de côté pour lui.

J’ai beau être binational, Gyula parle mieux anglais que moi. Je traduis tout cela et on envoie les scènes à Gyula, parfois même avant d’avoir fini la rédaction des scénarios, afin qu’il attaque au plus tôt le story-board. Désormais, je lui lis de surcroît les scènes par visioconférence, pour lever les possibles ambiguïtés.
Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier Pitcairn, planche du tome 3, work in progress © Glénat / Németh / Eacersall / Laurier
Je fais une parenthèse : pour mon premier roman graphique, GoSt 111, je n’ai rencontré physiquement le dessinateur Marion Mousse que le jour où on a reçu le Fauve polar à Angoulême. L’histoire est belle, mais je ne le fais plus : désormais, je traverse la France s’il le faut, mais je veux parler autrement qu’en visio aux artistes, je veux qu’on discute, je veux qu’on lise, je veux qu’on boive des coups et qu’on échange afin d’être certain qu’on parle le même langage.

Gyula, on l’a eu en visio de nombreuses fois avant de le rencontrer physiquement au moment de la sortie du tome 1. Glénat nous avait monté une belle tournée de dédicaces avec des super librairies à Paris et dans l’ouest de la France. Gyula a rapidement appris à dire « pain aux raisins » et «kouign amman ». Depuis, il essaie d’apprendre les autres mots de la langue française, mais ça vient moins vite.

Donc Gyula nous propose des planches storyboardées, on en discute, parfois on applaudit, parfois on fait changer des détails, parfois on fait changer des découpages… Le truc agréable, c’est qu’on a appris à se connaître, et désormais Sébastien et moi écrivons vraiment pour lui. On se dit « Ah tiens, on va le faire comme ça, il va adorer le dessiner ». On voit bien par exemple que Gyula ne s’intéresse pas au réalisme des costumes ou des bateaux, mais à leurs expressions, qu’il aime avant tout dessiner l’énergie. Donc on écrit en ce sens. A cet égard, le quatrième et dernier tome, qu’on écrit en ce moment, est plein de promesses…

Une fois le story-board validé, Gyula peut passer à l’encrage, et aux couleurs. Il est très endurant, parce qu’on lui demande parfois des retouches à ce stade là aussi – mais le moins possible. Cela inclut d’ailleurs des changements de dialogues, qui peuvent s’avérer peu clairs ou au contraire superfétatoires, une fois les planches dessinées.

Quel effet cela fait-il de voir votre scénario prendre forme sous les mains d’un tel dessinateur ?
Ça me fait que j’ai envie de lui écrire d’autres scénarios.

Pitcairn, études de Gyula Németh pour les personnages féminins de Pitcairn © NémethLes couvertures des trois albums s’avèrent tout à la fois somptueuses, efficaces et particulièrement narratives… Celle du tome 3 s’est-elle rapidement imposée ou plusieurs versions ont-elles existé ?
On savait qu'on voulait montrer une jeune Tahitienne (Teraura en l'occurrence), sabre ensanglanté en main. Mais Gyula, qui fait non seulement les couvertures mais a également conçu le logo, était embêté par ce dernier, car il se trouve au milieu de la composition (c'est également lui qui a voulu cette maquette, qui fait partie de la signature de la série).
Je lui ai alors proposé de montrer notre héroïne plein cadre, un plan très serré, et même de laisser son visage partiellement hors champ. Non seulement le logo ne gêne plus la composition, mais cette dernière est encore plus mystérieuse et impactante. A partir de là, Gyula s'est régalé et c'est devenu magique.
De surcroît, il tient à changer de code couleur pour la couverture à chaque tome. Il impose une dominante, qui va contraster avec la couleur qu'il choisit également pour la quatrième de couv et pour le dos (qu'on appelle souvent improprement la tranche). La bande-dessinée, c'est aussi essayer de concevoir de beaux objets.

Peux-tu en quelques mots nous parler de tes projets présents et à venir ?
Je viens tout juste de sortir A mourir entre les bras de ma nourrice, dessiné par le « débutant » Raphaël Pavard, coécrit avec Henri Scala, policier en activité, avec qui j’ai déjà fait GoSt 111 et Cristal 417. L’an prochain sortira d’ailleurs le dernier titre de cette collection criminelle contemporaine, IRL, dessiné par un autre « débutant », Jérôme Savoyen. Entre-temps, vous découvrirez à la rentrée 2024 le quatrième et dernier tome de Pitcairn. Pour faire court, je devrais sortir deux albums par an dans les trois prochaines années, dans des genres différents et j’espère, surprenants.

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Vous êtes inconscient de me demander ça, je vais vous saouler. En musique, j’écoute toujours les mêmes artistes en boucle – qu’ils conservent un tel niveau d’inspiration après toutes ces années est prodigieux : les deux derniers doubles albums des Red Hot Chili Peppers, le dernier PJ Harvey… Et puis The Smile, le nouveau groupe de Thom Yorke, Jonny Greenwood et Tom Skinner. Et puis le dernier album des Queens of the Stone age, parce que je suis un inconditionnel, même si je le trouve inexplicablement mal mixé. Je viens également de voir le pianiste jazz australien Chris Cody en concert, entouré d’un quatuor monstrueux, c’était merveilleux.

En ce moment, je regarde beaucoup les vidéos du musicien Youtuber Rick Beato, qui fait de superbes interviews de ses confrères. Ils y parlent musique, et pas peines de cœur ou réchauffement climatique, c’est passionnant, même si parfois un peu technique.

En audiovisuel, je ne regarde plus rien depuis des années, mais je viens de céder et voir les remarquables deux premiers épisodes de la série Chernobyl. Son créateur, Craig Mazin, est par ailleurs un incroyable pédagogue de la dramaturgie via ses podcasts – on les trouve sur Youtube.

J’ai également aimé le musée et sites archéologiques à Saint-Romain-en-Gal en Isère et le musée de Tahiti et de ses îles (mais c’est plus loin pour visiter).

Et en BD, Le Poids des héros de David Sala. (Les planches qu’il a exposées à la galerie Maghen étaient extraordinaires).

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Non.

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…
Si tu étais…

Pitcairn, études de Gyula Németh pour les personnages féminins de Pitcairn © Németh
un personnage de BD : Fabrègues, dans une BD que j’ai écrite, j’y ai mis beaucoup de mes névroses. Mais elle ne commencera à être storyboardée que fin 2024, au mieux.
un personnage mythologique : Don Quichotte. Il n'est pas mythologique, mais je fais ce que je veux. D'autant qu'il semblerait qu'il n'ait pas d'équivalent dans la mythologie.
un personnage de roman : Ah mince, c’est là que j’aurais dû mettre Don Quichotte. Du coup, je vote Pierre Ménard, auteur du Quichotte, dans la nouvelle de Borgès du même nom : l’histoire d'un écrivain qui consacre sa vie à réécrire à l'identique des chapitres de Don Quichotte, quatre siècles après sa parution. Les nouvelles, c'est mieux que les romans, parce qu’on peut en lire sans y passer six mois, comme les BD d'ailleurs. La concision est une qualité qu’il faut chérir (spécialement dans les interviews). Et surtout, Borgès est mon auteur préféré, même si mes amis le trouvent trop compliqué. Je devrais changer d'amis.
une chanson : Aujourd’hui, ça sera Breathe, de U2.
un instrument de musique : La voix.
un jeu de société : Cache-cache (je n’aime pas la société).
une découverte scientifique : Les neuroleptiques. Je n’en prends pas, je ne sais même pas très bien ce que c’est. Mais leur création a permis à l’un de leurs inventeurs, Henri Laborit, de continuer ses recherches sans souci financier, et d’écrire un jour le livre de vulgarisation L’Éloge de la fuite, qui m’est précieux.
une recette culinaire : Je ne peux pas être une recette culinaire car je ne suis pas comestible. Avis aux cannibales.
une pâtisserie : Chocolatine, fatalement. (Je peux juste être comestible pour le goûter des enfants).
une ville : Tchernobyl.
une qualité : L’impatience.
un défaut : La pugnacité.
un monument : Dans le cimetière de Key West, il y a la tombe d'une femme sur laquelle est gravée l'épitaphe : 'Je vous avais bien dit que j'étais malade'. Il faut rendre hommage aux humains qui poussent si loin la fantaisie. C’est un devoir.
une boisson : L’eau de source.
un proverbe : La démocratie, c'est deux loups et un agneau qui votent pour savoir ce qu'on va manger ce soir. La liberté, c'est un agneau bien armé qui conteste le menu.

Un dernier mot pour la postérité ?
Il est temps que cet entretien se termine. Rentrez chez vous.

Un immense merci pour le temps que tu nous as accordé et pour la richesse de tes réponses ! Et aussi et surtout pour cette fascinante série qu’est Pitcairn !
Le Korrigan