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Entretien avec Fabien Rodhain
Interview accordée aux SdI en mars 2024


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ? Si oui, je me ferais violence mais je sais qu’un « tu » risque tôt ou tard de partir tout seul pendant que je nettoierai mon clavier…

Je cède volontiers, face à un tel risque ! smiley

Sage décision smiley
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans ?)

Je suis né à Metz (Moselle) le 22/06/66 (numéro du diable !). J’ai passé un bac informatique, disparu depuis lors, à une époque où les PC fixes commençaient juste à pointer le bout de leur nez. Autour de la vingtaine je me suis engagé dans l’Armée de Terre, pour 5 interminables années : j’ai appris l’importance d’une signature ! Je suis alors retourné à l’informatique, où j’ai déroulé une riche carrière jusqu’à la quarantaine. C’est alors que je me suis reconverti dans l’accompagnement humain (surtout collectif !), et aussi que j’ai écrit mon premier roman (d’évolution personnelle). J’ai commencé à scénariser des BD en 2014 (Les seigneurs de la terre).

Je suis glouton en beaucoup de choses, et peux avoir du mal à me tempérer. J’aime faire des tonnes de choses différentes, ce qui est à la fois une qualité et un défaut !

Je n’ai de compte ni en Suisse ni aux îles Caïmans mais je réfléchis à rejoindre une banque dans laquelle le moindre centime placé servirait à financer uniquement des projets responsables.

J’écris souvent en écoutant du métal, comme d’ailleurs en ce moment ! (Iron Maiden).
Whisky San, Fabien Rodhain © Yann Degruel
Enfant, quel lecteur étais-tu et quels étaient vos livres de chevet ? La BD a-t-elle toujours occupé une place de choix ?
J’ai un fantastique souvenir de « la nuit des temps » (Barjavel) et de « Malataverne » (Bernard Clavel), que j’ai lus étant adolescent. En matière de BD, j’aimais Astérix, les Schtroumpfs, Johan et Pirlouit, les tuniques bleues, Tanguy et Laverdure… Je n’étais (et ne suis toujours pas) fan de Tintin !

Devenir auteur de BD, était-ce un rêve de gosse ? Un auteur en particulier a-t-il fait naître ta vocation ?
Un rêve oui, mais d’adulte ! C’est à 29 ans qu’une connaissance m’a mis dans les mains l’intégrale des « Maîtres de l’orge » (van Hamme / Vallès). Une claque, qui m’a fait prendre conscience qu’une histoire savamment scénarisée pouvait nous tenir en haleine sur à peu près n’importe quel sujet !

Quelles sont selon toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Une de mes plus grandes joies : lorsque je reçois des planches (story-board ou encrages) du dessinateur.trice, et que je découvre comment il.elle a interprété les images que j’avais dans la tête, et que j’ai donc mises en mots à son intention. C’est vraiment une création collective !

Une difficulté : quand je réalise que quelque chose ne colle pas dans mon scénario, et que je coince… Surtout s’il faut jeter un morceau et recommencer ! Mais c’est une sorte de courage parfois nécessaire.
Luca Malisan, Fabien Rodhain et l'immense et regretté Kim Jung Gi
Comment ta route a-t-elle croisé celle d’Alcante avec qui tu as signé Les Damnés de l'Or Brun avant de vous lancer dans Whisky San ?
J’allais proposer à Glénat, mon éditeur, une saga sur l’histoire du chocolat, lorsque j’ai appris par un ami (Eric Corbeyran) qu’Alcante était en train d’en faire de même ! J’ai donc appelé celui-ci et nous avons décidé d’unir nos forces.

Comment est née cette biographie romancée de Masataka Taketsuru, créateur du premier Whisky japonais ?
C’était il y a presque dix ans, nous étions en famille chez des amis à Jodoigne (Belgique). Je commençais à peine à m’intéresser au whisky, qui fascinait mon épouse par un lien nostalgique avec feu son grand-père. Alors que pour ma part, j’en étais plutôt resté au tord-boyau que mes camarades mélangeaient au coca, quelques décennies plus tôt… Bref, nos amis nous signalent qu’une dégustation aura lieu le samedi après-midi dans un minuscule village proche de chez eux. C’est là que, après moult breuvages classiquement écossais et irlandais, un représentant me demande si je veux goûter ses whiskies japonais. Amusé par ma stupéfaction (ah bon, parce que les Japonais font du whisky ?!?), le type me conte, dans les grandes lignes, l’improbable histoire de deux Nippons qui, au début du XXè siècle, ont eu l’idée saugrenue d’adapter cette eau-de-vie occidentale dans l’empire du saké, boisson sacrée par excellence. Et moi, je vois défiler les images… Et si, pour une fois, je racontais une belle histoire humaine, hors de mes combats habituels, écologiques et sociétaux ?
Cyril-Christophe Dion, Pierre Rabhi et Fabien Rodhain
Quelles sont tes préférences en matière de Whisky ? Ecossais ? Irlandais ? Japonais ?
Ecossais (Jura), japonais (Nikka et Suntory) et… français ! Sachant que j’ai appris au cours de mes recherches qu’il n’est pas réellement pertinent de parler de spécificité gustative du whisky japonais pris dans son ensemble, puisque dans une grande majorité celui-ci s’est inspiré du whisky écossais… Mais disons qu’ils ont porté (comme le font souvent les Japonais) celui-ci à un niveau d’excellence. Point d’attention : au vu de la demande (à laquelle ils ne peuvent désormais plus répondre en termes de production locale), certains whiskies soi-disant japonais sont importés d’Ecosse sur l’île du soleil levant… Et étiquetés « whisky japonais » !

Mais je m’intéresse de plus en plus au whisky français ! En particulier le « domaine des Hautes Glaces » (en Isère) et « Séquoïa » (Drôme). Tous deux bio et excellents ! De plus, le premier maîtrise toute la chaîne, avec les céréales autour de la distillerie. Et il développe l’idée de « whisky parcellaire » et d’effet terroir, comme dans le vin. Magnifique ! Je citerai encore la distillerie des menhirs (Bretagne) qui produit de magnifiques whiskies de sarrasin, ainsi que Rozélieures (Lorraine). Il y a en ce moment une créativité incroyable autour de la production de whisky en France !

Comment s’est organisé le travail d’écriture à quatre mains du scénario ?
Avec Didier, c’est du pur bonheur ! Nous construisons d’abord le scénario en mode « ping-pong » : l’un jette ses premières idées, l’autre réagit, enrichit etc., jusqu’à ce que nous soyons satisfaits. Puis nous nous partageons le « découpage » mais à ce niveau encore, nous sommes tous deux très présents, réagissant au travail de l’autre pour le bonifier. Or, comme nous sommes très complémentaires, il me semble que cela tire l’ensemble vers le haut !
Whisky San, Fabien Rodhain et Didier Alcante
Comment est venue l’idée de cet irlandais et de cet écossais participant au World Whiskies Awards et qui vont interrompre plusieurs fois le récit ?
Comme une évidence, après avoir lu dans un article de presse de l’époque à quel point les Britanniques étaient choqués après cette remise de prix. On a eu envie de traduire cela, de manière légère. J’avais également en tête un film : « le violon rouge », où on suit l’objet au cours de trois générations, avec pour fil conducteur une vente aux enchères à New York.

A quel moment avez-vous décidé de confier le dessin de l’album à la talentueuse Alicia Grande ?
Je suis bien d’accord, c’est une future (très) Grande, Alicia ! smiley

Nous avons effectué plusieurs tests de dessinateurs.trices qui, malgré leur qualité, ne nous emportaient pas : nous avions une idée assez nette de l’esprit que nous cherchions à véhiculer dans cet album. Le temps passait… Et c’est alors que j’ai fait appel au « cercle de scénaristes » auquel je participe, dans la Drôme où je vis (cercle créé par le regretté Frank Giroud !). Laurent Galandon, un ami et excellent scénariste, m’a dit qu’Alicia (avec qui il venait de réaliser le diptyque « retour de flammes ») était peut-être disponible… Je l’ai donc contactée, et ses deux planches de test ont mis tout le monde d’accord !

A partir de quelle « matière » a-t-elle créé l’apparence des différents protagonistes de l’histoire ?
Les trois principaux protagonistes (Masataka Taketsuru, Rita Cowan, Shinjiro Torii) ainsi que quelques secondaires (Takeshi Taketsuru ou encore Nobutada Saji) sont directement issus des physionomies des ces personnes, qui ont existé.

Pour les autres, nous avons imaginé… En nous inspirant parfois de quelques références marquantes : Sean Connery ou Pierre Richard…

Quelles furent vos principales sources documentaires pour écrire ce scénario ? Quel ouvrage conseillerais-tu à des lecteurs désireux d’en apprendre davantage sur le Whisky japonais ?
Nous avons essentiellement enquêté sur Internet et directement auprès de personnes en chair et en os.

Du scénario à la planche finalisée, quelles furent les différentes étapes de la réalisation de l’album ? Alcante et toi êtes-vous intervenu pendant le dessin des planches ou leur colorisation ?
Classique : nous avons transmis à Alicia le découpage et avons réagi, le cas échéant, à ses story-boards puis à l’encrage et aussi à la couleur.
Whisky San, Work in Progress
Whisky San, découpage de la planche 6 © Bamboo / Grande / Rodhain / Alcante Whisky San, Storyboard de la planche 6 © Bamboo / Grande / Rodhain / Alcante
Whisky San, crayonné de la planche 6 © Bamboo / Grande / Rodhain / Alcante Whisky San, découpage de la planche 6 © Bamboo / Grande / Rodhain / Alcante / Wenisch

Dans quel état d’esprit est-on quand on voit son histoire prendre corps sous les crayons subtils et généreux d’Alicia Grande ?
Festif et reconnaissant ! smiley

Quel personnage as-tu pris le plus de plaisir à mettre en scène ?
J’ai adoré les scènes qui mettent en scène Masa et Torii !

Comment s’est opéré le choix de la couverture ? S’est-elle rapidement imposée ou en a-t-il existé plusieurs versions ?
Il y a eu deux versions et… heureusement qu’on a changé ! smiley
Whisky San, Fabien Rodhain et Alicia Grande en dédicace
Peux-tu en quelques mots nous parler de tes projets présents et à venir ?
Nous finissons, encore avec Alcante au scénario et Francis Vallès au dessin, le troisième et dernier de notre saga « les damnés de l’or brun ».

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
En BD : la dernière reine (Rochette), la bombe (scénario d’Alcante !), l’étreinte (Jim / Bonneau), les 4 premiers tomes de Shi, Lord Gravestone.

Films : mon crime, M. et Mme Adelman

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…
Désolé, c’est un truc qui ne m’a jamais inspiré ! (ou alors je réponds sur « ce que j’aime », et ce n’est pas le but…). Je n’ai la réponse que pour un élément (non demandé, comme par hasard !) : un animal. Je serais alors un cheval parfois un peu fou (je suis d’ailleurs « cheval de feu » en astrologie chinoise) ou un petit singe qui saute de branche en branche, sans qu’on comprenne toujours pourquoi…

Un dernier mot pour la postérité ?
Il est trop tard pour être pessimistes !

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé !
Whisky San, portrait de Fabien Rodhain à la longue vue

Le Korrigan