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Entretien avec Antoine Ozanam
Interview accordée aux SdI en avril 2024


Bonjour et merci de vous (re)prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : Lors de nos précédents entretiens, nous avions opté pour le tutoiement… Peut poursuivre sur ce mode ou notre désormais vénérable grand âge nous contraint-il à passer au vouvoiement ?

On ne change rien !

Merci bien.
Que s’est-il passé dans ton métier de scénariste durant ces trois dernières années ?

Après un état physique assez déplorable, je me suis remis à écrire. J'ai eu des propositions assez folles qui m'ont permis de retrouver l'envie (et la force). Ce mois-ci j'ai enfin terminé d'être en retard... Je fonce donc sur de nouveaux projets.

Des changements majeurs à souligner dans le neuvième art ?
Pour moi, oui ! Je pars vers des sujets, des genres ou des narrations que je n'ai jamais encore touché. Pour le neuvième art en général, il y a toujours autant de belles choses, des trucs moyens et des conditions financières qui continuent à se dégrader...

Pourquoi dis-tu sur ton profil FB que le roman graphique est mort ?
Ça, c'est une plaisanterie. Un peu de provoc pour ceux qui font la différence entre la BD, le roman Graphique, les comics, le manga...
Ceci dit le roman graphique est mort le jour où les éditeurs (et/ou les libraires) ont classé n'importe quelle bd dans ce « genre » parce qu'elle avait une forte pagination.. C'est du marketing, pas de la volonté artistique.
Frankenstein à Bagdad, recherche de personnage : la créature © Antonio Cittadini
Comment ta route a-t-elle croisée le Frankenstein à Bagdad de Ahmed Saadawi ?
Un jour, Jean Wacquet, des éditions Soleil, m'a proposé d'en faire l'adaptation. J'ai donc lu le livre et j'en suis tombé sous son charme.

Qu’est-ce qui t’a séduit dans ce roman iconoclaste à la fois tragique et jubilatoire ?
Tout ! Jajaja. En fait, à la première lecture, j'ai vu beaucoup de points communs avec mes préoccupations. Le sujet de la seconde vie, l'aspect politique et social... ça m'a aussi permis d'ancrer une histoire dans des régions du monde où je n'aurais pas osé le faire. Là, c'est Ahmed Saadawi qui le fait et il en a toute la légitimité. Et tout ça avec une bonne dose de fantastique !
Frankenstein à Bagdad, projet de couverture © Antonio Cittadini
Quelles furent les contraintes, les joies et les difficultés d’une telle adaptation ?
Pour moi, lors d'une adaptation, le plus important est de ne pas trahir. Cela ne veut pas dire qu'il faut rester fidèle point par point. Il faut donner le goût, l'ambiance, la respiration. Nous avons eu la chance qu'Ahmed nous laisse faire même s'il nous suivait à distance. C'est vraiment rassurant quand l'auteur est content de votre boulot.

Évidemment, il faut couper. Et c'est le plus difficile. J'aimerai d'ailleurs faire l'inverse un jour : prendre une nouvelle et en faire un album de 250 pages. Histoire d'aller un peu plus en profondeur de l'ambiance du livre. Mais là, il fallait couper.
Pour les joies, c'est plutôt sur le lien entre moi et Toni. J'ai fait pas mal de proposition de mise en scène mais Toni est allé encore plus loin.
Après, l'histoire en elle -même était tellement chouette que j'étais vraiment content des visuels que je pouvais en tirer. Jouer avec les jouets de quelqu'un d'autre est assez intéressant...
Frankenstein à Bagdad, recherche de personnage : la créature © Antonio Cittadini
Ce récit choral qui nous esquisse un portrait saisissant du Bagdad cosmopolite de l’époque s’avère passionnant et l’usage du fantastique, avec cette créature l’incarnant est quant à elle une audacieuse et brillante trouvaille… Comment présenterais-tu ce récit foisonnant à un lecteur pour le convaincre de s’y plonger ?
Généralement, je laisse faire les attachés de presse !

Mais bon, puisque l'histoire n'est pas de moi, je peux dire que c'est un ovni, une immersion dans une région du monde que l'on fantasme beaucoup (qui nous fait peur aussi) et qui se dévoile bien plus compliquée et folle qu'on le pense. Il y a aussi un coté super-héros dans ce récit. Avec une belle réflexion sur le bien et le mal.

Peux-tu nous parler de Toni Cittadini qui en signe les superbes dessins ?
Toni est un jeune dessinateur italien que j'ai rencontré via l’intermédiaire des éditions Soleil. Il est d'une rapidité déconcertante, efficace et inventif. Il sait tout aussi bien écouter les remarques que donner son point de vue. C'est exactement le genre de dessinateur avec qui j'ai envie de faire cinquante bouquins. D'ailleurs, on a un nouveau projet et j'espère vraiment le signer le plus vite possible.
Frankenstein à Bagdad, projet de couverture © Antonio Cittadini
Au vu du résultat de cette première collaboration, on a hâte de lire votre prochain projet en commun ! Peut-on en savoir davantage ou est-il encore trop tôt pour en parler ?
Beaucoup trop tôt ! Tout ce que je peux dire, c'est que ça sera tout aussi surprenant. Là, il ne s'agit pas d'une adaptation de roman. C'est une biographie fortement romancée. Avec des morceaux d'aventures dedans.

Comment s’est organisé votre travail à quatre mains sur cet album ? Du synopsis à la planche finalisée, quelle furent les différentes étapes de l’élaboration de cet album ?
Ici, rien d'original. J'ai lu puis découpé l'histoire en gardant le chapitrage (il n'y a pas eu de réel remontage de scène). Puis j'ai proposé un découpage à la page avec tous les dialogues. Toni a par la suite proposé des storyboards. Souvent très fidèles à ce que je lui avais soumis... Et à chaque fois validés. Il est passé à la page encrée... De temps en temps, nous avons eu des discussions sur l'aspect physique de tel ou tel personnage mais comme nous étions d'accord sur tout, ça s'est fait fluidement.
Work in Progress
Frankenstein à Bagdad, essais de la page 1 © Cittadini / Ozanam Frankenstein à Bagdad, essais de la page 1 © Cittadini / Ozanam Frankenstein à Bagdad, planche colorisée © Cittadini / Ozanam / Alexakis

Lequel des nombreux personnages de l’histoire as-tu pris le plus de plaisir à mettre en scène ?
Sans aucun doute, il s'agit de la relation entre Saint George et le chat. Saint George sort de la peinture pour discuter avec le chat et ils en profitent pour exprimer ce que les humains ressentent ou pensent. C'était assez drôle à faire. Ça fait plaisir de toucher à des narrations différentes.

Dans quelle ambiance sonore écris-tu généralement ? silence monacal ? musique de circonstance ? radio ? Podcast ?
Musique ! Mais surtout que des choses dont je ne peux pas comprendre les paroles. Pour cet album en particulier, j'ai écouté Edouard Ferlet, Gaspar Claus, Malakoff Kowalski et Emahoy Tsege Mariam Gebru... Bref, pratiquement que des choses au piano...

J'essaie toujours de choisir certains artistes par projet. Ça aide à se replonger dedans. Surtout quand vous travaillez sur plusieurs histoires à la fois.
Work in Progress
Frankenstein à Bagdad, work in progress © Cittadini / Ozanam / Alexakis Frankenstein à Bagdad, work in progress © Cittadini / Ozanam / Alexakis Frankenstein à Bagdad, work in progress © Cittadini / Ozanam / Alexakis

Comment perçois-tu les évolutions du métier de scénariste et, plus généralement, du neuvième art depuis le début de ta carrière ?
Il y a plusieurs choses inquiétantes. D'abord, le prix à la page (les avances sur droits) n'ont pas changé. Voir ont diminué. Et cela si on considère uniquement que les formats classiques. Si on prend les formats « romans graphiques, c'est la cata ! Tous les efforts sont pris par les auteurs. Cette histoire de forfait, peu importe la pagination, c'est une belle arnaque économique pour les auteurs.

Comme je suis un poil pessimiste, je vois aussi d'un mauvais œil le fait que même les éditeurs pensent que tout le monde peut faire du scénario. Un acteur connu, un romancier, un journaliste, tout ce beau monde a plus de chance de signer qu'un scénariste pas totalement connu. C'est flippant.

Et pour finir le tableau noir, j'ai toujours peur de l'absence réel de l'intérêt pour l'Histoire de la BD. On oublie totalement ce que l'on a pu faire avant. Tous les auteurs qui n'ont pas eu le droit à un album de leur vivant, ont disparu. Et apparemment, on se fiche de savoir que pas mal de titres sont absents des catalogues depuis trop longtemps. Ça me fout les glandes.

Je sais que l'on peut m'opposer qu'il existe des historiens mais je les trouve très peu pro. Ils oublient volontairement des artistes qu'ils n'aiment pas ou qu'ils ne comprennent pas. C'est vraiment triste.

Peux-tu en quelques mots nous parler de tes projets présents et à venir ?
Dans un avenir très proche, ma série Klaw s'arrête au tome 15. je sens déjà un grand manque. C'est une série qui a bouleversé ma vie pendant plus de dix ans. Et puis, faire une série, c'était un rêve d'enfant. Maintenant que j'y ai gouté, il faut absolument que je refasse ça ! C'est merveilleux.

Un peu plus tard, il va y avoir un Thorgal Saga, réalisé avec Mohamed Aouamri. C'est la première fois où je m’exerce à ce genre de chose. Et j'avoue que ça a été aussi instructif que stressant et fascinant ! C'est un rêve qui vient de se boucler pour moi. Maintenant, j'espère juste que les lecteurs seront contents.

Voilà pour l'instant. Le reste ce sont que des projets sans éditeurs. Des envies... Mais après une période de doute et de maladie, le seul truc que je peux dire c’est que j'ai qu'une envie : bouffer le monde.

Klaw est une série que j’ai trouvé fascinante ! Une grande réussite graphique et scénaristique !

Mais… Un Thorgal Saga dessiné par Mohamed Aouamri et scénarisé par Antoine Ozanam !?! Alors là, j’ai plus que hâte de le lire… Existe-t-il déjà un synopsis, des images ? As-tu quelques révélations pour nous faire patienter de cette trop longue attente ? Je suis tout émoustillé pour le coup…

Je ne sais pas ce que je peux en dire ou non. J'ai terminé d'écrire les dernières modifications scénaristiques ce weekend... Mohamed en est à la moitié... Et ça devrait sortir en janvier 2025. Le titre de l'aventure (pour l'instant) est « La cité mouvante ». C'est une histoire qui prend place entre le tome 17 et le 18... ça fera 80 pages. Pour le reste, il va falloir attendre. Mais je suis persuadé que les quelques visuels trouvables sur internet permettront de rassurer tout le monde au moins au niveau dessin ! Aouamri est vraiment un dessinateur généreux (et génial).
Thorgal © Mohamed Aouamri  / Antoine Ozanam
Indéniablement… J’ai hâte de lire cela !
Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?

En BD, je me suis consacré pratiquement uniquement à l'achat/lecture de très vieilles Bds... Des choses d'avant-guerre (de 1880 à 1940). C'est fou comme tout a été testé et dit pendant cette période. Je raffole de ce genre de dessin tellement fin et vif.

Sinon, En musique, je suis admiratif de deux chanteurs (outre ceux déjà cité) : John Southworth et Matt Elliott. Ils permettent de rêver...

Au cinéma (et séries), même si j'ai vu des choses très belles, je reste sur mes « vieux » trucs. Difficile de s'émouvoir après Peaky blinders ou La Fabuleuse Madame Maisel.

Pour les romans, je lis et relis Antoine Volodine et Edgar Hilsenrath. Volodine est en train de clore son œuvre. C'est magnifique comment tout semble cohérent et calculé depuis le début. Je jalouse tous ses mots. Hilsenrath, c'est drôle et inventif. C'est aussi d'une liberté que je jalouse.

Reste l'illustration et la peinture... Mais là, il va falloir une interview spéciale. C'est tellement fou qu'il existe tant et tant d'artiste pratiquement oublié et qui sont des maîtres. Chaque jour j'en découvre des nouveaux (pour moi) et ça me donne envie d'écrire et de dessiner.

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Oui : qu'est-ce qu'il te manque en BD, dans ton travail ?

J'aimerais pouvoir faire des choses plus audacieuses. Que ça soit niveau narration que dans les histoires... Sauf que ce que je demande s'appelle une prise de risque pour les éditeurs. Pourquoi ? Parce qu'il faut le financier vraiment. Pas comme de l'achat de droit ou comme si j'étais un auteur bankable. En gros, j'aimerais qu'on me juge uniquement sur mon projet et non sur mes chiffres GFK (qui ne sont pas catastrophiques mais pas réguliers). Je ne crois pas être un cas isolé. On ne prête qu'aux riches ! Mais c'est fatigant. Au bout de 25 ans, c'est un peu comme si rien n'avait changé (même si on m'a proposé le Thorgal. Donc je suis le cul entre deux chaises ! Ha ! Ha ! Ha!).

Un grand merci pour cet album et le temps que tu nous as accordé…
Le Korrigan