






Bonjour et merci de vous (re)prêter au petit jeu de l’entretien…
Question liminaire : Lors de notre dernier entretien, Dobbs, nous étions en mode tutoiement… Peut-on poursuivre de façon identique ou notre âge désormais avancé impose-t-il le vouvoiement ?
Dobbs : Un tutoiement de bon augure, empreint de camaraderie guerrière et nécromantique, sera le bienvenu évidemment. Nous avons fait pas moins de 5 échanges lettrés entre nous, plus de chichi…
Quoi de neuf depuis la dernière fois ?
Dobbs : Nous avions parlé de «
13 Batailles », encore un récit tout de chocs et de coups dans la figure. Depuis j’ai sorti le diptyque de piraterie fantastique «
Alea Drumman » ainsi qu’un des tomes de la collection
Batailles de Chars chez Glénat. En somme, que des aventures romantiques…
Aurélien : Olala de mon côté il s'en est passé du temps. La dernière fois pour sdimag c'était en 2017 pour la sortie du . Entre temps j’ai pris un virage assez différent dans les choix que je fais artistiquement. J’ai réalisé des projets plus personnels avec une implication émotionnelle plus forte pour moi. Comme
l’homme bouc et
l’enfant démon avec Eric Corbeyran qui font écho à un univers graphique que je développais dans le secret de l'alcôve depuis longtemps. Et puis la série
Visages, ceux que nous sommes avec Nathalie Ponsard-Gutknech et Miceal Beausang O’griaffa qui est une fresque romanesque avec des personnages puissants qui m’ont accompagnés longtemps. J’ai l'impression d’avoir vécu une sorte de renouveau dans ce laps de temps.
Avez-vous vu le métier d’auteur de BD évoluer depuis, avec l’arrivée de l’IA notamment ?
Dobbs : Les craintes se sont cristallisées autour d’une disparition de certaines franges du métier, et des futures directions que prendraient quelques éditeurs (en jeunesse, sur certains grands salons des couvertures ne laissent que peu de doute sur l’usage de l’IA). Il faut de l’éthique dans tout cela et de la régulation : quelques expérimentations de tampons/marquages pour montrer qu’aucune IA n’a été intégrée dans la réalisation des créations existent maintenant. Mais l’on voit désormais arriver des affiches de salons BD / jeux / littérature elles-mêmes réalisées sous IA, ce qui implique d’éduquer pédagogiquement ou parfois de boycotter des évènements. Comment voulez-vous décemment inviter des gens dont c’est le métier alors que vous ne le leur laisser même pas faire l’affiche qui va parler de leur propre venue ?
Aurélien : le monde la BD est encore relativement préservé des algorithmes génératifs. Probablement en raison de la complexité de ce médium d'abord, même si on peut être sûr que ça ne sera pas un obstacle très longtemps, des expériences ont déjà été faites dans le domaine. Mais le premier rempart contre cette triste mutation, c'est le rapport de nos lectrices et de nos lecteurs à notre travail. La BD européenne bénéficie d’une mise en valeur de travail des autrices et des auteurs et les gens qui lisent nos bd s'intéressent majoritairement au processus de création. Il y a forcément des exceptions mais j’ai le sentiment que si d'aventure l'IA se mettait à produire des BD, en dehors d’une curiosité un peu morbide au départ, les gens qui s'intéressent à la bd n’y accorder aient pas tant d’intérêt. C’est peut-être naïf mais j’ai confiance dans le lectorat. En revanche, j’ai moins confiance dans les gens qui pourraient y trouver un intérêt financier à court terme.
Quelles sont selon vous les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Dobbs : Les joies sont multiples si l’on compte effectivement un projet qui se signe et qui va être défendu, quelque chose qui se débloque dans le processus créatif, une idée qui se concrétise d’une manière ou d’une autre, des rencontres pro qui deviennent amicales, des planches qui prennent vie d’après vos idées et la réception des exemplaires personnels avant la sortie d’un album, ainsi que les retours des lecteurs en direct lors de dédicaces… En ce qui concerne les difficultés, hum, il ne faut pas compter ses heures, il faut savoir jongler entre projets à monter, écritures à différents stades, suivis de planches et l‘administratif dans une configuration souvent solitaire etc… sans que cela empiète sur sa vie personnelle et familiale.
Aurélien : Les joies c’est l’impression de maîtriser chaque partie d’un projet, de voir tous les rouages se mettre en place et d’avoir son mot à dire quasiment à chaque étape de la création. La grande liberté d’organisation que cela entraîne, le fait de pouvoir travailler où bon nous semble sans dépendre de la nécessité de se trouver “où les choses se passent” socialement. Bien entendu le plaisir renouvelé de voir naître les histoires au service desquelles on se met et qui nous poussent à progresser chaque jour.
Les grandes difficultés sont évidemment liées au contexte économique qui contraint nos rythmes de travail, qui rend incertain l’existence de projets qui nous tiennent à cœur et le fait que, comme le dit Dobbs, on est un peu envahi par le travail bien souvent (alors qu’on m’avait vendu le truc comme un boulot de fainéant…. Menterie !!)
Comment est né Alastor de Sombregarde, récit ténébreux et délicieusement décalé qui évoque les romans médiévaux des chevaliers errants de la Table Ronde ?
Dobbs : L’origine du projet remonte à plusieurs années. À l’époque, j’avais envie de provoquer une collision entre la fantasy et les codes du récit criminel, presque mafieux, pour dresser des portraits de figures foncièrement ambiguës, de « méchants de service », dans un esprit qui pouvait rappeler certains jeux de rôle pour initiés. Avec le temps, nourri par des lectures d’heroic fantasy, de sword and sorcery et surtout de dark fantasy, cette première intuition s’est transformée. Peu à peu est venue se greffer l’idée d’une Sombre Garde : une ancienne caste mercenaire ayant choisi, depuis ses origines, de servir tyrans, démons et sorciers, participant activement à la conquête, à l’asservissement ou à l’anéantissement de royaumes entiers. Le récit s’est alors structuré autour d’un diptyque, porté par une question simple mais obsédante : que devient un monde lorsque ses pires forces finissent par douter du sens même de leur violence ? Le côté Don Quichotte gothique d’Alastor de SombreGarde s’est alors rapidement imposé…
Aurélien, qu’est-ce qui vous a séduit dans ce récit de dark-fantasy un brin décalé ?
Aurélien : Le fait justement que ce soit décalé. J’ai commencé à rêver concrètement de faire ce métier en lisant de la bd de fantasy (
la Quête de l’Oiseau du Temps,
les Légendes des Contrées Oubliées, etc …) et il y a eu pléthore de propositions fortes dans le genre depuis. Et je suis arrivé un peu à saturation. J'aime toujours et j’ai toujours eu cette envie qui traînait mais sans vouloir remettre une pièce dans la machine en nourrissant l’ado que j’étais. Là il s’agissait de m'adresser à l'adulte que je suis en utilisant des codes existants et en ajoutant un petit truc un peu dissonant. La plume de Dobbs apporte cet élément là avec une grande finesse. On ne révolutionne pas le genre, ce n'est pas le but. On s'amuse avec des codes qu’on connaît bien. C’est un peu comme revenir habiter dans une maison d’enfance en changeant le mobilier.
Comment vous êtes-vous rencontré ?
Aurélien : J'ai rencontré il y a quelques années Afif Khaled au festival de Saint Junien. Il était venu signer que Dobbs avait scénarisé. Nous nous sommes beaucoup marrés et de fil en aiguille, via les réseaux sociaux d'abord, nous avons commencé à échanger avec Dobbs par cet intermédiaire. Un jour où j'étais descendu dans le sud, je suis passé voir Dobbs chez lui et nous avons constaté, outre l’évidence amicale, que nous avions des intérêts croisés pour la littérature et le cinéma de genre. Nous avons conclu de travailler un jour ensemble sur un projet qu’il s'agissait à présent de définir ensemble.
Aurélien, à partir de quels éléments as-tu composé l’apparence du Seigneur Alastor ou du maître-gobelin Guulghar, son compagnon de route ? Sont-ils passés par différents stades ou se sont-ils rapidement imposés ?
Aurélien : Alastor, nécromancien de son état devait forcément avoir un petit problème de mélanine et être un chevalier noir. C’est à peu près tout ce que nous avions en tête à son sujet. Donc il est passé par plusieurs phases de croquis de manière très informelle sur des carnets, au stylo à bille, dans les trains qui m’emmenaient en festival. La littérature, le cinéma et la bd sont remplis de personnages de méchant au teint blafard. On pourra y trouver de nombreuses références évidentes. Alastor est, volontairement, une sorte de cliché de l’esthétique du mauvais gars. Ce qui le rend différent c’est son ambivalence et sa courtoisie excessive et décalée. Guulghar est aussi passé par des phases très différentes. Par exemple, le personnage de Nox dans la BD est une occurrence de Guulghar mais qui ne correspondait pas à ce que nous voulions. Mais nous avons pu utiliser ce design pour cet autre personnage. Il fallait que Guulghar soit un moine combattant. Ce terme amène très vite notre imaginaire vers l'Asie. Alors Guulghar s’est retrouvé équipé d’un grand chapeau et d’un gros collier de perles qui évoquait un peu cet univers. J'ai assez tôt décidé qu'il n'aurait pas de nez. L'aspect grotesque du gros pif me dérangeait même si ça fait partie de l’esthétique typique de cette espèce. Mais j’ai trouvé une raison rationnelle tout à fait raccord avec la philosophie gobeline à cette absence de nez. Nous avons conclu avec Dobbs que dans le monde d’Alastor, les gobelins érudits se mutilent le nez lors de leur initiation car un gros nez rend la lecture des grimoires et parchemins difficile. C'est radical, un peu débile et fondamentalement gobelin.
Radical et un brin barré effectivement 
Quel personnage avez-vous pris le plus de plaisir à mettre en scène ?
Aurélien : C’est difficile à dire. Le binôme Alastor / Guulghaest évidemment central, leur complémentarité est assez jubilatoire articuler graphiquement. Mais, sans rien enlever à ce plaisir là parce que nos personnages ne sont pas tellement en concurrence, le petit Nox m’a un peu surpris. Il n'était pas censé être aussi important au début. Mais il a un côté très attachant et, sans en dire trop, un peu déroutant qui le rend savoureux à mettre en scène.
Comment s’est organisé votre travail à quatre mains sur l’album ? Du synopsis de l’histoire à l’album finalisé, quelles furent les principales étapes de sa réalisation ?
Dobbs : C’était la première fois que nous travaillions ensemble, mais ma méthode n’a pas trop changé : d’abord une intention, puis un synopsis sur lequel vient se superposer un séquencier. Ensuite, une fois que tout est verrouillé et validé, je peux commencer le découpage page par page. Dans le cadre d’Alastor, nous nous étions mis d’accord sur un chapitrage à la Don Quichotte, ce qui a permis de rendre les planches chapitre par chapitre et de commencer à avoir une idée des ambiances et des illustrations de têtes de chapitre (voire des idées sur le contenu du carnet d’Alastor qui allait être intégré également avec ses propres croquis et annotations/pensées. Nous n’avons eu de cesse d’échanger avant et pendant la réalisation de l’album, y compris pendant les sessions Twitch d’Aurélien, ce que je n’avais jamais expérimenté auparavant.
Aurélien : Il n’y a jamais rien eu de figé. Même si nous suivions une trame du récit bien définie, Dobbs a régulièrement fait évoluer la caractérisation des personnages et certaines scènes d’action en fonction de certains éléments graphiques que je pouvais utiliser en cours de réalisation. Certains personnages ont pris plus d’importance que prévu au départ, certaines scènes évoluaient en fonction de la manière dont Dobbs voyait les personnages vivre dans l’univers qu’on faisait naître petit à petit. Notre manière de travailler est caractérisée par une grande souplesse. Et par un grand soutien et une grande écoute de la part de notre éditrice Nadia Nesme également.
Serait-il possible, pour une planche donnée, de visualiser les différentes étapes de son élaboration, éventuellement commentées par vos soins ?
Aurélien : Nous t’avons sélectionné une page, ou plutôt une double page qui se situe dans le chapitre 3, au moment où notre équipage quitte la forêt des milles pendus pour arriver dans un domaine en apparence bucolique mais gardé par des créatures hostiles. Je travaille souvent par double pages et ce fut le cas systématiquement pour cette Album (et pour le suivant).
Crayonné : Je n’ai pas d'étape de storyboard à proprement parler. C’est un avantage du dessin numérique, c’est que cette étape peut facilement être fusionnée avec l’étape crayonnée. Évidemment si je travaillais en traditionnel, je ferais un vrai storyboard sur un format plus petit avec des bonhommes patate. Ce qui est important à cette étape c’est la dynamique de la narration, le placement des personnages dans l’espace et leur expressivité (visage et corps). Les décors sont sommaires et je place quelques indications d’ombrage par masse. Mais on voit que ce n’est pas tout à fait non plus un crayonné aussi détaillé que ce que j’aurais produit lors d’un travail traditionnel pour lequel j’aurais bien plus balisé le terrain pour ne pas avoir de mauvaise surprise en improvisant trop à l’encrage.
Encrage : C’est donc l’étape qui m’amuse le plus. Les choses prennent formes, j’improvise beaucoup sur les masses noires, je dessine autant au noir qu’à la “gomme” (comme sur une carte à gratter) et j’utilise très peu l’annulation. Je passe du noir à la gomme très rapidement de manière un peu compulsive. J’annule très peu mes traits. Je me suis aperçu que j’étais plus à l’aise avec le fait de gommer parfois même alors que je gagnerai théoriquement du temps en faisant ctrl Z. C’est une question de mémoire musculaire je pense. Je ne cherche pas le trait parfait, je cherche quelque chose d’un peu vivant avec des imperfections organiques. Cela se remarque probablement dans mon trait mais aussi dans les outils que j’utilise qui ne sont jamais lisses. Il y a trois étapes pour l’encrage : Le noir, le lavis et une petite touche au “crayon” pour souligner quelques zones de contraste et préciser des volumes. L'encrage est suffisamment poussé avec des ombrages pour que l’étape de la mise en couleur soit rapide à mettre en œuvre.
Couleur : Je me suis appliqué pour cet album à utiliser à la fois des ambiances propres à la dark-fantasy mais aussi je n’ai pas hésité à marquer de forts contrastes entre les scènes et à choisir des couleurs dominantes fortes pour chaque chapitre ou biome. On peut avoir des ciel rouges ou oranges, ou des fonds très verts comme ici. Je ne voulais pas me laisser guider par l’idée que la dark-fantasy représente souvent des univers gris et systématiquement sinistres. Même si on n’est pas sur un album pop et que je fais un usage généreux des gris colorés.
Comme j’ai déjà placé des ombres au lavis à l’étape de l’encrage, je pourrais presque me contenter d’aplats. Mais j’applique un peu de volume avec des zones de lumière. Je commence par les decors sur un seul et même calque que je peints à la volée. Sur cet exemple il n’y en a pas tant donc ça peut aller très vite. Ensuite, sur un autre calque je pose un aplat uni pour tous les personnages. J’appelle cette étape “l'étape Schtroumpf” parce que souvent, pour contraster avec le fond, j’utilise un bleu un peu flashy (si j’ai une scène avec une ambiance plus bleue, je vais utiliser du orange). Mais la couleur n’est pas importante, c’est juste une étape repère pour ensuite créer le masque de sélection de mes personnages. Ensuite je les peins un à un. D’abord l’un des personnages sur toute la double page, puis un autre et ainsi de suite. Ensuite il peut y avoir une étape de lumière à appliquer sur les personnages sur un calque supplémentaire si une lumière coloré particulière frappe la scène. Ce n'est pas trop le cas ici. Ensuite, je m'occupe des effets comme la magie par exemple. Ici cela ne concerne que la case avec le druide fou où il y a des petites particules et les yeux d’Alastor, toujours luminescents.
La dernière étape c’est l'application de deux calques de lumière et d’ombres d’ambiance en dégradé sur des calques en mode incrustation sur Krita qui correspondrait au mode produit de photoshop. Il y a l’équivalent sur CSP. Ça donne une couleur d'ambiance à l’ensemble d’une scène ou d’un biome. Cette étape apporte des nuances supplémentaires aux couleurs et constitue la touche finale.
Aurélien, quelle étape de l’album te procure le plus de plaisir ?
Aurélien : L’encrage est l'étape la plus réjouissante pour moi. Bien entendu tout l'aspect narratif arrive avant au crayonné. Mais l’encrage permet de donner vie à l’histoire et surtout, je prends soin de conserver une part d’improvisation, notamment sur les paysages et je me laisse un peu porter. C’est moins intellectuel que l'étape storyboard/crayonné et plus immédiatement satisfaisant.
Pourquoi avoir opté pour des outils numériques ? Quels sont selon toi les avantage du numérique sur le tradi pour cet album ?
Il y a de nombreuses raisons à ça. J'adore dessiner et peindre avec des outils traditionnels. Mais, me concernant, dans le cadre d’un projet à long terme comme une bande dessinée, ces techniques sont une source de stress que je préfère m’épargner. Je n’ai aucun problème pour expérimenter sur des formats uniques en tradi. Mais si j'ajoute des contraintes de temps, de retouches, de préparation des formats pour éviter de faire n’importe quoi, ça me tétanise un peu et m'enlève pas mal de liberté au final. Et en vérité, si je voulais faire ça bien, il faudrait qu’on le laisse deux ou trois ans pour faire un album (avec la rémunération qui va avec). Par ailleurs, les contraintes physiques qu’imposent les techniques traditionnelles entraînent des maux de dos, tendinites et autres joyeusetés. En tout cas si je veut tenir le même rythme que celui que je tiens actuellement. Je préfère m'épargner ça. Finalement, le seul argument qui tiendrait la route c'est : “alors pas d’originaux à vendre ?”. Et encore une fois, je raconte des histoires, les originaux c'est optionnel et ce n'est pas ma préoccupation. Une planche séparée de son contexte peut être très belle, mais ce n'est pas du tout ce pourquoi elle a été réalisée. Ça la rend un peu orpheline. Je préfère réaliser des dessins originaux “ex libris”. C’est plus cohérent avec ma philosophie de travail.
Dobbs, quel effet cela fait-il de voir ton récit prendre corps sous les pinceaux agiles d’Aurélien ?
Dobbs : C’est assez unique dans la mesure où je vois souvent les crayonnés, l’encrage et la couleur se faire en direct sur la chaîne Twitch d’Aurélien. Du coup, je peux réagir immédiatement via le chat ou préparer mes retours en avance lorsqu’il enverra les planches par lot dans la semaine. Je sais que ce qu’il préfère est le moment de l’encrage, donc j’attends souvent cette phase pour la lisibilité finale et les dernières surprises. On est raccord sur beaucoup de choses, c’est très fluide et très plaisant de travailler ainsi. Comme Aurélien aime dessiner les décors et les créatures, j’attends parfois avec impatience certains chapitres…
A quel moment est née l’idée des extraits du journal intime d’Alastor qui rythme le récit et introduisent chaque chapitre ?
Dobbs : Rapidement, dès que le choix l’a emporté sur un chapitrage à la Don Quichotte, plusieurs choses ont été émises et validées. Je me souviens que nous avons très tôt parlé pagination, têtes de chapitres, illustrations diverses et possibilités d’intégrer directement des notes aléatoires du carnet d’Alastor comme fil rouge. La forme de ces notes a par contre été décidée en cours de production du tome 1, notamment en ce qui concerne la typologie d’illustrations à réunir et les annotations manuscrites du chevalier de la Mort.

Comment avez-vous pensé la (somptueuse) couverture de l’album ? A-t-il existé plusieurs versions avant que celle-ci ne s’impose ?
Aurélien : Généralement j’ai les images des couvertures qui me viennent très tôt pendant l’élaboration d’un album sous forme de “vision”. Rien de mystique là-dedans. Je vois l’image assez précisément dans mon esprit et il faut que je la finalise rapidement pour évacuer cette image et m’assurer que c’est la bonne piste. Parfois c’est la bonne, parfois ce n’est pas une mauvaise image mais au fur et à mesure de l’album on se rend compte qu’il faudra proposer autre chose qui correspond mieux à notre état d’esprit. Par ailleurs, il nous fallait élaborer les visuels pour les deux tomes. Le premier concept consistait à proposer un portrait serré d’Alastor, puis de reprendre cette image en dézoomant pour avoir une vue d’ensemble sur un décor. Mais on s’est rendu compte que l’atmosphère du récit dépendait de l'univers autour de nos personnages et qu’on ne pouvait pas les dissocier. On a donc souhaité dans un second temps proposer deux illustrations plus atmosphériques. La première occurrence à eu son lot de croquis. La seconde a été réalisée quasiment d'un seul jet avec quelques ajustements à la fin (notamment l’ajout de Guulghar et de la corneille pour le tome un ou des ajustements de position d’Alastor pour le tome 2). Elles étaient plus instinctives et je pense que ça participe de leur efficacité.

Dans quelle ambiance sonore travaillez-vous généralement ? Silence monacal ? Radio ? Podcast ? Musique de circonstance ?
Dobbs : pour le synopsis et le découpage, je peux écouter une radio, de la musique de film ou même suivre des podcast/sessions twitch. Par contre, dès que je dialogue (surtout pour Alastor et son ton noble et mélancolique, il me faut beaucoup plus de concentration… alors je me mets plus dans le mood avec des musiques thématiques.
Aurélien : Je travaille systématiquement en musique avec des playlists élaborées de plusieurs centaines de morceaux variés. Ce serait difficile de vous décrire les playlists, j’adore la musique donc j’ai des goûts assez divers. En revanche je n’ai pas du tout besoin d'écouter des choses qui ont un rapport avec l’univers que je dessine. Pour
l’enfant démon je pouvais très bien me faire des playlists de titre de la Motown des années 60. Et je travaille quasiment systématiquement en direct sur Twitch. Hormis quand ça spoil trop. Je suppose que les gens qui restent un peu sur la chaîne ne sont pas trop dérangés par mes choix musicaux.
Donc tout un chacun peut voir en direct l’album prendre forme sur Twitch… C’est dingue ! Comment t’es venu cette idée ?
Aurélien : J’ai commencé à fréquenter twitch pour voir des lets Play de jeu vidéo. J’adore l'univers créatif des jeux et je manque de temps pour jouer moi-même. Et j’ai constaté qu’il y avait des artistes aussi sur la plateforme. C'était en 2020 ou un peu avant et je suis tombé sur un live de François Gomes. Il a compris qui j'étais et m’a poussé à essayer. J’ai dû attendre d’avoir une connexion digne de ce nom dans ma cambrousse pour vraiment m’y mettre environ un an plus tard. Et finalement c’est une hygiène de travail qui me convient très bien. J’ai des horaires de bureau très reguliers et le fait qu'il y ait des gens qui assistent à mon travail m’oblige à rester concentré. Je ne fais pas d’animation, pas de jeu concours, pas de blagues à tout bout de champs. Je bosse et les gens qui sont sur le live bossent aussi pour la plupart. Il y a comme un ambiance d’atelier collectif sans que les gens puissent me déconcentrer physiquement. Je regarde le chat quand je suis disponible pour ça et l’ambiance sur la catégorie art de Twitch est vraiment hyper bienveillante avec un mélange d’amatrices et d’amateurs et de
professionnel.le.s. et effectivement, on peut voir la naissance de mes bd, depuis le storyboard jusqu'à la mise en couleur. Assister à mes questionnements, à des ratés, à des moments de joies lorsque l’album touche à sa fin…

Pour quand est prévue le tome 2 de l’album ?
Dobbs : Pour octobre prochain. Il était prévu depuis le début que les deux devaient sortir en 2026.
Le titre complet de l’album est les pesteuses mésaventures du mille fois méprisable Alastor de SombreGarde… Pourquoi ne figure-t-il pas en entier sur la couverture ? Est-ce pour ne pas donner d’urticaire aux webmasters qui ne pourrait afficher un tel titre sans modifier leurs scripts ?
Dobbs : Alors… il aurait pu être complet sur la couverture, avec la première partie en tout petit pour rendre hommage à Cervantes et à Don Quichotte. Mais dans un souci de lisibilité et de surprise, nous avons préféré garder ce texte complémentaire pour la page de titre. Ce qui n’a pas empêché certains sites marchands de le cataloguer avec son titre long héhéhé…
Tous médias confondus, quels sont vos derniers coups de cœur à tous les deux ?
Dobbs : Le jeu de rôle
Insectopia chez Odonata, la série
Wonder Man chez Marvel et
the Mighty Nein de Critical Role…
Aurélien : J’ai vraiment aimé la trilogie de Liu Cixin
le problème à trois corps que j’ai lu récemment. Ça se rapproche beaucoup de la hard-sf et ce récit a vraiment quelque chose de vertigineux. J’adore le genre sf, j’y viendrai peut-être un jour en BD. Mais ça m’intimide beaucoup.
Pouvez-vous nous parler en quelques mots de vos projets présents et à venir ?
Dobbs : On aimerait vraiment que la Sombre Garde s’étoffe… nous verrons si l’avenir nous le permet. Et en ce moment, j’ai des envies de revenir au JDR, d’adapter des romans qui m’ont bien plu à la (re)lecture, et de faire un autre projet fantasy plus young adult autour des fées…
Aurélien : Oui, on a beaucoup de chose à faire autour de la SombreGarde et on s’en est surtout rendu compte en démarrant le projet. On verra si c’est possible. En même temps qu’Alastor de SombreGarde, je travaille sur une BD en one shot de 120 pages (oui je fais deux BD à la fois), dans le genre horrifique en noir et blanc et qui paraîtra en janvier 2027 chez Delcourt. Ça s’appelera “Bridgewater Triangle” et c'est scénarisé par Richard Dansky (qui est nord américain) et adapté par Matz. Il y est question d’une enquête sur des phénomènes paranormaux dans le Triangle de Bridgewater (Massachusetts) menée par 4 campeurs. Ça va forcément un peu mal se passer.
Je prépare un autre projet avec Eric Corbeyran qui sera aussi de l’horrifique en noir et blanc. Il y sera question d’un cénacle de vampire, d’une vieille bâtisse et d’anciens rituels.
J’ai aussi un projet solo qui viendra dès que j’aurais une fenêtre de tir et qui commencera comme une chronique du quotidien dans un hameau rural pour glisser vers de l'horreur entre Stephen King et H.P Lovecraft.
Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle vous souhaiteriez néanmoins répondre ?
Dobbs : Est-ce que vous n’allez pas avoir de soucis avec ce qui arrive à tous ces animaux dans le tome 1 ?
Aurélien : Où trouvez-vous toute cette énergie ? (
ndlr :

)
Un dernier mot pour la postérité ?
Dobbs : Couilles de loup…
a
Aurélien : Douilles le coup…
Merci à vous pour le temps que vous nous avez accordé !