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Cinéma et Moyen-Age
Article de François Charasson paru dans Utopies


L’objet de cet article consiste à présenter une filmographie non exhaustive des adaptations cinématographiques portant sur le Moyen-Age, qui a constitué une source d’inspiration de choix pour de nombreux cinéastes. Quoi de plus cinématographique que cette période en effet, avec ses costumes, ses décors, ses légendes et ses faits riches en péripéties qui ont durablement marqué l’imaginaire collectif ?

Cette filmographie porte sur des films relativement récents (des années 30 à aujourd’hui), facilement accessibles et donc visibles. Les films antérieurs (donc les films muets) ne seront pas évoqués ici. Enfin, précisons que cet article s’est appuyé sur la lecture et la consultation d’une publication portant sur le thème « cinéma et Moyen-Age [Le Moyen-Age vu par le cinéma européen, Les cahiers de Conques, n°3, avril 2001 / Centre européen d’art et de civilisation médiévale.]».

Il faut tout d’abord noter que le Moyen-Age européen a été porté pour l’essentiel par une vision hollywoodienne de la période. C’est en effet au lendemain de la seconde guerre mondiale qu’Hollywood envahit les salles obscures d’Europe et exporte un catalogue pléthorique de films vers le Vieux Continent, alors ruiné par la guerre. Le passé européen est alors traité sur un mode romanesque qualifié de genre épique. C’est le genre hollywoodien par excellence, qui prend toute liberté avec la réalité historique pour mettre en valeur l’action et l’aventure.

On peut citer deux films précurseurs dans ce domaine, qui vont définir les deux grandes composantes du genre : Les aventures de Robin des Bois (Michael Curtiz – 1938) et Les Croisades (Cecil B. DeMille – 1935)

Les aventures de Robin des Bois, film dans lequel Errol Flynn incarne l’archétype du héros hollywoodien. C’est un homme jeune et libre, athlétique et qui réalise nombre de prouesses physiques pour défendre les faibles et les opprimés. Courageux, il lutte contre des ennemis aux costumes datés alors que lui même échappe à toute temporalité (rappelez-vous : tunique et collants verts, chapeau à plume et arc). Ici, l’histoire fournit donc un personnage devenu légendaire dont nous allons suivre les aventures et les hauts faits.
Les croisades : ici, le fait historique célèbre donnant son titre au film sert de prétexte pour la reconstitution de batailles à grand spectacle avec costumes et décors exotiques. Une histoire d’amour déchirante permet de faire une pause entre deux combats. A ce titre, il faut noter une réelle qualité des scènes de bataille, notamment si l’on tient compte de la date de réalisation du film.

Les deux composantes du genre épique sont donc posées : héros (au sens mythique du terme) et grandes batailles en costumes.

Dans la lignée de ces deux films, citons, à titre d’exemple : Ivanhoé (Richard Thorpe –1952), Le Cid (Anthony Mann -1961), ou encore Alexandre Nevski (S . M. Eisenstein -1938), version soviétique du film à grand spectacle, exaltant le courage d’un héros russe ayant défait les chevaliers teutoniques, avec des accents prononcés de patriotisme et de nationalisme (mais c’était la mode à l’époque).

Il est à noter qu’Hollywood maintiendra toujours sa tradition du genre épique, qui va toutefois évoluer notamment avec l’introduction du fantastique. En effet, avec la Guerre Froide, le Moyen-Age hollywoodien voit une nouvelle menace apparaître : celle des Barbares, venus de l’Est (tout comme les Russes et le communisme). Là aussi, une oeuvre a fait date : il s’agit du film de Richard Fleischer, Les Vikings (1957), bénéficiant d’une reconstitution très soignée pour l’époque (notamment par l’emploi de drakkars minutieusement bâtis d’après des modèles originaux et des décors naturels filmés sur les lieux d’origine) dans laquelle Kirk Douglas incarne le fils d’un redoutable chef viking. Ce pur film d’aventures (sans référence au communisme) inspirera de nombreux réalisateurs et débouchera sur le genre de l’héroïc Fantasy. En effet, on y voit quelques prémisses de fantastique et de merveilleux avec les prophéties d’une voyante. N’oublions toutefois pas que le cinéma européen –français notamment- avait déjà abordé le merveilleux, notamment avec un film comme Les visiteurs du soir (Marcel Carné – 1942), mais, au fil des années, le fantastique est devenu peu à peu essentiellement l’œuvre de réalisateurs hollywoodiens.

Pendant ce temps là, justement, en Europe, le Moyen-Age est revisité par des réalisateurs tels que Bergman, Rossellini (Les onze fioretti de François d’Assise) et Bresson (Le procès de Jeanne d’Arc). On peut noter que ces réalisateurs s’attachent davantage au réalisme et à la poésie plutôt qu’au grand spectacle. Deux films de Bergman retiennent tout particulièrement l’attention et méritent le détour :

Le septième sceau (1956) est symptomatique de l’œuvre du réalisateur puisqu’il s’agit d’une métaphore sur la guerre froide et le risque de destruction nucléaire, qui se déroule dans une Europe ravagée par la peste [Au Moyen-Age, les Hommes vivaient dans la terreur de la peste. Aujourd’hui, ils vivent dans la terreur de la bombe atomique. (Bergman, interview à la revue Arts, 1969).
]. Ici, ce sont des angoisses contemporaines (celles du réalisateur) qui se retrouvent directement transposées au Moyen-Age.
La source (1960) : tiré d’une balade du XIVeme siècle devenue une légende nordique, ce film fait preuve d’une réelle économie de moyens qui se prête parfaitement à la période et au caractère merveilleux de cette légende.

Citons également, venu de l’URSS, un film comme Andréï Roublev (Andréï Tarkovski - 1966) qui est là aussi un film d’auteur se déroulant dans la Russie du XVeme siècle et qui présente un Moyen-Age russe sans fards, fait de violence et de cruauté, ce qui vaudra à son réalisateur des problèmes avec la censure de son pays.

Dans les années 70, un nouveau courant se fait jour, avec la libéralisation des mœurs et la remise en cause des tabous et des interdits : le Moyen-Age devient comique, avec le film des Monthy Python Sacré Graal (1974) et le Jabberwocky (1976) de Terry Gilliam. Cette dérision perdurera avec Bandits Bandits (Terry Gilliam –1982), le merveilleux en plus.

Dans la même période, le Moyen-Age est revisité par les historiens de l’école des Annales, qui cherchent à faire converger l’histoire matérielle et l ‘histoire du mental collectif. On s’attache au quotidien, aux anonymes et à une histoire moins événementielle qu’auparavant.

Du coup, ce renouveau de la recherche et de la problématique historiques va également entraîner un renouveau au cinéma et l’apparition de conseillers historiques sur les plateaux de tournage, que ce soit en matière de décors, de costumes ou de combats. Le cinéma cherche davantage encore le réalisme ou du moins une certaine vraisemblance.

Ajoutons qu’une véritable passion pour le passé s’empare des sociétés européennes, passion qui s’accompagne de la vision d’un Moyen-Age mythifié et qui s’explique par le changement brutal et la modernisation accélérée des sociétés de la vieille Europe. Tout est prêt pour un mélange des genres (épique, fantastique et réaliste –au moins pour les combats dans ce dernier cas) qui donnera des résultats plus ou moins heureux.

Ainsi deux films apparaissent symptomatiques de ce renouveau : Excalibur (John Boorman-1980), adaptation de la légende du Roi Arthur et Le nom de la rose (Jean-Jacques Annaud - 1986), tiré du roman éponyme d’Umberto Eco. Il est à noter que ce film fait preuve d’un réel souci de réalisme dans la reconstitution de l’abbaye et d’un travail de haute volée sur la bande-son. En revanche, l’histoire proprement dite ainsi que la psychologie des personnages tiennent davantage du polar. Ici, le Moyen-Age sert de toile de fond à une enquête policière.

Le film en deux parties Jeanne d’arc (Jacques Rivette -1993) pousse le réalisme à son paroxysme : la reconstitution est méticuleuse (décors, costumes, faits, reconstitution de la cérémonie du sacre), mais ceci se fait quelque peu au détriment du souffle et du panache, notamment dans les scènes de bataille. A ce titre, le Jeanne d’Arc de Luc Besson peut être considéré comme l’antithèse du film de Rivette.

De son côté, Hollywood poursuit sa tradition épique avec des films comme Brave Heart (Mel Gibson –1995), ou encore Robin des bois, prince des voleurs, réactualisation du Robin des Bois de Michael Curtiz. Ajoutons que le fantastique s’affirme et que l’héroïc Fantasy fait son apparition avec Conan le Barbare (John Milius – 1982) et Willow (Ron Howard – 1988).

Notons enfin qu’une dernière évolution - technologique celle-là - permettra à l’héroïc fantasy d’atteindre sa plénitude avec la trilogie Le seigneur des Anneaux (Peter Jackson – 2001, 2002, 2003). Il s’agit de l’introduction du numérique au cinéma, qui a relancé la vague des films à effets spéciaux, tombés en désuétude depuis les années 50. La trilogie de Peter Jackson représente la synthèse et la quintessence du film hollywoodien à grand spectacle puisque tout y est réuni : le mythe, la magie et les grandes batailles épiques. Il faut dire que le roman de Tolkien (réputé inadaptable pour des raisons techniques) offrait une matière en or.

On pourrait définir un autre genre, celui des adaptations littérales de textes d’époque. A titre d’anecdote, l’auteur le plus exploité par le genre cinématographique n’est autre que sir William Shakespeare. Ainsi, Hamlet a fait l’objet d’au moins 25 adaptations et Macbeth d’au moins 16 (dont celle de Roman Polanski, en 1971). Ajoutons l’Othello d’Orson Wells, Henry V (Laurence Olivier- 1945) ainsi que les différentes moutures de kenneth Branagh. N’oublions pas non plus que Kurosawa a transposé de nombreuses pièces shakespeariennes dans le Japon médiéval (Ran est une adaptation du Roi Lear, Le château de l’araignée est tiré de Macbeth). Bref, Shakespeare est une valeur sûre du cinéma.


Pour conclure ce bref tour d’horizon, nous pouvons donc constater les points suivants


Tout d’abord, la vision portée sur le Moyen-Age évolue en fonction du contexte, qu’il s’agisse des aléas politiques (fin de la seconde guerre mondiale, guerre froide), des connaissances scientifiques (renouveau de la recherche en histoire, introduction des effets spéciaux numériques), ou de l’évolution de la société (l’engouement pour le passé s’explique par une entrée brutale des sociétés européennes dans une nouvelle modernité).
Le Moyen-Age, période du doute et de la crainte (à commencer par celle de Dieu) offre ainsi un parfait exutoire pour les peurs contemporaines, comme en témoignent les œuvres de Bergman ou de Tarkovski. Bien souvent, le cadre médiéval présente des personnages angoissés, qui vivent une époque troublée et sombre, faite de violence aveugle, d’intolérance religieuse et de lutte pour la survie où les inégalités dominent. Bref, c’est le réceptacle idéal des grandes angoisses que connaît tout être humain et ce, quelque soit l’époque.
La violence de l’époque est souvent mise en avant : ici, cela rejoint toujours notre explication, mais avec une nuance supplémentaire, qui est cette fois d’ordre esthétique. En effet, les armes, armures, chevaux et bannières permettent des mises en scène visuelles fortes. Il y a une véritable esthétique de la violence rendue possible par les équipements de l’époque : quoi de plus photogénique en effet qu’une armure étincelante, ou une épée maculée de sang ?

Enfin, pour conclure, j’espère sincèrement que ce bref panorama vous aura donné envie de voir ou de revoir certains des films cités.
Utopies