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Entretien avec Bruno Faidutti
entretien accordé à Chrysopée en avril 2003


Tout d'abord bonjour et merci de nous accorder un peu de ton précieux temps pour répondre à nos questions trépidantes... Tu es le créateur de jeu de société le plus connu de l'hexagone... Peux tu nous dire à quel âge tu as attrappé l'incurable virus du jeu?

Ça a commencé quand j'avais quinze ans, avec les échecs, qui ne sont pourtant pas vraiment un jeu - trop stratégique et trop sérieux pour cela. J'ai vraiment découvert le jeu au début des années 80, avec Cosmic Encounter et les jeux de rôles, qui faisaient leurs tous premiers pas en France.

Il semblerait bien que le Jeu de Rôle soit, en France, la porte principale d'entrée dans le jeu de société... Pour quelle(s) raison(s) le jeu de société n'est-il pas plus développé dans l'hexagone?

Cosmic n'est pas un jeu de rôles… et tous les trentenaires et quadragénaires qui font du jeu de société aujourd'hui avaient vingt ans lors de la déferlante des jeux de rôles. Je ne pense pas qu'il faille aller chercher plus loin.

Pour Cosmic, je savais tout de même smiley
Ce que je voulais dire par là c’est que je trouve qu’on assiste à un glissement de la population rôliste vers le jeu de société, plus compatible avec une vie familiale et professionnelle peut être que ne l’est le JdR… Cela dit, d’après toi, pour quelles raisons le jeu de société n’est il pas aussi développé chez nous qu’il ne l’est outre Rhin ou outre Manche ?


Pour le glissement, je crois qu'il s'est fait en deux temps - du jeu de rôles vers Magic, d'abord, puis de Magic vers les autres jeux de société. Je ne pense pas que le jeu de rôles - même si j'ai surtout pratiqué le GN - soit vraiment plus incompatible avec une vie familiale et professionnelle que le jeu de société, qui peut bouffer autant de temps et d'énergie.
Le jeu de société, c'est vrai, est plus développé en Allemagne qu'en France. Il y a à cela des raisons purement contingentes, avec le battage médiatique judicieusement organisé puis entretenu depuis une vingtaine d'années par l'équipe du Spiel des Jahres, accepté là bas comme le Goncourt chez nous. Il y a aussi des raisons plus sociologiques, dans un pays ou les loisirs sont plus volontiers intergénérationnels, ce qui favorise le jeu de société plus que les jeux de rôles ou les jeux vidéos.

Comment devient- on créateur de jeux?
Un peu par hasard, quand on aime jouer, que l'on connaît un peu quelques gens du 'milieu' et que l'on a du temps libre!

Quels conseils donnerais-tu à un créateur en herbe désireux de se faire éditer?
Tester, retester son jeu, puis lorsqu'il est vraiment content de lui, faire patiemment le tour des salons et des éditeurs. Il n'y a pas d'autre formule.

Les anciens se souviennent sans doute de la glorieuse époque de Ludodélire ou l'on a découvert tes premières créations éditées (Baston, Tempête sur l'Echiquier et la céllébriscime Vallée des Mammouths)... Quels souvenirs gardes-tu de cette expérience?

Je garde de très bons souvenirs de l'aventure Ludodélire, même si je n'y étais pas personnellement impliqué, n'étant qu'un auteur. Je continue à voir régulièrement quelques anciens de Ludodélire - Gérard, Myriam, Droopy - avec lesquels j'ai toujours plaisir à jouer. En gros, on était jeunes, enthousiastes, on avait le monde à conquérir, du temps pour jouer, on tenait encore bien l'alcool, tout ça, donc on ne peut en garder que de bons souvenirs.

Après la disparition de Ludodélire, il a fallu attendre 1996 pour découvrir l'une de vos nouvelles créations : Meurtre à L'Abbaye... Pourquoi avoir mis tout ce temps?
Je ne suis pas doué avec les dates, mais je crois que Ludodélire était encore là en 1996. Tout a dû s'arrêter en 97 ou 98, si je ne me trompe. En tout cas, je sais que Ludo était encore là quand j'ai fait Meurtre à l'Abbaye, puisque j'ai essayé de le caser là bas! Quoiqu'il en soit, j'ai fait peu de jeux de société dans la seconde moitié des années 90, car j'étais déjà lancé dans d'autres travaux du même type, l'écriture de ma thèse et l'organisation de jeux de rôles grandeur nature. On ne peut pas tout faire, ou en tout cas pas tout à la fois.

Well, je ne dois pas être doué avec les dates non plus… gasp… C’est drôle, mais la disparition de Ludodélire me semblait plus ancienne… Comme quoi…

Qu’est ce qui fait selon toi la qualité d’un jeu ?
Waooh! Ça c'est une question. Il n'y a pas de réponse universelle. La seule vraie qualité, c'est le plaisir qu'y prennent les joueurs, et tout le monde ne prend pas son plaisir de la même façon. En ce qui me concerne personnellement, j'aime les jeux comme je les fais, c'est à dire avec un thème fort, un peu de stratégie mais pas trop, un peu de hasard mais pas trop, pas mal de bluff, du joli matériel….

Lorsque tu conçois un nouveau jeu, commences tu par travailler l’aspect mécanique de jeu ou pars-tu du thème en lui même?
Il n'y a pas de règle générale - mais l'expérience à montré que les meilleurs jeux étaient ceux au thème le plus fort, donc ceux bâtis à partir du thème, même s'ils ne sont pas les plus nombreux.

Tu as co-écrit quelques uns de tes jeux (Castel , Tempête sur l’Echiquier, Vabanque… et à venir : Les Colliers de la Reine, de l’Orc pour les braves…). Comment naît ce genre de collaboration et surtout, comment s’élabore un jeu à deux ?
Les jeux à deux sont souvent faits, du moins en ce qui me concerne, 'chacun de son côté'. On échange des emails, des fichiers, on teste chacun de son côté, et on finit par se mettre d'accord. L'avantage est que lorsque l'un coince, l'autre rebondit, et le jeu ne s'arrête donc jamais. Le déclencheur, c'est généralement l'envie de travailler ensemble - on cherche alors une idée de départ.

Pourrais tu nous parler de l’Orc pour les Braves ? Comment est née l’envie de travailler avec Alan R. Moon?
Ça tombe bien, je suis en train de préparer la section de mon site web consacrée à ce jeu, je vais donc faire un peu de copier-coller ; Depuis quelques années déjà, je tend de plus en plus à travailler en équipe. Quand on fait un jeu tout seul, il arrive que l'on bloque et ne sache pas comment continuer. À trois ou quatre, on discute, on se perd, on se noie et on n'avance guère. Deux est donc le nombre idéal.

J'avais déjà travaillé en équipe avec Pierre Cléquin, Serge Laget, Michael Schacht, Leo Colovini. Quelques échanges d'email avec Alan Moon, dans le courant 2001, m'ont montré qu'il était prêt à tenter l'aventure, et nous avons donc pris rendez-vous un soir d'octobre, à Essen, dans les salons de l'hotel Savoy.

C'est là, devant deux hauts verres de bière, que nous avons commencé à réfléchir à un jeu de cartes mettant aux prises des tribus d'orques, de nains, de trolls et de toutes ces sortes de gens. À L'origine, le but n'était pas de faire la guerre mais bien de faire la paix avec les tribus rivales, tâche oh combien difficile car contraire aux traditions et à toutes les valeurs ancestrales de la société orque. Le jeu tournait, certes, mais ces petits orques ont fini par trouver la paix un peu ennuyeuse et le jeu, classiquement, a dérivé vers un thème plus classique et plus naturel, la guerre. Après quelques mois, et quelques échanges d'emails, Seigneurs de Guerre, puisque c'était son nom, était prêt.

Une question que je me pose depuis quelques temps : lorsqu’un jeu est accepté par un éditeur, a-t-il toute latitude dans le choix de la présentation du jeu (choix de l’illustrateur, format, matériaux ?).
Non. J'ai le droit d'avoir des idées et de faire des suggestions, mais je ne décide rien.

Ce n’est pas un peu frustrant ? (remarque, quand on te propose des illustrateurs comme Ségur ou Florence Magnin… Ca doit plutôt être une heureuse surprise)…
Ça ne me choque pas - chacun son métier, et je ne suis pas éditeur.

Si tu venais de faire naufrage avec quelques amis, et si sur le radeau il n’y avait de la place que pour trois jeux, tu emporterais quoi ? (on évitera de balancer des amis par dessus bord pour garder plus de jeux, ce n’est pas politiquement correct smiley
Un jeu de cartes classique, format américain, et une boite de plaques pour jouer au poker. Une bonne collection de cartes Magic. Et un Cosmic Encounter comptet. Bref, des jeux variés ayant des centaines de variantes et prenant chaque fois une forme différente.

J’avais ouï dire que tu étais un grand joueur de poker devant l’Eternel… Est ce pour cela que le bluff est au cœur de plusieurs de tes jeux ?
Le poker fait partie des jeux que j'apprécie, mais il est loin d'être le seul. C'est surtout une famille de jeux à lui tout seul, avec des centaines de variantes, et c'est sans doute cela que j'apprécie le plus. De manière générale, j'aime bien les jeux de bluff, ce qui explique sans doute que j'aime bien en faire..

Parmi toutes tes créations, laquelle a pour toi une place à part ? (et pourquoi ?)
Elles ont toutes une place à part, mais en particulier…
- Tempête sur l'échiquier, parce que l'idée était géniale
- Citadelles, parce qu'il m'a vraiment rapporté des sous - du moins les éditions allemandes et américaines.
- Meurtre à l'Abbaye, parce que c'est techniquement le plus abouti
- Devine qui vient dîner ce soir et Caravanserail, parce que je sais qu'ils ne seront jamais édités.
- Space Junk, mais je ne peux pas encore dire pourquoi

??? Space junk est-il ton prochain jeu ?
Je ne peux rien dire de plus…

Sinon, dans le non classifiés secret défense, quels sont tes futurs projets ?
Plein…. On va commencer avec Mystère à l'Abbaye et le Collier de la Reine, qui sont pour bientôt. Viendront ensuite Saqqarah, Fleur de Lotus et Tomahawk.

Pour Citadelle, j’ai été fort surpris d’apprendre qu’il n’était plus édité… Ce qui peut paraître surprenant vu que c’est un jeu fort sympathique, fort apprécié et bénéficiant qui plus est de jolies illustrations… Pourquoi Multisim a-t-il décidé de stopper ce jeu (alors qu’il semblait bien se vendre, au vu du marché français je veux dire) ?
Citadelles a été un succès commercial en Allemagne, avec plus de 100.000 boites vendues, ainsi qu'en Hollande, et démarre très fort aux Etats-Unis. En France, ce ne fut qu'un demi-succès, et l'éditeur n'y a jamais vraiment cru, ce qui explique sans doute qu'ils aient fini par jeter l'éponge. Cela dit, l'histoire est plus compliquée que cela et, j'espère, n'est pas terminée. Je pense que le jeu devrait réapparaître en français avant la fin de l'année.

Wahou, génial ! Toujours chez Multisim ? Aura-t-on droit au nouveaux personnages qui ont été développé dans la version américaine?
Le jeu n'est plus chez Multisim. Pour les persos américains, c'est probable, mais pas certain.

Eh bien pour une bonne nouvelle, c’est une bonne nouvelle… Les illustrations seront-elles les mêmes? As tu déjà un éditeur en ligne de mire?
L'éditeur devrait être Millenium, les dessins rester les mêmes.

Quel est en ce moment ton jeu de chevet ?
Là, maintenant, je fais un break de 15 jours sans jouer…

Parmi les dernière nouveauté, y en a-t-il une que tu as particulièrement apprécié?
Plein, mais en particulier Cave Troll, Bang, Richelieu, Age of Steam

Dans les jeux en prévision, y en a-t-il un que tu attends avec une impatience jubilatoire?
King Lui, car Alan Moon affirme que c'est son meilleur jeu.

Y-a-til une question que je n’aurais pas posé et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Là, comme ça, non…


Portrait Chinois

Pour finir, et comme le veut la tradition du zine Chrysopée et afin de nous permettre de mieux te connaître, pourrais-tu répondre à ce portrait chinois…

Si tu étais une créature mythologique (j’ai ma petite idée sur ta réponse) : Le Catoblepas
(NdlR : smiley Oups, j'ai perdu...)
Si tu étais un personnage historique :Flaubert
Si tu étais un personnage biblique :Le serpent
Si tu étais un personnage de roman :Woland ou Charlus
Si tu étais un personnage de JdR :Pas d'idée précise…
Si tu étais un jeu de société :Stud poker
Si tu étais une œuvre humaine :Un livre
Le Korrigan