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André Julliard et Yves Sente
la Machination Voronov


A l'occasion de la sortie de la Machination Voronov, André Julliard et Yves Sente sont venus pour participer à un débat au Forum de la Fnac de Strasbourg… L'équipe de Chrysopée a dépêché un envoyé spécial sur place…

Ce couple insolite a décidé de reprendre le couple mythique de Blake & Mortimer, crée par Jacobs et déjà recrées par Ted Benoît et le scénariste génial qu'est Van Hamme en 1997.


Comment êtes vous rentré dans l'aventure ?
André Julliard : Je suis venu après un scénario déjà existant. Dargaud voulait accélérer la parution des Blake et Mortimer. Ted Benoît travaillait un peu trop lentement au goût de l'éditeur ce que je comprends fort bien, dans ce métier, mieux vaut prendre son temps. Dargaud a eu l'idée de monter une nouvelle équipe et on me propose d'en être le dessinateur.
Au départ, je prenais ça pour une blague même si on m'avait déjà fait cette offre pour les Trois Formules du Professeur Sato, offre que j'avais déclinée parce que je n'étais pas assez mature pour endosser le style d'un autre. J'avais par ailleurs réalisé une page en hommage à Jacobs dans le journal de Tintin.

Mais Dragaud insiste et je commence à prendre l'offre au sérieux. Emballé par le scénario qui resituait les aventures à travers une histoire d'espionnage, référence à des lectures et à des films qui m'ont beaucoup plu.
Ce type d'exercice de style pouvait être un enrichissement. J'ai donc accepté une proposition, somme toute difficile à refuser…

Yves Sentes : Je suis directeur éditorial chez Le Lombard, éditeur appartenant au même groupe que Dargaud. Ted Benoît a été jugé trop lent par l'éditeur qui se sont mis à lui chercher un assistant pour l'aider à dessiner les décors. Cet assistant devait maîtriser la ligne claire et nous avons prospecté en Belgique et en Hollande. Pour faire passer un test aux candidats, je leur ai demandé de dessiner une planche. Plutôt que de leur faire dessiner une planche tirée de l'album auquel travaillait Van Hamme et Ted Benoît, j'ai crée le scénario d'une planche ' à la manière de Jacobs'.

L'action se passe le 6 juillet 1957 au cours de la fête paroissiale annuelle de Saint Peter'Church au cours de laquelle John Lennon et Mc Cartney se sont rencontrés. Mortimer arrive, sans trop qu'on sache pourquoi, et repart, sans qu'on en sache plus. Le scénario a été envoyé aux assistants potentiels. Pendant la prospection, j'ai essayé d'imaginer ce qui s'était passé avant et après cette planche qui allait devenir la planche n°54 de la Conspiration Voronov. Je me suis renseingé sur ce qui s'était passé au cours de l'année 1957. On était en pleine guerre froide, à l'époque de la course aux étoile. J'ai ainsi rédigé un synopsis. C'est une manière étrange d'abodrer un scénario. Aucun assistant ne fit l'affaire et j'ai appris à Paris que Dargaud avait pris la décision de monter une deuxième équipe. J'ai envoyé anonymement mon synopsys et j'ai eu l'heureuse surprise d'apprendre que Dargaud l'avait retenu. Trois semaines après avoir avoué en être l'auteur, j'apprends qu'André Julliard a répondu favorablement. Il sera le dessinateur.

Avez vous travaillé en commun à la réalisation de l'album?
Yves Sentes : Oui et non. On était en communication par courrier ou par fax, scène par scène, par tranche de dix pages mais il n'y a eu que de petits changements. La scène des docs de Liverpool par exemple. Elle aurait pu se passer n'importe où mais André Juilliard m'avait confié qu'il appréciait les ambiances portuaire alors le lieu de l'action a été modifié pour lui faire plaisir.

Comment aborder ce travail de dessin assez inhabituel pour un dessinateur ?
André Julliard : Inconsciemment… Je pensais être capable de m'imiter dans l'univers de Jacobs. Je travaille en ligne claire et j'ai été influencé par Hergé, Jacobs et Martin. J'ai aussi été grandement influencé par le style contemporain de Giraud / Moebus. J'avais à m'adapter à un style théoriquement différent du mien. Mais en fait, il y ressemble et cette relative parentée a sans doute été à l'origine de la proposition de Dargaud. Les détails m'ont posé problème mais pas plus que dans mes séries. Le temps d'adaptation a été assez rapide. Je m'aventurais en pays connu.

On a l'impression qu'Olrik retrouve l'aspect du serviteur alors qu'on nous avait habitué à le voir jouer le rôle du grand méchant.
Yves Sente : Oui, c'est vrai. Il retrouve l'uniforme qu'il portait dans le secret de l'espadon. Il est au service de quelqu'un de plus crapuleux que lui. Mais à la base, Olrik est un mercenaire, quelqu'un de mauvais au service de plus mauvais que lui. C'est vrai que dans les derniers albums, il s'est émancipé. Mais il peut fort bien retrouver son rôle de mercenaire. Au cours du temps, le Colonel Olrik s'est imposé comme le troisième personnage important de la série. Il en est presque devenu sympathique. Alors j'ai peut-être voulu lui chercher des excuses et trouver plus méchant que lui…

J'ai trouvé le scénario de Van Hamme un peu trop ' 39 ième marche ' alors j'étais un petit peu réticent par rapport à la Machination Voronov. Pourtant, le scénario est très bon.

Yves Sente : Il faut pourtant rendre à César ce qui appartient à César. Le scénario ne serait pas ce qu'il est sans Jean Van Hamme. Il m'a beaucoup aidé et m'a évité de tomber dans un certains nombre de pièges sans me déposséder de l'histoire. C'est mon premier scénario et il m'a beaucoup conseillé. C'était dur pour Ted Benoit et Jean Van Hamme parce qu'ils étaient les premiers à se risquer à reprendre le flambeau. Le prochain scénario de Van Hamme est plus orienté SF, et on lui a laissé beaucoup plus libre cours à son professionnalisme. A cause du poids que représentait la reprise d'une telle série, il a été quelque peu bridé par Dargaud lors du premier épisode.

Pourquoi Francis Blake n'apparaît-il pas sur la couverture ? Est-ce pour les même raisons que Jacobs qui préférait Mortimer ?
André Julliard : (rires) Vu le mal que j'ai eu à dessiner Blake tout au long de l'album, je n'allais pas en plus le mettre sur la couverture! Plus sérieusement, les personnages prennent le pas sur leurs auteurs et je trouve ça plutôt sympathique ; c'est une bonne leçon d'humilité. Le problème de la couverture est un éternel problème. Il y a eu plusieurs projets car plusieurs idées. Plusieurs ont été faites mais une seule a été retenue. A un moment, il faut faire un choix, sinon on va être en retard pour l'imprimeur. Mais le choix de la couverture n'a rien de décisif pour une série de cette envergure. Il suffit qu'il soit écrit Blake et Mortimer pour que ça marche. Les couvertures de Jacobs sont à elles seules particulières et étranges…

Yves Sente : La planche 54 est un peu du au hasard. Je me suis interrogé ensuite sur les événements de 1957, de la naissance de l'Europe à la course aux étoiles pour trouver le contexte. Ensuite, je me suis laissé aller. Les éditeurs souhaitais replonger dans les année 50, le cœur du mythe. Mais la difficulté c'est que Jacobs écrivait en temps réel. La marque jaune date de 1953 et se passe en 1953. Le lecteur de l'an 2000 a une connaissance plus grande sur l'histoire que des personnages de l'époque. La SF à la Jacobs aurait fait ringard pour un scénario écrit aujourd'hui. Il fallait rester moderne par rapport au public. L'histoire basée sur une guerre bactériologique était à la fois innovante pour les années 50 et plausible aujourd'hui, bien que je l'espère jamais réalisée. Le lectorat pouvait donc se sentir concerné tout en respectant l'ambiance de Jacobs.
Au départ, l'idée est un peu fantomatique. Elle ne prend corps qu'avec le dessin. Heureusement que le synopsis était déjà écrit car j'aurais paniqué en voyant les premières planches. C'est un privilège énorme de pouvoir réaliser un rêve d'enfant, avoir un Blake et Mortimer de plus, et, surtout, l'animer soit…

Qu'est ce qui a été le plus dur ? La mise en scène ? créer de nouveaux personnages ? la mise en page ?
Yves Sente : La mise en page chez Jacobs est très caractéristique. Il m'a suffit de l'observer pour voir comment elle fonctionnait.
André Julliard : Les personnages que l'on crée sont difficiles à tenir, même d'une case à l'autre. Et quand on n'en n'est pas le créateur, on traîne le problème tout au long de l'album…
Yves Sente : Je pense qu'on reconnaît plus le style de chacun à travers ces nouveaux personnages.
André Julliard : Mes lectures d'enfant m'avaient particulièrement frappé. Entrer dans l'univers de Jacobs, c'était un exercice de style : rentrer dans un style qui n'était pas vraiment le mien pour l'étudier. C'était un peu comme un retour à l'université : je devais réapprendre. Je pense que c'est un moment fort de ma carrière. J'avais un peu l'impression de tourner en rond dans mon propre travail. Cette remise ne cause constituée par l'étude du style de jacobs dont je viens mais qui n'est pas le mien, m'a permis de m'enrichir.

N'a-t-il pas été difficile de créer une nouveauté tout en tenant compte des références ?
Yves Sente : Au contraire ! Ce n'était pas difficile ! J'avais une ligne de conduite à suivre. L'univers était déjà crée et la difficulté d'un scénariste c'est essentielement de créer un univers. Ici, mon travail était facilité car l'univers de Jacobs existait déjà. Van Hamme a commencé sa carrière en écrivant deux Corentin, série qui existait déjà. ' C'est la meilleure chose qui puisse t'arriver si tu veux devenir scénariste, m'a-t-il confié, c'est un garde-fou. J'utilise des codes préétablis tels que le nombre de case par page ou les boissons préférées de Blake et Mortimer.
André Julliard : C'est le désir forcené et presque infantile d'écrire un bouquin qu'on aurait aimé lire étant gamin. Il y avait un cahier des charges et on l'a accepté. Mais il est vrai que ça n'a pas été sans petites douleurs de créateurs, sans petits soucis mais somme toute limités…

Qu'est ce qui vous appartient et qu'est ce qui appartient à Jacobs ?
Yves Sente : Tout est de nous car la personnalité des repreneurs est en filigrane. Des personnages féminins apparaissent et c'est une demi nouveauté. Ils apparaissaient déjà dans l'Affaire Francis Blake. C'était une nécessité pour satisfaire un public de jeunes lecteurs qu'il y ait des personnages féminins. A l'époque, Jacobs aurait sans doute aimé qu'il en soit ainsi mais la censure ne le permettait pas.
Autre chose, le contexte politique a changé et il était absurde de parler d'un grand empire du mal à l'est comme s'il était fictif et non défini.

André Julliard : Je n'ai pas assez de recul sur cet album. Je ne sais pas ce quej'ai apporté de nouveau. Yves Sente a crée des personnages féminins, j'ai crée des personnages féminins. Il est vrai que pour cela, je n'ai pas eu beaucoup de branches auxquelles me raccrocher… Jacobs l'aurait-il fait de la même manière ? Sans doute que non… Chez lui, les attitudes des personnages étaient un peu géritée du cinéma muet que j'adore par ailleurs. J'ai essayer de retrouver ces choses là mais pas d'une façon aussi naturelle que Jacobs. J'aimerais être frappé d'amnésie pour pouvoir découvrir l'album.

Combien de temps avez-vous mis pour en venir à bout ?
André Julliard : 14 mois à temps complet.
Yves Sente : Le scénario n'a pas été écrit en continu. Disons 3 ou 4 mois étalés sur deux ans. Auquel il faut ajouter le temps de recherche documentaire.

Pourquoi avoir fait un clin d'œil à Hergé page 19 ?
Yves Sente : Ah, le petit restaurant Kurde…
André Julliard : Le restaurant du Sceptre d'Otokar. En fait, je venais de voir ' Dieu seul le sait ' dans lequel ce restaurant était reconstitué à merveille. J'ai trouvé amusant de reconstituer son univers. Tout au long de mon travail, je me suis demandé comment Jacobs l'aurait-il dessiné ? Comment Hergé, qui avait un grand sens de la mise en scène statique l'aurait-il dessinée ?
Yves Sente : Il y a aussi le clin d'œil du scénariste à Hérgé. J'étais en train de rédiger la scène où Olrik pousse une petite fille dans une voiture. J'ai trouvé une étrange similitude avec ' Tintin au pays de l'Or Noir ' et j'ai fait dire à Olrik les mots exacts d'Hergé…
Le Korrigan