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Chronique d'une Naissance
Post Apo par Raf the Beast


Six heures quarante cinq, le réveil sonne. Encore une fois, la sonnerie ne couvre que du bruit statique : il a bougé la station sans faire gaffe hier soir. Pas grave, le principal c’est la sonnerie.
Il coupe l’instrument de son tourment d’un geste emprunt d’une lassitude extrême : il n’est définitivement pas du matin.
Il ouvre un œil, pas de changement, un autre, pas plus. La nuit est dehors, rien ne filtre au travers des rideaux. Il tends la main vers l’interrupteur de sa lampe de chevet et réveille la grosse mouche qui roupillait tranquillement dans le coin. Une mouche en décembre, pense-t-il, on aura tout vu.
Le brusque éclat de lumière, dirigé droit sur sa figure, achève de le décider à bouger. Il s’ébroue, passant son studio en revue d’un œil glauque. Rien n’a bouger, il est six heure quarante cinq. Heure à laquelle tout citoyen digne de ce nom doit se faire un devoir de dormir. Mais comme ce n’est pas l’avis des responsables de l’emploi du temps de l’université de Science, autant bouger.
L’épisode du rasage et du déshabillage se passe dans un flou alternatif, son esprit toujours en train de ronfler tranquillement dans un coin de sa tête. La douche chaude qui suit ne parvient pas à le sortir de sa léthargie, ni le petit déjeuné frugal : un bol de lait au chocolat et un yaourt. La musique en bruit de fond, il achève de se préparer : il ferme son sac après en avoir vérifier le contenu et ouvre son lit, pour l’aérer autant que faire ce peut. Puis il coupe la musique et passe dans la cage d’escalier, direction le rue, puis une journée banale.
Dans la cours, son esprit commence à se réveillé, inquiété par l’absence totale de bruit, alors qu’il vit à côté de la place la plus bruyante de Rouen. Mais il n’est pas assez en forme pour penser, juste pour s’alerter.
La rue piétonne est déserte, pas une surprise. Les boutiques sont allumées lorsqu’il passe devant, le regard fixé au sol dans le but souverain de préserver l’intégrité de ses semelles vis à vis des déjections excrétoires des centaines de canidés vivants dans cette ville.
Arrivé sur la place, il s’arrête net : pas un son. Il lève les yeux de sa paire de Reebock ayant connu de meilleurs jours et lève le sourcil.
Ce qu’il voit achève de réveiller son esprit : toutes les voitures sont à l’arrêt, la plupart les unes dans les autres. Aucun moteur ne tourne, pas de gyrophare, pas de flic, encore moins de pompiers. Il y a des corps sur les trottoirs, allongé au sol comme si leurs jambes les avaient abandonnées sous eux.
Il fait quelques pas de côté et s’adosse au mur, regardant bien partout : un bus est rentré dans une voiture, sans trop l’abîmer ; les types qui attendaient à l’arrêt du bus sont tous par terre, idem pour les auto- stoppeurs. Pas de sang, rien que des paupières closes. C’est comme si tout le monde avait décidé de faire un somme, en même temps.
Ses jambes se dérobent il glisse le long du mur jusqu’au sol. Un homme est allongé à trois mètres à sa gauche, tranquillement. Il n’est qu’étudiant en bio, aussi ne peut il prouver ce que lui susurre une partie de son esprit, une des plus ancienne, profondément enfouie sous une grosse masse de cortex, oubliée dans l’évolution ; mais quelquefois elle reparaît, lorsque toutes les autres sont au point mort, lorsque la situation dépasse les capacités intellectuelles d’un humain normalement développé. Cette partie qu’il a en commun avec le dernier des reptiles lui souffle que ce corps est sans vie, comme tous les autres dans son champ de vision, aucun cœur ne bat, aucune paire de poumon n’oxygène le corps. Tous sont morts excepté lui.
Son esprit n’est plus inhibé : il part à toute vitesse, assimilant, intégrant, analysant, formant. Des centaines de mots explosent dans sa tête, tous ont un sens, un but, chacune des idées est excellente, mais brouillée par les autres.
Comme un cheval fougueux que l’on a retenu trop longtemps et que l’on lâche sans prévenir, son esprit s’emballe, son cerveau entre en ébullition.
Alors que tous ses neurones débloquent, un petit groupe a encore la possibilité d’agir. Toujours ce groupe d’oubliés, sans rapport avec les autres depuis quelques étapes de l’évolution, juste capable d’ordonner aux subalternes dans des cas comme ceux ci.
Sa main droite se lève comme dans un rêve, il la regarde se porter à sa poitrine, mais ignore complètement ce qu’elle fait, il ignore ce qu’il fait lui même contre ce mur, alors que les cours vont commencer, mais les bus sont arrêter, mais les profs sont morts, mais pourquoi, qui, quand, et maman ? Papa ? Et Céline ?
Son cerveau ancestral n’a que faire des pérégrination sans ordre du cerveau dit ‘évolué’. Tout ce qui compte est de faire se serrer les doigts contre la boîte en carton, dans la poche.
Les doigts son gourds, ils répondent mal. Qu’à cela ne tienne ! Que tout tombe à terre !
Le paquet de cigarette tombe au sol, étalant son contenu sur le pavé froid. La main redescends le long du corps, dirigée vers la cigarette la plus proche, à moitié mouillée par l’humidité du pavé. La main gauche se décide à attraper le briquet. Ses mouvements sont plus saccadés, plus vifs, plus durs à contrôler.
Mais à mesure que le temps passe, le cerveau reptilien a de plus en plus de contrôle sur le corps. Il doit agir vite, avant que tout parte en vrille et que l’évanouissement arrive. Un mouvement pseudo coordonné naît soudain ; le cervelet s’est mit de la partie.
La flamme jaillit, le bout commence à se consumer. Les ordres convergent vers la base du cerveau, difficile à atteindre vu le bruit de fond, mais le cerveau ancestral a la peau dure : il redouble d’effort et l’effet désiré se produit : un avalanche d’influx électriques descend dans la cage thoracique, le torse remonte, les poumons se gonflent. L’ordre d’hyperventiler est donné.
Peu à peu, il recouvre les esprits. Une grande quantité de nicotine a été nécessaire, mais le fait est là : l’ordre de ses idées est revenu. Il regarde la cigarette dans ses doigts, sans comprendre ce qu’elle fait là. Mais merde ! Aucune importance !
Il se relève, regarde une dernière fois autour de lui et jette son dévolu sur un BMW noire, arrêtée au milieu de la place. Il en extirpe violemment l’occupant, un sexagénaire qui n’aura pas vécu consciemment sa dernière minute, et prend sa place.
Il fait jouer la contact : le moteur ronronne. Il recule le siège et passe sa ceinture, avec toutes les épaves sur la route, autant être prudent.
Son cerveau, calmé, marche à pleine bourre : vérifier si le phénomène s’étend à toute la ville, se mettre en sécurité, trouver un endroit chaud…
Les priorités sont établies peu à peu. Il passe le pont, encombré de carcasses, tourne vers la voie rapide, réfléchissant de son mieux.
Le principal maintenant, c’est de rejoindre sa ville natale. Il la connaît. N’étant pourvu d’aucun entraînement, son cerveau ne se base que sur ses expériences virtuelles, il a beaucoup d’imagination, pour mettre au point la marche à suivre.
Le Korrigan