Haut de page.

Vincent
par Raf the Beast


Le soleil était déjà haut dans le ciel et pourtant Bobby avait faim. Personne n’avait pensé à lui apporter à manger aujourd’hui.
Se révoltant contre toute une vie de confort et de paresse, les pulsions distribuées par son instinct se frayèrent un passage vers son subconscient. Pour les gens de sa race la faim possède une force de décision souvent dépréciée.
Levant les yeux vers l’interdit, Bobby regarda sans comprendre le corps de son frère prostré tout en haut de la grille.
Son frère, plus vieux que lui, avait eût faim nettement plus tôt dans la journée…
Suivant les traces de son frère, Bobby avança doucement jusqu’au bas de la grille, tous les sens aux aguets, s’attendant à tout moment à voir surgir un des hommes vert armé de ses cris et de son bâton.
Arrivé en bas de la grille, son côté domestique déçue par l’absence d’homme vert, hésitant à continuer, il scruta d’un œil anxieux et impatient les alentours, cherchant toute raison pour revenir au fond du nid chaud et rassurant.
Au comble du désespoir et poussé par une faim de plus en plus présente, Bobby entama l’escalade de la grille.
Grimpant sous son frère, il était gêné par la substance glissante que ce dernier avait laissée, perdant des prises faciles à plusieurs reprises, se rattrapant in extremis avec ses autres mains, reprenant l’ascension ; lentement, très lentement, ne perdant pas l’espoir toujours déçu de voir arrivé l’homme vert et sa promesse de coup, mais aussi de nourriture…
Au trois quart de la montée, l’instinct de Bobby, prenant de plus en plus de place dans le centre de décision lui fit faire une halte pour permettre de mesurer l’effort suivant : passer au dessus de la grille, avec ses crocs acérés et ses fils pleins de piquants.
Laissant la part belle à l’animal, Bobby considéra le corps de son frère non plus comme un objet de tristesse mais comme une planche de salut : ce qui l’avait tué avait du même coup été neutralisé.
Escaladant le corps encore tiède de son frère, Bobby passa avec prudence le sommet de la grille, marquant une halte au fait de celle ci pour regarder alentour, profitant du point de vue inimitable qui lui était fournit.
Autour de lui, tout n’était que silence. Les habituels chemin gris, que les gens verts et colorés prenaient pour passer le voir et quelque fois le nourrir. Les autres grilles, les bassins, les murs gris qui limitait jusque là l’univers de Bobby.
Poussé par la curiosité typique des représentants de sa race, aidée par cet instinct oublié toujours en réveil, Bobby sauta souplement les quelques mètres le séparant du sol et détala sur quelques dizaines de mètres, s’écartant rapidement du lieu de son crime, cherchant une innocence que personne ne semblait pouvoir lui donner.
Regardant alentour comme une bête traquée, Bobby découvrit ce qui pour lui était un autre monde : les autres chemin gris, les arbres qu’il ne connaissait qu’en rêve, les odeurs qu’il pouvait enfin fixer de ses yeux…
Luttant contre un besoin grandissant de découvrir cet univers, Bobby se mit à courir souplement, se laissant diriger par son odorat.
Après quelques minutes, qui ne lui parurent que quelques instants, il arriva comme un boulet de canon sur les cageots, se jetant avec une voracité totalement animale sur les victuailles qui s’offrait à lui.
Repus, il laissa son postérieur se poser sur le sol gris et froid, et laissa sa curiosité s’en donner à cœur joie : autour de lui tout n’était que gris, noir, rouge, bleu, mort. Rien de vert, de vivant, de joyeux.
Des objets lui rappelant ces jouet que les gens blancs lui donnaient au laboratoire, mais en plus grand, étaient entassé pèle mêle au milieu de chemin gris très larges. Cherchant l’altitude, il se hissa avec facilité sur l’arbre mort, aux feuilles qui changeaient de couleur tout le temps, puis regarda plus attentivement les grands jouets.
La sécurité de l’altitude, qu’il connaissait depuis sa plus tendre enfance et que sa mère lui avait conseillée maintes fois, lui donna assez de temps pour s’apercevoir que les grands jouets était remplis de gens colorés ; gens colorés qui ressemblaient à ceux qui venaient le voir autrefois, en un temps si proche mais pourtant si lointain dans son esprit qu’il ne le concevait plus qu’en tant que fragments épars d’un rêve rémanent ; mais ces gens là, ils ne bougeaient pas, ils ne le regardaient pas, il ne lui parlaient pas, ne le nourrissait pas…
Ces gens lui semblait par la même inutiles, n’en recevant aucune nourriture ni attention, il les nomma alors par ce qui les différenciaient des autres gens colorés : les gens à la figure rouge.
Longtemps il erra le long des chemin gris. Il n’avait plus faim, sa curiosité était fatiguée, son corps s’engourdissait. Il ne cherchait plus qu’un endroit ou s’allonger…
L’idée de retourner dans son ancienne maison tournait depuis longtemps dans sa tête lorsqu’il la vit : la verdure.
Rien que quelques feuilles entr’aperçues du coin de l’œil, mais déjà la promesse d’un foyer.
Courant de toute la force de ses petits membres, Bobby dévala le chemin gris, les yeux fixé sur le vert qui grandissait de plus en plus, devenant bientôt omniprésent à ses yeux, a tel point qu’il occultait les visions de gris et de mort qui disparaissaient déjà dans sa petite mémoire.
Jamais encore il n’avait vu autant de vie autour de lui : de l’herbe, des arbres, des buissons touffus, des fleurs odorantes, des insectes se dépêchant de fermer leur nid devant les rayons faiblissant du soleil…
Guidé par un sentiment de bien être inconnu, Bobby se précipita vers la cavité la plus proche, bousculant les pierres et les cordes qui voulaient le retenir sur le sentier.
Il sentait le chaud et l’urine, ce trou, mais jamais il ne s’était aussi bien sentit dans un endroit.
Aménageant pour son compte les reliques laissées par les gens colorés des environs, il se fit une couche tout ce qu’il y avait d’acceptable.
Installé là, digérant tranquillement, il laissa aller ses pensées et ses sens…
Captivé par le changement du parc lors du coucher de soleil, Bobby ne prêta aucune attention à la grosse boîte étrange qui lui prenait un peu d’espace…
La nuit s’installait doucement dans le centre de New York. Chaque chose laissa ses couleurs pour revêtir la robe de la nuit : grise, terne, mystérieuse…
Réveillant les fantôme, la Lune entreprit doucement de se hisser dans le ciel nocturne, pour une fois nullement occulté par les lumières de la ville.
Donnant une nouvelle ombre à tout obstacle à sa lumière, elle atteint bientôt le bord inférieur de l’entrée de la grotte de Bobby, projetant quelques rayons en éclaireurs vers les tréfonds du terrier.
Ouvrant un œil fatigué, Bobby aperçu alors l’objet, éclairé sur toute sa surface par l’astre de la nuit.
La curiosité dépassant le sommeil dans la course des décisions urgentes, Bobby se saisit de l’objet et commença à la tripoter de partout, touchant tantôt des boutons rond qui faisaient changer la surface de l’objet, tantôt des boutons carré qui faisaient de drôles de bruits lorsqu’on les poussaient.
Soudain une voix fusa, une voix d’homme vert, une voix forte et autoritaire.
Prit de surprise, Bobby lâcha la boîte et s’éloigna le plus loin possible, quittant le fond de la grotte pour prêter le dos au froid de la nuit.
Fixant le fond de la grotte, il ne comprit pas ce que lui voulait la voix. Elle parlait lentement, pas comme quand les hommes verts le grondaient ou le dorlotait.
Au bout d’un certain temps, il comprit que le voix répétait toujours le même texte, qu’il ne comprenait toujours pas.
Il se retourna, cherchant une aide, délaissant le message automatique délivré par la radio militaire qui décrivait la manière dont un seul homme avait put mettre fin à tous les espoirs, livrant des conseils de survie aux éventuels survivants d’un holocauste virologique, la voix d’un mort parlant aux morts…
Bobby, à l’entrée de son terrier, était bien loin de toutes ses considérations : il était heureux. En effet, l’entrée de la grotte baignait dans la lumière de l’astre plein et blanc, éclairant si fort Bobby qu’il sentait la chaleur de cette lumière, réchauffant son poil gris et brillant.
Levant les yeux vers cet astre si mystérieux, Bobby se demanda pourquoi la voix parlait de son frère en prenant ce ton si indigné, comme s’il avait fait une bêtise. Il savait parfaitement qu’il n’en était rien, et pour cause : son frère était là, à ses côtés, regardant tout comme lui l’astre de nuit dont les rayons donnait à son fantôme un air de consistance, entendant sans l’écouter la voix répéter le nom d’un homme qui partageait l’identité d’un anthropomorphe, d’un homme à la force de volonté si grande qu’il était capable de survivre au poids de milliards de victimes, marchant sur un rivage lointain en sirotant une margaritas et contemplant lui aussi l’astre de la nuit…
Vincent… Vincent…
Le Korrigan