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Réveil
par Raf the Beast


La brume tapissait la plaine comme une fine couche de ouate déposée délicatement sur le vert des blés à peine sortis de terre. Le soleil, descendant tranquillement sur la plaine après avoir ensoleillé généreusement cette belle journée, commençait déjà son dernier travail de la journée : donner cette si belle couleur aux nuages et aux brumes.
Pour ligne d’horizon : la forêt. Une ligne d’arbres anciens et sages délimitant le monde, entourant ces quelques hectares que Joseph appelait ‘chez lui’.
Assit sur le petit muret entourant sa ferme, muret uniquement construit dans un but décoratif, car personne dans les environs ne penserait à fermer sa propriétés aux voyageurs - de fait, ce muret avait été construit du temps de son arrière grand père, celui ci détruisant par la même le mur de défense qui entourait les cinq bâtisses, les prévenant contre les attaques de loups et les rôdeurs. Une époque révolue depuis des éons, de laquelle Joseph ne connaissait que ce qu’en disait sa grand mère lors des longues soirées d’hiver au coin du feu, racontars fait d’un savant mélange de vérité et de superstitions, comme ne savent le faire que les vieilles gens, qui à cette époque l’empêchait de dormir la porte fermée… - assis sur ce muret, donc, Joseph regardait le jour finir, s’émerveillant comme chaque jour de sa vie à ce spectacle grandiose, devant lequel on ne pouvait pas ne pas croire en Dieu.
Des cris fusèrent derrière lui. Se retournant, il découvrit deux petites furies en plein pugilat, marquant leurs coups de cri de guerres dignes des plus grandes épopées épiques.
- Anne ! Remy ! Allez jouer plus loin !
Cessant leur jeu quelques instants pour regarder dans la direction de la voix, ils lancèrent un coup d’œil de connivence à leur père et s’en furent en hurlant, comme deux diables prit en flagrant délit.
Joseph les regarda s’éloigner, prit d’une bouffée de nostalgie pour l’époque, depuis longtemps révolue, où ces jeux étaient les siens…
Voyant qu’il était tourné dans sa direction, Marguerite en profita pour lui faire connaître son existence, par le cri perçant commun aux membres de sa race.
Jetant un dernier coup d’œil désolé au coucher de soleil, comme pour lui dire qu’il aurait aimé resté mais que le devoir l’appelait, Joseph se leva pour aller traire la vache…
Bien assise dans son fauteuil, son ouvrage sur les genoux, Marie laissait vagabonder ses pensées sur les crêtes éphémères du feu qui brûlait dans l’âtre.
Joseph arriva à ses côtés, posant au passage le broc de lait sur la table en chêne brut qui avait vu passer des générations de Ingals.
Il lui posa une main sur l’épaule droite, regardant sans le voir le feu qui léchait amoureusement une bûche de merisier.
- Ca va ? demanda-t-il.
Elle leva son main gauche pour la poser sur celle de son mari.
- Je me sens mieux, merci.
- Je t’ai apporté du lait. Marguerite l’a fait exprès pour toi, il te remettra sur pied en un rien de temps…
Marie sourit devant l’affection sans cesse grandissante que Joseph avait pour elle. Oui, pensa-t-elle, le lait me ferait du bien. Elle avait perdu beaucoup de forces à causes des complications survenues lors de l’arrivée du petit dernier, Marc. Il était venu très gros, presque un tiers plus épais que Remy, qui pourtant pesait son poids en son temps, et avait demandé des heures et des heures de travail a sa mère lors de sa sortie à l’air libre.
Mais c’était un splendide garçon, très fort déjà, qui complétait à merveille la petite famille Ingals.
- Je vais rentrer le cheval, dit Joseph.
Et il sortit.
N’y tenant plus, Joseph sortit dans la fraîcheur de la nuit et regarda en l’air. Pas de doutes, la Lune était déjà très haute dans le ciel, et toujours pas de nouvelles des enfants !
La décision vint comme une goutte d’encre tombant dans un verre d’eau : toute petite au début, puis occultant progressivement tout le reste pour prendre toute la place.
Serrant les dents, Joseph entra en trombe dans la maison. Sans s’arrêter devant le regard apeuré de sa femme, que la peur rendait encore plus pâle, il se précipita au bas de l’escalier, le monta quatre à quatre en une respiration, puis fonça comme une furie le long du couloir, ouvrant d’un coup de pied calculé la porte du grenier, rendue grinçante par le gonflement et le manque d’entretien.
Dégageant de son passage toutes les vieilleries entassées par deux générations de Ingals, Joseph se fit un chemin jusqu’au coffre, scellé depuis des éons et finissant tranquillement de pourrir.
Il n’eût même pas besoin de forcer pour ouvrir le loquet : celui ci s’était déjà évaporé au contact de l’air. Il ouvrit le couvercle sans faire attention aux gonds rouillés, qui rejoignirent sans attendre le loquet dans le paradis des quincailles.
Plus délicatement cette fois, il écarta les pans de peau de chamois qui protégeait ce à quoi il avait sans cesse pensé étant gamin, puis oublié dans sa vie d’adulte devant les rigueurs de la ferme, et auprès duquel il venait désormais chercher de l’aide.
Sans plus attendre, il tira l’épée familiale de son sommeil.
Le Korrigan