Haut de page.

Miss Bengalore
Le Château des Animaux


Fiche descriptive

Contes et Légendes

Le Château des Animaux

Tome 1

Xavier Dorison

Félix Delep

Félix Delep

Casterman

18 Septembre 2019


15€95

9782203148888

Chronique

Quelque part dans la France de l'entre-deux guerres, niché au coeur d'une ferme oubliée des hommes, le Château des animaux est dirigé d'un sabot de fer par le président Silvio...

Secondé par une milice de chiens, le taureau dictateur exploite les autres animaux, tous contraints à des travaux de peine épuisants pour le bien de la communauté... Miss Bangalore, chatte craintive qui ne cherche qu'à protéger ses deux petits, et César, un lapin gigolo, vont s'allier au sage et mystérieux Azélar, un rat à lunettes pour prôner la résistance à l'injustice, la lutte contre les crocs et les griffes par la désobéissance et le rire...

Premier tome d'une série prévue en quatre volumes, Le Château des animaux revisite La Ferme des animaux de George Orwell (1945) et nous invite à une multitude de réflexions parfois très actuelles...
un chef d'oeuvre!


« Rendez l'injustice visible, faites cesser la peur »
Le Château des Animaux, planche du tome 1 © Casterman / Delep / DorisonAprès avoir construit un château et l’avoir transformé en ferme, les humains en sont partis sans que l’on sache réellement pourquoi. Les animaux s’en sont réjouis ont fondé « une République » qu’ils souhaitaient équitable et profitable à tous. Mais cet idéal a été rapidement mis à mal et a subi la loi du plus fort : le taureau Sylvio et sa milice de molosses ont confisqué le pouvoir et font régner la peur. Les autres animaux sont asservis et exploités. Après la condamnation à mort de la poule Adélaïde qui avait voulu garder l’un de ses œufs, la coupe déborde et les animaux se révoltent. Mais leur soulèvement est réprimé dans un bain de sang et le corps du leader, l’oie Marguerite, cloué sur la porte du grenier central pour dissuader toute nouvelle tentative de rébellion. Tous plient à nouveau l’échine… C’est alors que survient Azélar un rat saltimbanque qui va convaincre, contre toute attente, la frêle chatte Miss Bengalore et le lapin César, gigolo de son état, de renverser la tyrannie avec de nouvelles armes …

Ce premier tome de Xavier Dorison et Félix Delep ouvre en beauté une série prévue comme une tétralogie. D’emblée, elle se place sous le patronage d’Orwell tant par le titre choisi que par l’avant-propos. Mais loin d’être une nouvelle adaptation - après celle de Jean Giraud et Marc Bati parue en 1985 - de ce roman paru en 1945 qui s’attaquait principalement au stalinisme, il s’en affranchit en élargissant le propos et s’attaque à tous les totalitarismes. C’est sans doute la raison pour laquelle les cochons si importants dans l’œuvre du romancier britannique ne sont ici que de simples figurants domestiques du tyran.

Le Château des Animaux, planche du tome 1 © Casterman / Delep / DorisonLes personnages principaux, comme le montre la superbe couverture, sont donc Sylvio le taureau et Miss Bengalore la petite chatte blanche. Le premier présenté « en majesté » en contre plongée, encadré par de lourdes draperies occupe le centre du tableau : les lignes de fuite constituées par sa garde de molosses faisant converger le regard sur lui. Il semble dominer de sa masse noire (ceci est encore plus patent sur le visuel de couverture de l’édition de luxe) le frêle félin qui se trouve à ses pieds. Son sabot, et ses cornes paraissent démesurés. Il incarne véritablement la force. Mais une lecture symbolique peut se superposer à cette confrontation en apparence défavorable à la petite chatte : le carrelage en damier blanc et noir rappelle le plateau du jeu d’échecs et à la force physique va s’opposer la force intellectuelle puisque bien sûr, le Roi y a une valeur bien moindre que la dame !

Le pouvoir des fables
L’album se place en effet également dans la lignée des fables et Dorison montre à l’instar de La Fontaine que « si la raison du plus fort est toujours la meilleure », l’art peut en triompher ! Et c’est là que réside la véritable originalité de cet album. Il ne se contente pas de dénoncer la dictature (ce qui n’aurait pas grand intérêt car c’est un sujet plutôt consensuel !) mais de montrer comment on peut lutter contre elle : l’album rend véritablement hommage aux artistes grâce au personnage du rat Azelar. Miss B. qui ne pensait jusque-là qu’à survivre et à assurer difficilement la pitance de ses deux chatons découvre, grâce à lui, à la fois le pouvoir de l’ironie (le rat se moque des molosses de Sylvio en faisant semblant de respecter à la lettre le protocole et en leur faisant chanter l’hymne à la gloire du président Silvio) et l’histoire de Gandhi. Grâce au mime, elle comprend qu’une autre voie peut s’ouvrir à qui veut combattre les dictatures : celle de la non-violence. Son patronyme indien qui paraissait jusque-là surprenant revêt ainsi tout son sens : à l’instar du « fakir » présenté dans le spectacle qui l’a bouleversée, elle va se dresser de façon pacifique contre les iniquités et la violence aveugle de Silvio et ses molosses.

Le Château des Animaux, planche du tome 1 © Casterman / Delep / Dorison
Un récit dynamique et drolatique
Pourtant, l’album, si engagé soit-il, n’a rien d’un pensum et il est très drôle. Ce, grâce aux dialogues certes mais également grâce à la galerie de personnages mis en scène par Félix Delep dont c’est le premier album. Dans un graphisme étonnamment maîtrisé pour un premier opus, il nous présente des héros à la fois très travaillés, à la manière de Claire Wendling, et également très cartoonesques. Si l’héroïne est Miss B, ce sont les personnages secondaires qui donnent tout le sel à la bande dessinée : mention spéciale à César le chaud lapin à la chevelure gominée et la moustache qui frise, à Azov le chef de la garde prétorienne de Silvio au regard torve et à son n°2 Boris qui ne rêve que de « devenir calife à la place du calife » et fait toujours la gueule ! Ce qui à chaque fois est savoureux, ce sont les expressions très humaines dont sont dotés les animaux. On y retrouve des influences des dessins animés de Disney « les Aristochats » pour l’héroïne bien sûr mais surtout du « Robin des bois » de Reitherman ainsi que des références au « Brisby et le secret de Nimh » de Don Bluth. On soulignera aussi le découpage très dynamique avec une alternance de somptueuses pleines pages qui posent le décor et de cases parfois verticales et même diagonales et multipliées lorsque le rythme s’accélère. On évoquera également le soin apporté aux cadrages avec des inserts ou des angles de prise de vue inattendus et un gaufrier revivifié qui abandonne les classiques trois bandes. On notera enfin les superbes couleurs symboliques réalisées à quatre mains avec Jessica Bodard : douces lors des scènes intimes parfois presque monochromatiques lors des scènes crues de violence extrême.

Le Château des Animaux, planche du tome 1 © Casterman / Delep / DorisonUn premier tome extrêmement riche donc tant dans la narration que dans l’expression qui aura mis plus de deux ans à être réalisé et qui a vocation de devenir un classique au même titre que « La bête est morte » de Calvo ou le « Maus » de Spiegelman ! Un très bel ouvrage, plus drôle et plus optimiste que l’œuvre dont il s’inspire, à lire de préférence dans la version de luxe grand format qui rend pleinement justice aux inventions graphiques de Dorison et à la beauté du trait de Delep.

Ce premier tome de ce qui devrait être une tétralogie rend hommage à Orwell en revisitant sa célèbre « ferme des animaux » mais de façon à la fois plus universelle et optimiste. « Miss Bengalore » célèbre en effet les artistes qui peuvent brandir des armes non-violentes contre les tyrans de tout poil !

En mettant en scène toute une galerie d’animaux plus pittoresques les uns que les autres dans une histoire rythmée au découpage et aux cadrages très travaillés, Dorison et Delep s’interrogent sur les totalitarismes et sur les attitudes adoptées face aux dictatures de façon à la fois intelligente et drôle.

Un album indispensable amené à devenir un classique !


- La liberté n’a jamais nourri personne, et dans ce château, chacun vit sous la menace de la milice des chiens, d’un poteau de justice, d’un séjour au donjon, il n’y a pas un animal de taille face à Silvio. On ne peut rien face à eux. Si seulement ont avait plus de crocs, de plus longues griffes, on pourrait se débarrasser du président et de sa clique…
- … et vous deviendriez comme eux.
- Pardon ?
- Utiliser vos crocs ou vos griffes pour obtenir votre liberté revient à dire que vous espérez récolter une rose en plantant des orties !
- Sauf que je n’ai pas la moindre graine pour planter des roses !
- Vous en avez plus que vous ne l’imaginez. Ils veulent vous faire croire que la vraie force vient de la force physique. C’est faux, elle vient d’une volonté indomptable.
- Vous parlez bien Monsieur Azélar, mais ma « volonté » ne peut pas grand-chose face à dix rangées de crocs ou une paire de cornes !
- Je vous parle de ce que j’ai vu, Miss B… Il est beaucoup plus aisé que vous ne l’imaginez de vaincre la haine par l’amour, le mensonge par la vérité, et la violence… par l’acceptation d’un peu de souffrance. Rendez l’injustice visible. Faites cessez la peur. Ce sont les seuls moyens qui vous sortiront de votre prison. Tous les autres… vous condamneront à jamais. La vraie question n’est pas de savoir si vous pouvez les vaincre… mais si vous le voulez. dialogue entre Miss Bengalore et le rat Azélar p.50


bd.otaku



Inspiration jeux de rôle

Cette fiche n' est référencée comme inspi pour aucun jeux de rôle.