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Couleurs de l'incendie
Couleurs de l'incendie


Fiche descriptive

Histoire

Christian De Metter (d'après le roman de Pierre Lemaître)

Christian De Metter

Christian De Metter

Rue de Sèvres

19 Décembre 2019


24 euros

9782369815006

Chronique
Couleurs de l'incendie
La mère était en noir

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement.

Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement. Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie.
un chef d'oeuvre!


La mère était en noir
Couleurs de l'incendie, planhce de l'album © Rue de Sèvres / De Metter / LemaîtreParis, 1927, divorcée d’Aulnay Pradelle qui croupit en prison suite à ses trafics dans les cimetières militaires, Madeleine Péricourt lassée des hommes a refusé d’épouser en secondes noces le fondé de pouvoir de la banque familiale, Joubert. Quand son père meurt et que son fils unique de sept ans, Paul, se défenestre et reste paralysé, Madeleine sombre dans la neurasthénie et se désintéresse de la gestion de son empire bancaire. C’est le moment que choisit Joubert pour attaquer …

Si Pierre Lemaître avait participé à l’adaptation en bande dessinée de son roman « Au revoir là-haut » au côté de Christian de Metter, il a laissé cette fois le dessinateur-scénariste seul aux commandes puisqu’il était occupé à finir le troisième volet de sa trilogie (« Miroir de nos peines » paru le 2/01/20) et se consacrait en parallèle à l’adaptation cinématographique de ce second volet.
On retrouve d’emblée, une parenté entre cet album et le précédent puisque le « saut de l’ange » du petit Paul en pleine page à la p.4 rappelle la magnifique couverture d’ « Au revoir là-haut ». Cette pleine page du deuxième opus donne le ton choisi par de Metter également : quand on avait dans le roman un véritable morceau de bravoure, une description qui s’étendait sur 30 pages un peu grandguignolesque (le corps du petit garçon rebondissait sur le catafalque funéraire avant de s’écraser sur le cercueil), ici tout est traité en ellipse et en sobriété. Pour passer du roman foisonnant de 530 pages à un « one shot » de 160 p, l’auteur a en effet choisi de resserrer l’action, de ne pas développer certains caractères comiques (Vladi et Robert Ferrand par exemple) et de ne pas multiplier les interventions d’un narrateur-bateleur comme dans l’œuvre source. L’album devient plus noir et se concentre sur de très beaux portraits de femmes, la trame de la vengeance et la chronique des années 30.

Une affaire de femmes
Le sujet principal de « couleurs de l’incendie » c’est Madeleine Péricourt, personnage très secondaire d’ « Au revoir là-haut », qui prend l’envergure d’une grande héroïne comme l’indique la superbe couverture sur laquelle elle occupe les deux tiers de l’espace. Elle nous y dévisage, nous toise même, avec une expression énigmatique : à la fois moqueuse et mystérieuse ; elle se présente à la fois comme une sphinge et une Joconde moderne. Après le roman et l’album qui racontaient une histoire d’hommes, voici venu celui consacré aux femmes.
Couleurs de l'incendie, planhce de l'album © Rue de Sèvres / De Metter / LemaîtreEn effet, la bande dessinée de De Metter donne beaucoup moins d’importance au Paul adolescent de la deuxième partie du roman par exemple et met au premier plan Madeleine, Léonce, Solange Gallinato et même un personnage a priori anecdotique et qui devient crucial ici : Hortense Péricourt.
Ce sont les femmes qui amènent de la couleur dans cet univers sombre : les seules pages à bénéficier de lumière sont celles dévolues aux héroïnes et dotées de couleurs pastels bleu, rose et jaune d’or. De Metter en fait des personnages bien plus complexes que les protagonistes masculins. Ainsi, Solange Gallinato malgré son aspect comique de Castafiore (aux traits proches de ceux de Rastapopoulos !) s’avère être une vraie héroïne qui brave le Reich et son führer ; Léonce et Madeleine entretiennent une relation presque amoureuse que souligne un montage parallèle dans lequel on voit d’une part Solange interpréter un air dans lequel l’abandonnée se plaint de la trahison de son amant et d’autre part Madeleine comprendre la machination de Joubert et découvrir que sa fidèle gouvernante était de mèche. Avec le dernier plan du passage on perçoit que le chant d’amour (« je vous ai tant aimée pourquoi vous haïrais-je ?) s’adresse à l’amie … Les héroïnes sont donc moins lisses qu’on pourrait le penser.
A travers ces figures féminines, l’auteur évoque le sort des femmes des années 1930 qui, malgré ce qu’elles avaient fait durant la grande guerre en assurant le rôle des hommes, demeuraient d’éternelles mineures et passaient de la tutelle d’un père à celle de leur mari. Il souligne comment certaines s’affranchissaient de cela grâce à leur art (Solange), leurs charmes (Léonce) ou en décidant de ne plus être de simples femmes objet en agissant (Madeleine mais aussi Hortense).

Une vengeance à la Monte Cristo
Lemaître l’indiquait lui-même dans ses notes finales, il avait voulu rendre dans ce roman un hommage à Dumas. De Metter reprend également ce thème de la vengeance. Couleurs de l'incendie, planhce de l'album © Rue de Sèvres / De Metter / LemaîtreLe tournant de l’album est fort bien marqué par l’épisode central (dans tous sens du terme) du long flashback en noir et blanc avec juxtaposition de scènes présentées par ordre chronologiques en pleine pages qui s’affranchissent du gaufrier comme pour évoquer le débit précipité de l’aveu longuement tu du petit Paul.
A partir de ce moment, Madeleine se transforme en louve et va se venger de ceux qui leur ont fait du tort en élaborant une machination. On notera d’ailleurs le rôle symbolique de sa confrontation avec Léonce dans son ancien hôtel particulier : elle sont dans le hall qui est pavé en noir et blanc et ressemble à un échiquier. Madeleine va petit à petit avancer ses pions et gagner la partie. Pour souligner ce côté méthodique et implacable, de Metter multiplie les parallélismes de situation et les répliques en écho : ainsi le baiser de Judas que Léonce lui avait donné en première partie est présent de façon symétrique dans la deuxième partie de l’album mais cette fois c’est Madeleine qui embrasse ; la phrase moqueuse « la roue tourne » prononcée par l’une des nièces Péricourt se retrouve dans la bouche de Madeleine au moment du procès et à chaque fois qu’un de ceux qui ont œuvré à sa perte est châtié, elle apparait fugacement telle Edmond Dantès pour lui signifier qu’elle est à l‘origine de sa ruine…


Chronique des années 30
Mais ce roman d’aventures est aussi une chronique des années 30. Le livre était extrêmement documenté, l’album l’est aussi. A la manière d’un Zola dans «L ’Argent », Lemaître et De Metter dépeignent grâce aux personnages de Charles Péricourt et de Joubert les magouilles financières des députés, les délits d’initiés et la spéculation. Dans l’album tout se négocie de façon feutrée dans des dîners. On y perçoit également la montée du nationalisme lors des diverses assemblées ainsi que l’accueil favorable fait à Hitler par des entrepreneurs français qui vont jusqu’à arborer sa célèbre moustache ! De Metter souligne aussi un certain retour hypocrite de l’époque vers l’ordre moral avec le personnage de Delcourt devenu la coqueluche des soirées depuis qu’il a écrit un article contre l’avortement ainsi qu’avec le chantage dont est victime Hortense.
Ce climat particulièrement délétère est bien symbolisé par les camaïeus de bruns qui composent l’essentiel de la couleur des pages. On a vraiment l’impression d’y voir « les couleurs de l’incendie », c’est-à-dire l’extension de la tragédie brune… De Metter inclut dans sa bande dessinée des extraits de journaux de l’époque qui relatent le boycottage des magasins juifs et montre par la retranscription in extenso de la lettre que le petit Paul adresse à son idole qu’ un enfant de douze ans, est finalement bien plus clairvoyant que la plupart des adultes de son entourage. Couleurs de l'incendie, planhce de l'album © Rue de Sèvres / De Metter / LemaîtreIl nous emmène également à Berlin où le décorum nazi fonctionne déjà à plein et consacre un long passage au récital de Solange afin de souligner comment les artistes furent parfois les premiers à entrer en résistance et à éveiller les consciences ( Solange provoque ainsi la révolte du chef d’orchestre allemand qui l’accompagne).
Loin d’être anecdotique, cette adaptation tient donc toutes ses promesses …

Christian de Metter assure cette fois seul l’adaptation du deuxième volet de la trilogie de Pierre Lemaître. Il réussit parfaitement celle-ci en resserrant l’action, en élaguant la profusion des intrigues et des personnages. Laissant la part belle au dessin plutôt qu’aux récitatifs, il nous présente de superbes portraits de femmes pleines d’ambiguïté et de contradictions, nous emmène à la manière de Dumas dans une histoire de vengeance. Il effectue également une évocation détaillée du Paris des années 30 qui permet en outre une réflexion sur le rôle de l’artiste.

On appréciera donc à juste titre la richesse et la subtilité de cet album qui se savourent au gré de multiples relectures. Vivement l’adaptation de «
Miroir de nos peines » !


- Voilà je cherche quelqu’un … pour un travail
- Quel genre ?
- Un travail … d’enquête en quelque sorte sur des gens.
- Il y a des gens qui font ça, madame. Des détectives qi connaissent les lois et savent faire déplacer le commissaire pour le constat … d’adultère.
- Oh non, pas du tout. Je veux surveiller des gens pour certaines choses…
-pour … leur nuire ?
- … c’est cela.(Monsieur Dupré et Madeleine p. 79)




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