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Béatrice
Béatrice


Fiche descriptive

Roman Graphique

Joris Mertens

Joris Mertens

Joris Mertens

Rue de Sèvres

04 Mars 2020


19€

9782810216253

Chronique

Béatrice prend chaque jour le train pour se rendre au travail. Dans la cohue de la gare, un sac à main rouge attire son attention. Jour après jour, à chaque passage dans la gare, il semble l'attendre. Succombant à sa curiosité dévorante, Béatrice, en emportant l'objet chez elle, ouvre les portes d'un monde nouveau...
un chef d'oeuvre!


Béatrice au pays des merveilles
Béatrice, planche de l'album © Rue de Sèvres / MertensBéatrice est vendeuse au rayon maroquinerie des galeries La Brouette. Chaque jour, cette célibataire discrète et rêveuse prend le train avec des milliers d’autres pour se rendre à son travail et dévore un roman durant le trajet. Chaque jour, elle effectue les mêmes gestes : elle entre par l’entrée du personnel, passe au vestiaire, enfile sa bouse rose, monte dans l’ascenseur avec ses collègues et rejoint son poste. Elle vérifie le fond de caisse, replace des étiquettes, range et achalande les présentoirs, conseille de nouveaux clients, leur vend gants de luxe et portefeuilles, et emballe leurs emplettes dans du papier de soie. Le soir venu, elle refait le trajet en sens inverse : ascenseur, porte de service, entrée dans le flot des voyageurs qui se pressent pour rejoindre la gare et lecture dans le wagon avant de rejoindre son petit appartement niché sous les toits et ses deux chats. Un quotidien qui n’a rien de dramatique mais qui est insipide et prévisible.

Un jour, alors qu’elle se rend à la gare, elle remarque un sac rouge abandonné près d’un pilier, le soir il est encore là et le lendemain matin aussi. Il semble l’attendre… De retour de sa journée de labeur, prise d’une soudaine impulsion, elle s’en empare. Ce qu’elle y découvre va bouleverser son existence et révéler la jeune femme à elle-même…


Ultra moderne solitude
Béatrice, planche de l'album © Rue de Sèvres / MertensL’histoire se déroule à la fin des trente glorieuses comme nous l’apprennent un néon publicitaire qui vante l’arrivée de la collection hiver 1972 aux galeries La Brouette , les façades des cinémas qui passent « Le Cercle rouge » avec Montand et Delon et les Renault 4 et 16, Peugeot 404 et 504, et autres Citröen DS qui sillonnent les rues. Elle prend place dans une ville imaginaire emblématique qui mélange certaines caractéristiques de Paris et de Bruxelles. La Tour « Glouglou » avec son néon circulaire qui se détache sur fond de ciel nocturne rappelle l’ancienne tour du centre international Rogier surmontée du logo d’un célèbre apéritif italien ; le « Café Faust » évoque, quant à lui, les célèbres cafés bruxellois « Falstaff » et « Cirio » avec les miroirs, les hauts plafonds et les splendides vitraux du premier et les célèbres banquettes rouges, colonnes dorées et lustres ouvragés aux motifs floraux du second. On retrouve également le monumental escalier des galeries Lafayette dans celui des galeries La Brouette, les immeubles haussmanniens en pierre de taille, la gare de Lyon rebaptisée « gare centrale » (comme celle de Bruxelles), le jardin des Tuileries et les minuscules appartements avec vue sur les toits de Paris.

Dès la première (double) page en plongée ans, où les passants grouillants sont réduits à de simples bonhommes filaires hâtivement crayonnés au milieu du flot ininterrompu de voitures toutes semblables, on comprend que, dans cette métropole, règnent la frénésie et le consumérisme. « On nous fait croire/ Que le bonheur c'est d'avoir/De l'avoir plein nos armoires/Dérisions de nous dérisoires» comme le rappellera quelques décennies plus tard une chanson mélancolique. La ville ne dort jamais et est comme défigurée par tous les messages publicitaires qui saturent l’espace et qui scintillent dans la nuit dans une débauche de néons et d’électricité. Les galeries La Brouette sont le temple de la consommation et les nombreuses pages qui y sont consacrées ne sont pas sans rappeler les descriptions qu’effectuait Zola dans « Au Bonheur des dames » mais tout cela dans une succession de vignettes muettes !

Béatrice, planche de l'album © Rue de Sèvres / MertensEn effet, aucun texte, aucun phylactère, aucune légende dans cette œuvre de 112 pages hormis les titres des cinq chapitres qui le constituent et les mots des affiches de cinéma, des panneaux publicitaires et des néons. Ce parti-pris est assez rare en bande dessinée : on pourrait évoquer « Un océan d’amour » de Panaccione et Lupano, bien sûr, récit muet pétillant de malice, mettant en scène un duo improbable ( un vieux marin malingre et sa matrone imposante ) dans des situations cocasses et un rythme échevelé empruntant au burlesque. Mais, dans l’album de Mertens, cette absence de paroles ne relève ni du comique de l’œuvre précédente ni de l’exercice de style gratuit. Elle acquiert, au contraire, une fonction dramatique. Dans cette fourmilière, magistralement évoquée dans la double page inaugurale citée plus haut mais aussi dans de grandes cases en plans d’ensemble et en plongée, les gens sont littéralement « écrasés » par les bâtiments et le flot des humains se déplace de façon machinale sans aucune expression sur les visages (passage en plan rapproché), les yeux baissés. Personne ne se parle, ni même ne se regarde ! Dans ces pages au trait presque rough, « malgré la chaleur des foules/ dans les yeux divers/ c'est [donc] l'ultra moderne solitude ».

La vie par procuration
Alors, pour trouver un peu de réconfort, pour sortir de sa routine abrutissante, Béatrice se plonge dans les livres : une bibliothèque est l’un des seuls meubles que l’on trouve dans son appartement mansardé et on la voit lire à chacun de ses longs trajets. Elle dévore ainsi « Bonjour Tristesse » de Françoise Sagan et part alors loin de la pluie parisienne dans les landes d’été des années 1950 où elle peut mener comme la jeune héroïne Cécile la rebelle une vie trépidante qui n’est pas la sienne. Elle vit, encore, les aventures sentimentales du chirurgien exilé Ravic et de sa jeune amie Jeanne la petite chanteuse d’origine roumaine à l’aube de la guerre 1939-45 dans le roman « Arc de triomphe » d’Erich Maria Remarque.

Elle ne choisit jamais des romans contemporains et plonge déjà vers le passé. La découverte de l’album photo va être un tournant dans sa vie. En contemplant ces souvenirs d’un amour parfait dans les années 30, Béatrice va - version réaliste - pousser sa faculté d’identification à son comble , se fantasmer en alter ego de la femme des photos et tomber amoureuse du compagnon de cette dernière ; ou bien - version fantastique- Mertens nous donne une réinterprétation du pacte avec le diable, à la Buzzati, avec un album de photos à la place du « veston ensorcelé » comme le laisserait à penser le nom du café -Faust- où tout bascule.

Béatrice, planche de l'album © Rue de Sèvres / MertensQuelle que soit la version que l’on souhaite privilégier, l’album intrigue et fait rêver l’héroïne ainsi que le montre le montage alterné : cases en couleurs au présent avec des gros plans sur les réactions de Béatrice mélangées avec la présentation des clichés en N&B. Elle va donc se lancer sur la piste du jeune couple , un peu comme la protagoniste solitaire et introvertie mais pleine de fantaisie du film de Jeunet « Amélie Poulain » se mettait en quête de retrouver l’adulte qui avait caché enfant ses trésors dans la boîte en métal qu’elle venait de découvrir derrière une plinthe descellée de sa salle de bains. Les deux protagonistes ont le même visage lunaire et expressif et l’on observe dans la bande dessinée les mêmes teintes sépias que celle choisies par le cinéaste avec seulement quelques touches de couleurs vives : le rouge. Ici il s’agit de celui du manteau de Béatrice ou du sac renfermant le précieux album. La narration est extrêmement visuelle : le lecteur est « happé » par ces taches rouges et, cherchant Béatrice au milieu de la grisaille monochrome des passants, s’élance à sa suite. Elle qui empruntait toujours le même chemin rassurant va dévier de sa route et s’aventurer dans des quartiers qu’elle ne connaissait même pas sur la foi des maigres indices qu’elle trouve sur les photos. Les rues prennent alors des couleurs et dans sa quête , elle découvre sa ville et se découvre elle-même ….

Et, si les pages deviennent ensuite paradoxalement en noir et blanc, c’est là qu’elle vit vraiment pleinement pour la première fois. Ces cases si vivantes forment alors un vibrant hommage aux films muets, comme le film à succès « The Artist » : on retrouve l’équivalent de la grammaire cinématographique d’antan dans l’alternance rapide de petites vignettes où l'on passe d'un personnage à l'autre en champ/contrechamp comme s'il y avait un dialogue mais dans lequel le message ne passe que par les visages exagérément expressifs. Les personnages semblent devenir comme des acteurs des années 1930 dont il prennent les poses tandis que leurs voyages ou leurs occupations sont présentés selon les codes des affiches de cinéma de l’époque avec polices spéciales, juxtaposition de plans, et médaillons. Mertens qui a travaillé pour le cinéma et la télévision en tant que directeur artistique et storyboarder réalise ici des planches au découpage très innovant. Il est aussi photographe et semble rendre hommage dans son histoire au côté consolateur de cet art qui fixe l’éphémère.

A la recherche du temps perdu
En effet, alors qu’elle se lance dans son enquête, Béatrice se heurte au passage irrémédiable du temps : les lieux qu’elle recherche ont disparus : ainsi, la patinoire « Pôle Nord », désaffectée, va être rasée et laisser place à un complexe immobilier. On remarquera même une distorsion avec la réalité pour souligner la perte: si l’adresse « 30 rue neuve » est bien celle du cinéma Métropole (et non Métropolis) à Bruxelles et s’il a bien été transformé en magasin de confection d’une grande enseigne espagnole bon marché, cette reconversion a eu lieu dans les années 1990 et non 1970. Mertens accélère ainsi cette évolution pour montrer la disparition du passé heureux des années folles.

Tout comme « Amélie Poulain » et « The Artist », «Béatrice » est une œuvre nostalgique. Mertens nous place souvent en caméra subjective : ainsi , quand il choisit de mettre deux portraits du couple des années 1930 en vis-à-vis et en pleine page, il semble que nous ne tenions plus l’album de bande dessinée entre nos mains mais bien l’album photo. Nous sommes donc à la place de l’’héroïne et nous éprouvons ses sentiments. Béatrice, planche de l'album © Rue de Sèvres / MertensCes pages muettes nous rendent actifs : nous devons combler les vides, faire le lien, créer l’histoire. En même temps, cette absence de texte loin d’appauvrir le sens le rend plus riche : les interprétations se multiplient et l’album se mue en poème. Les années 70 qui y sont décrites deviennent nos années 30 dans cette mise en abyme. La nostalgie nous étreint à notre tour : ne dit-on pas que cette période était «une parenthèse enchantée » prospère et sans chômage et n’effectuons-nous pas à la vue de lieux d’autrefois aujourd’hui disparus ( la tour Martini et la Tour Lotto par exemple) notre propre voyage dans le temps ?

L’épilogue se déroulant de nos jours, comme l’indiquent à nouveau les véhicules (Mini Cooper, Renault Captur, l’ambulance belge …) n’en devient que plus saisissant et poignant par son apparition dans une rupture de construction. Il orchestre dans ce final sublime tous les thèmes abordés : la solitude, l’amour, la nostalgie, la vie par procuration et même la vie qui continue malgré tout grâce à l’épanadiplose douce-amère !

Joris Mertens prend le pari fou de créer sa première bande dessinée à 52 ans, une bande dessinée muette qui plus est ! Il était inconnu mais ne devrait pas le rester : son premier essai est un coup de maître. Il crée un véritable petit bijou au charme fou : le découpage, les cadrages, la colorisation et même le floutage sont les rouages essentiels de l’ensemble. Ces pages vous laisseront … sans voix !

Pour sa première bande dessinée, Joris Mertens choisit de nous plonger dans une grande ville des années 1970. On y suit la jeune Béatrice vendeuse aux galeries la Brouette qui vit chaque jour la même routine : métro, boulot, dodo jusqu’au moment où elle fait une étrange découverte …. Il y a tant à dire sur ce roman graphique sans parole ! L’auteur réalise le pari insensé de nous proposer un album de plus de 110 p sans le moindre phylactère et pourtant la richesse narrative de cette œuvre est immense !

Grâce à son magnifique découpage, aux cadrages innovants, à son attention aux détails, à son utilisation des couleurs et à ses variations de traits et au « floutage » l’ensemble demeure d’une belle lisibilité tout en acquérant une dimension poétique et nostalgique qui rend hommage tant au cinéma qu’à la littérature et met en valeur le rôle consolateur de l’art en général. Attention, chef d’œuvre !


« J’étais en route vers une boutique de photocopies. Je suis passé par un terrain vague. En plein milieu se trouvait un sac abandonné. J’y ai jeté un coup d’œil et j’ai découvert qu’il y avait un album photo à l’intérieur. C’était il y a huit ans déjà. Je n’ai cessé d’y penser. Cela m’a fourni une sorte de piste d’envol pour cette vieille envie que j’avais de créer un album de bande dessinée entretien avec Olivier Delcroix dans « le Figaro »

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