 Durant des siècles, les vampires régnaient en maîtres en Transylvanie… Mais les humains ont à présent droit de cité et bénéficient désormais des mêmes droits qu’eux… En théorie tout au moins… En pratique, les choses sont bien plus compliquées et, occupant toujours le sommet de la chaîne alimentaire, les vampires se croient toujours tout permis…
Humains, Maggy, Anghel et Lulia vivent en colocation et s’entendent à merveille… Mais, la nuit même où Maggy est virée de son travail à cause de ses revendications salariales pourtant légitimes, Anghel est mordu dans la rue par un prédateur et culpabilise d’avoir été victime d’une morsure… Suite à ces événement, Maggy va devenir une militante des droits des humains et Iulia comprend que le moment est dès lors très mal choisit pour annoncer à ses amis qu’elle sort avec une vampire !
Difficile de ne pas succomber aux charmes de cet album qui aborde sans en avoir l’air de douloureux faits de société… L’autrice aurait pu écrire un essai dessiné solidement documenté s’appuyant sur des chiffres avérés, reprendre la façon dont médias et politiques ont traité tel ou tel événement ou relater comment certains se font descendre en flamme sur les réseaux parce ce qu’ils ou elles ont osé parler des violences dont elles ont été victimes ou dont des puissants de ce monde se sont rendus coupable… Mais son album n’aurait alors clairement pas eu la portée de ces Saigneurs…
 La talentueuse et inénarrable Lou Lubie a décidé de faire un pas de côté, de changer le paradigme de notre petit monde en dépeignant un monde où la société avait été organisée par et pour les vampires… Intuitivement, on accepte l’idée qu’ils puissent imposer leurs vues et leurs exigences aux fragiles humains, quand bien même ils seraient, sur le papier tout au moins, égaux devant la loi… Le choix de ces créatures de la nuit pour incarner ces prédateurs auteurs de violences sexistes et sexuelles s’avèrent tout juste brillant… A travers les destins croisés de trois amis, l’autrice va, avec finesse et subtilité, dépeindre notre société, dans un miroir à peine déformé… Et cette fiction teintée de fantastique s’appuie sur des chiffres étayés et sur des propos réellement tenus, dans les médias (et pas seulement ceux du groupe Bolloré !) ou par les puissants de ce monde, des hommes politiques aux stars du grand ou du petit écran…
Chaque scène s’avère remarquablement bien construite, exposant sous un vernis fantastique les réponses que l’on entend depuis trop longtemps, de cette pharmacienne expliquant à Anghel que s’il avait été mordu, il l’avait bien cherché puisqu’il ne portait pas d’écharpes pour cacher son cou à ce policier, vampire bien évidemment, qui refuse de prendre sa plainte puisque, bien que tétanisé, il n’avait ni hurlé ni cherché à se défendre, ce qu’i qu’il devait être consentant, en passant par ces pseudo-débat ou les journalistes ne reprennent pas les horreurs énoncées par ses invités ou cet empereur mettant implicitement en doute les dires de plaignantes au sujet d’une star qu’il considère comme un monument national qui a tant fait pour le rayonnement de la Transylvanie… Sans oublier ses pubs qui inondent le champ visuel qui rappelle à quel point le capitalisme est inextricablement lié aux valeurs virilistes véhiculées par la société…
La culpabilité qui ronge et détruit de l’intérieur les victimes de violences est retranscrite avec une justesse confondante de même que les réactions de tout un chacun qui, témoin ou victime d’une agression, a le choix entre encaisser, regarder ailleurs ou décider d’agir et de s’engager pour faire changer les choses… Car la place qu’occupe aujourd’hui les femmes dans nos sociétés contemporaines est dû à notre passivité et à notre résignation comme à celle des générations qui nous ont précédé…  C’est le rôle de tout citoyen.nes que de soutenir les luttes légitimes des femmes ou des minorités, d’être à leur côté dans leurs combats pour une égalité de fait et contribuer, par petites touches, à faire changer les mentalités et faire évoluer notre société trop longtemps sclérosée… Mais l’album ne s’attache pas uniquement à la cause des femmes, elle s’intéresse aussi aux violences larvées qu’on peut rencontrer dans son travail, aux violences intra-familiales qui furent trop longtemps taboues, aux ravages que peuvent causer les violences psychologiques ou physiques, aux puissants de ce monde qui se croient tout permis parce tout un chacun excusait ou fermait les yeux sur tous leurs excès…
Cet album devrait clairement figurer dans toute CDI de collège et de lycée et en bonne place dans les bibliothèques familiales tant elle peut aider tout un chacun à conscientiser, à ouvrir des portes, à esquisser des pistes de réflexions ou à amorcer un dialogue salutaire dans les différents cercles qui constituent nos relations…
On pourrait croire que devant la force du propos le dessin soit presque anecdotique… Il n’en est rien pourtant. Faussement naïf, le trait de Lou Lubie sert remarquablement bien le récit par l’émotion et la justesse des sentiments qu’il retranscrit… Anghel, Maggy et Iulia sont d’emblée très attachants, et les violences auxquels ils vont être confrontés sont tout juste bouleversantes. Le dessin est ainsi n parfaite adéquation avec ce récit métaphorique, en accentuant l’impact avec force et… délicatesse…
 Après Eurydice et Racines, la talentueuse Lou Lubie revient avec un récit fantastique esquissant les contours d’une société où vampires et humain vivraient en harmonie…
En Transylvanie, il est loin le temps où les vampires asservissaient les hommes et les femmes et les traitaient comme du bétail… Humains et créatures de la nuit jouissent désormais des mêmes droits ! Sur le papier en tous cas… Alors que Maggy vient de se faire virer de son boulot pour « indocilité » et décide de militer activement pour la défense des droits humains, Anghel, son ami, vient d’être mordu par un vampire et culpabilise d’avoir été sa victime. Iulia, leur colocataire comprend que ce n’est peut-être pas le moment de leur parler de sa petite amie vampire…
Sous ses apparences de récit vampirique moderne, l’autrice aborde avec finesse et subtilité les violences sexistes et sexuelles dont tout un chacun peut être victime… surtout si c’est une femme… Dans son univers teinté de fantastique, les vampires dominent toujours ce monde façonné par et pour les vampires qui restent des prédateurs pour les trop faibles humains, conditionnés par des siècles de domination… Cette métaphore filée du vampire prédateur permet à Lou Lubie d’aborder des sujets de société de premiers ordres, de l’égalité homme/femme qui n’existe toujours pas dans les faits, aux messages implicites véhiculés par la pub, des médias et des politiques qui entretiennent et pérennisent le patriarcat aux violences qu’on peut subir dans le travail, en soulignant le nécessaire militantisme pour faire évoluer les mentalités et changer la société… Son dessin faussement naïf sert remarquablement le propos en transcrivant avec force et justesse les émotions de chacun des protagonistes. Pour composer son récit, lucide et pertinent, l’autrice s’appuie sur des chiffres avérés et sur des phrases réellement prononcées sur des plateaux télé, par des journalistes, vedettes ou politiques. Saigneurs est un petit chef d’œuvre d’intelligence qui mériterait de figurer dans tous les CDI comme dans toute bibliothèque familiale, pour aider tout un chacun à conscientiser les travers de nos sociétés et de tenter, activement, de les corriger en militant ou en soutenant celles et ceux qui ont le courage de lutter pour leurs droits… Lou Lubie impressionne, une fois de plus, par son propos et sa façon audacieuse et brillante de l’aborder…
- Vous vous êtes fait mordre par un vampire ? Mais vous portiez une écharpe ? Si vous exposez votre cou, aussi... Vous savez, les vampires ont des pulsions, c'est dans leur nature. Mettez une écharpe, vous risquerez moins de les tenter.propos d’une pharmacienne
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