 Début des années 80. Une grève éclate à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois et Ahmed Halfaoui, ouvrier d’origine marocaine, fervent syndicaliste de la CGT, y mène un âpre combat pour sensibiliser médias et gouvernement sur les conditions des travailleurs… Sa fille, Karima, fan des Bérurier Noirs, est souvent mêlée à des affrontements avec des bandes de skinheads et son père la cherche au poste pour la nième fois… Elle ne fait guère d’efforts pour concilier son travail à l’usine, ses entraînements de boxe et son militantisme rageur.
Dans la cité comme dans la rue, la haine gagne du terrain et la lutte sociale se heurte à une recrudescence de racisme et de la xénophobie. Lors d’une manifestation, des fachos rémunérés par des politiciens font mine d’intégrer le service d’ordre pour semer la discorde entre les militants CGT et FO qui en viennent rapidement aux mains… La situation dégénère et Ahmed Halfaoui reste sur le carreau… Le temps est venu pour chacun d’assumer ses actes et ses idées…
Bleu de chauffe nous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Une époque lointaine où les ouvriers croyaient encore en la lutte, où lorsqu’un bras de fer s’engageait entre ouvriers et patronat, le patronat pouvait ployer et céder à leurs (légitimes) revendications… une époque hélas révolue où la jeunesse avait le cœur à gauche, combattait le racisme et se dressait contre le front national… une époque où Bérurier Noirs incarnaient ce combat contre le fascisme avec des chansons dont les paroles sont devenues des slogans de manif et de ralliement telle « la jeunesse emmerde le Front National » tiré de Porcherie qui tirait à boulets ramés sur le capitalisme, la répression politique et l’extrême droite… Alors Cette chanson engagée du groupe punk qui retranscrivait avec force le dégoût de la jeunesse militante de l’époque résume à elle seule bien l’esprit de ce temps, alors que le FN ne faisait pas encore les 14.4 % de 1988, mais on sentait déjà leur sinistre potentiel...
 Ce roman graphique de Lionel Chouin qui doit son nom à la veste bleu que portaient les cheminots pour faire chauffer l'eau à l’époque des locomotives à vapeur, se centre sur le personnage de Karima, une rebeu punk militante enragée qui ne croit plus en la lutte, qu’elle fut politique ou syndicale, et qui combat pied à pied l’extrême droite et ses militants… Ses relations sont pour le moins tendues avec son père, leader syndical à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois… L’un et l’autre veulent changer la société. Mais l’un pense que le changement viendra de la lutte et l’élection de représentant syndicaux d’origines émigrés est pour lui porteuse d’espoir; alors que l’autre pense que la violence et la radicalité seront le vecteur du changement… Pour Ahmed, sa fille, qui s’est fait exclure du lycée, insulte les flics, vole et fait le coup de poing, n’est qu’une délinquante dont les actions ne font qu’alimenter la peur des étrangers, sapant le travail de fond qu’il tente de faire à l’usine. Leur relation est retranscrite avec soin, de même que la faction opposée, avec les militants d’extrême droite, vindicatifs et bas de plafond dont la violence est alimentée par les politiques et leurs plans com’ amplifiés par des médias peu regardant pour faire monter l’insécurité, la peur et la haine… Les ravages de l’effet de groupe, l’endoctrinement, et l’exploitation de la misère sociale est aussi décortiquée de façon lucide et pertinente… L’affrontement entre deux mondes irréconciliables, mis en image sur la remarquable couverture de l’album, s’annonce inéluctable et on sent le drame poindre alors que la tension monte au fil des pages pour atteindre le paroxysme lors d’une manif dont le service d’ordre est infiltré par un groupuscule de fachos… L’album entre ainsi en résonnance avec l’actualité récente, rappelant à tout un chacun que la violence et l’extrême droites sont inextricablement liées… et si la mort d’un activiste d’extrême droite reste un drame, il ne faut pas perdre de vue que lutter contre le fascisme revient à défendre les valeurs de la République.
 Si les dialogues pêchus et acerbes sont l’une des grandes forces de l’album, le soin apporté à l’écriture des personnages lui confère tout son intérêt. L’auteur évite de sombrer dans un manichéisme de circonstance avec des personnages subtilement nuancés, montrant que si la violence est dans les deux camps, de part et d’autre des barricades, l’une défend des valeurs d’égalité alors que l’autre cherche à exclure… sans oublier le jeu trouble de la police et des politiques qui attisent la haine à des fins purement électorales… L’auteur interroge sur l’identité et sur l’appartenance à un groupe, sur ces événements qui nous font basculer d’un côté ou de l’autre des barricades et qui entrent en résonnance avec notre époque qui voit l’extrême droite aux portes du pouvoir dans de nombreux pays occidentaux, quand elle n’en a pas déjà franchi le seuil…
Le dessin acéré, brut et anguleux de l’auteur met en scène ces années sombres, annonciatrice d’années plus sombres encore, dressant un portrait cinglant de la France des années 80, comme le rappelle les trois couleurs utilisées pour ambiancer les planches… Lionel Chouin donne vie à une poignée de personnages parfois enragés, parfois pathétiques ou révulsants, mais dont certains possèdent cette étincelle d’humanité, souvent bien fragile, qui entretient, malgré tout, une faible lueur espoir…
 Scénariste pour la première fois, Lionel Chouin signe avec Bleu de Chauffe un saisissant portait d’une France déchirée par les luttes de classe et les luttes violentes entre militants d’extrêmes droite et d’extrêmes gauche sur fond de haine et de racisme…
1983. Une grève éclate à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois et Ahmed, militant de la CGT, y participe activement. Alors que les premiers syndicalistes d’origine étrangères sont élus représentants du personnel, faisant se lever un formidable vent d’espoir, il reproche à sa fille Karima de donner une mauvaise image de l’immigration en se faisant virer de son bahut, en insultant les flics ou et faisant le coup de poing contre les fachos… Mais pour cette punk fan des Bérus, l’extrême droite et leurs idées mortifères se doivent d’être combattus… y compris par la violence… La tension monte et va aller crescendo, jusqu’à l’explosion et au drame, inéluctable…
La couverture montre deux bandes de jeunes militants se faisant face… Entre eux, la tension est palpable, électrique… des punks et des fachos, prêts à en découdre… Energique et acéré, le dessin de Lionel Chouin donne vie à une galerie de personnages froidement réalistes qui se cherchent et trouvent dans la violence un moyen de se définir… Auteur complet pour la première fois, Lionel Chouin signe un album remarquable. Il parvient à capter et retranscrire l’atmosphère des banlieues des années 80 à travers un polar urbain violent raconté à hauteur d’hommes et de femmes et porté par un trait énergique et anguleux et des couleurs rappelant que l’auteur esquisse un portrait de la France des années de l’époque… Bleu de Chauffe résonne comme un avertissement à la jeunesse France alors que Petit agité des Bérus lui sert fort pertinemment de bande son… L’actualité récente et tragique confère à cet album coup de poing un relief tout particulier…
- On a des représentants syndicaux immigrés, enfin de l’espoir !!… Toi, tu lur donne du délinquant rebeu ! Bravo ! Bonne idée !
- Merde ! Y’a des fachos dans tous les coins ! Tu veux qu’on fasse quoi ?... Qu’on leur déroule le tapis rouge ?
- La violence ne résout rien, Karima !!... La dignité on l’obtient par la lutte, pas par les coups !! Alors tu laisses tes breloques au vestiaire, t’enfiles ton bleu… Et moi je négocie avec le contremaître.dialogue entre Ahmed et Karima
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