★★★★☆ Il était une fois Harlem
Queenie, la marraine de Harlem, planche de l'album © Anne Carrière / Columba / LévyHarlem, 1933. Une femme noire élégante sort de la prison de Bedford Hill où elle a effectué un court séjour rendu plus doux grâce aux pots-de-vin versés au juge. Cette femme c’est Stéphanie St Clair, la marraine de Harlem…

Alors que Lucky Luciano vient de créer la Commission, véritable syndicat du crime, et que la lucrative Prohibition touche à sa fin, Dutch Schultz compte faire tomber Harlem sous sa coupe pour compenser ses pertes… Mais le quartier noir est dirigé de main de maître par Stéphanie St Clair, alias Queenie… Enne y a bâti un véritable empire criminel en s’appuyant sur une poignée d’hommes loyaux et en faisant profiter les habitants de ses largesses… Fine Statège, elle n’hésite pas à utiliser la presse pour servir ses desseins et contraindre les autorités à prendre leurs responsabilités…

Mais sera-t-elle de taille à affronter ce caïd de la pègre ?


Queenie, la marraine de Harlem, planche de l'album © Anne Carrière / Columba / LévyLorsqu’on pense aux gangsters qui ont marqué la période des Années Folles qui ont vu l’essor de la Mafia grâce à la Prohibition, les noms de Capone, Costello, Torrio ou Luciano s’impose d’emblée… Rare sont ceux qui ont entendu parler de Stéphanie St Clair alors même qu’elle réalisa l’exploit d’être femme, noire, d’avoir tenu , pour un temps au moins, la dragée haute au syndicat du crime et d’être morte, de sa belle mort, dans son lit…

Le portrait en clair-obscur d’une femme d’exception
Plutôt que de proposer une biographie de Stéphanie St Clair, Aurély Lévy et Elizabeth Columba ont choisi de se centrer sur l’année 1933. Le choix de la période s’avère particulièrement pertinent puisqu’il montre un tournant décisif dans la carrière criminelle de celle qui s’imposa comme la Reine de Harlem en misant sur les paris clandestins et truqués et dont les profits allaient attiser les appétits de Dutch Schultz, mafieux dont le caractère violent et lunatique est connu de tous et dont les coups de boutoir allaient faire vaciller l’empire de Queenie.

Queenie, la marraine de Harlem, planche de l'album © Anne Carrière / Columba / LévyPourtant, si l’histoire qui nous est compté s’avère aussi passionnante qu’édifiante, avec moult digression permettant de mieux comprendre l’époque et les rouages des magouilles qui régnaient alors à Harlem, les autrices nous entraînent dans le passé de Stéphanie St Clair, seul à même d’expliquer comment elle a pu devenir la femme de pouvoir et d’influence qui tint tout un quartier dans sa main. Par le truchement de flash-back parfaitement calibrés et joliment mis en images, les scénaristes s’attardent sur l’enfance tourmentée de cette martiniquaise née à Fort-de-France. Très tôt orpheline, maltraitée et abusée par ses employeurs, elle décida de partir pour les Etats-Unis à l’âge de 21 ans à peine pour devenir, quelques années plus tard, Queenie.

La force du récit est de faire revivre le Harlem de l’époque et de redonner vie à ces figures qui marquèrent leur temps, De Jack Johnson, ancien champion du monde de boxe et fondateur de ce qui allait devenir le mythique Cotton Club en passant par Duke Ellington, le jeune Thelonius Monk et j’en passe…

Sobre et épuré, le dessin de Elizabeth Columba s’avère d’une rare élégance. Il suffit de poser les yeux sur la magnifique couverture, qui plus est superbement maquettée dans l’esprit des Années Folles, pour être pris du désir de feuilleter cet album à la pagination généreuse. Le découpage s’avère remarquable, lorgnant clairement du côté du neuvième art avec des plans variés et très construits qui rendent chaque séquence particulièrement intense. Le subtil équilibre des noirs et des plans évoque par moment le travail de Mignola alors que la mise en scène s’avère tout à la fois inventive et iconoclaste, avec des insertions audacieuses venant expliciter la mécanique des paris truqués ou un plateau de Monopoly (jeu créé par Elizabeth Magie au début du XIXe siècle pour dénoncer les dérives du capitalisme !) pour expliquer le modus operandi de Dutch Schultz pour étendre sa mainmise sur Harlem… Queenie, la marraine de Harlem, planche de l'album © Anne Carrière / Columba / LévyLa dessinatrice change radicalement de style lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’enfance tourmentée de l’héroïne, permettant au lecteur de bien en comprendre les enjeux… Au fil des scènes et des époques, les autrices composent le portrait saisissant d’une femme d’exception, affinant leur tableau par petites touches subtiles, créant avec le lecteur un lien privilégié…

Est-ce parce que c’est une femme ou parce qu’elle fut noire que la vie de Stéphanie St Clair, alias Queenie, est moins connue que celle de Capone, Luciano, Costello, Schultz ou Torrio ?

La scénariste Aurély Lévy et l’artiste Elizabeth Columba se proposent de nous raconter la vie tumultueuse de celle qui devint la Reine de Harlem en bâtissant un empire criminel sur fond de pari truqué, qui tint la dragée haute à Dutch Schultz, membre du puissant Syndicat du Crime de Luck Luciano et qui fut la bienfaitrice d’un quartier en pleine renaissance culturelle, intellectuelle et artistique.

Se centrant sur l’année charnière que fut pour elle 1933, les autrices s’attachent aussi à son enfance tourmentée qui permet de comprendre comment elle est devenue Queenie, la Marraine de Harlem


- Tu peux t’attendre à prendre des coups sous la ceinture.
- Eh bien, Jack, c’est toi qui me l’a appris : l’important ce n’est pas tellement les coups, c’est qui est debout à la fin du combat.dialogue entre Jack Johnson et Queenie
Chronique by Le Korrigan