★★★★☆ Profiteur de guerre
Pinard de Guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / PelaezVoilà des mois que les poilus pataugent, combattent et agonisent dans la boue et le sang des tranchées, tandis que d’autres se planquent à l’arrière, n’hésitant pas à simuler une infirmité avec la complicité d’un médecin complaisant pour échapper au front… Ferdinand Tirancourt est de ceux-là…

Profiteur sans scrupule, il a fait fortune dans le négoce de vin en vendant à vil prix à l’armée un pinard douteux et frelaté… Pire : pour s’assurer le monopole, il n’hésite pas à faire dérailler des trains pour nuire à ses concurrents… Mais, alors qu’il venait livrer sa piquette, le voilà qu’il se retrouve, par un malheureux hasard, au cœur des combats après une percée allemande impromptue… Alors qu’il avait tout fait pour éviter d’être envoyé au front, il va se retrouver au cœur de l’enfer…


un récit âpre et rugueux comme un mauvais bordeaux
Philippe Pelaez fait partie de ces scénaristes dont nous apprécions beaucoup le travail aux Sentiers de l’Imaginaire… Et ce nouveau récit, qui plus est dessiné par le talentueux Francis Porcel qu’il retrouve après avoir signé le glaçant Dans mon village, on mangeait des chats, ne pouvait qu’attirer notre attention…

Pinard de Guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / PelaezL’histoire se déroule durant la Grande Guerre qu’on annonçait brève et qui s’éternisa plusieurs années, le temps de décimer quelques millions de jeunes hommes dans la fleur de l’âge de part et d’autre de la ligne front…

Mais, comme bien souvent, le malheur des uns fait la fortune des autres… Le scénariste nous brosse le portrait d’un beau salopard qui fait fortune en vendant une mixture infâme à l’armée pour donner du cœur à l’ouvrage à ses soldats afin qu’ils montent au front étriper joyeusement les allemands… Cynique et désabusé, mais indubitablement lucide, Ferdinand Tirancourt partage ses états d’âme avec le lecteur au travers de longs récitatifs qui distillent une ambiance très particulière au récit. Le magouilleur porte un regard acerbe sur ces contemporains et sur la boucherie ambiante et ne semble éprouver aucun remords à refourguer son jaja aux poilus qui tomberont pour la France… Pourtant, au fil des pages, alors que son passé tourmenté nous est révélé, notre regard sur ce profiteur de guerre se modifie et se nuance, subtilement… Loin d’excuser ses magouilles, le lecteur comprends néanmoins comment il en est arrivé à ne s’intéresser qu’à sa pomme… et, qui sait si sous ses apparences de fieffé salopard ne se cache pas un authentique héros avec de solides convictions chevillées au corps…

Pinard de Guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / PelaezAprès ses sombres Folies Bergères (sur un scénario de Zidrou), Francis Porcel nous entraîne une fois encore au cœur de la Grande Guerre. Son trait, épuré, s’avère particulièrement élégant et les trognes expressives et grimaçantes de ses différents personnages, rehaussée par une colorisation aussi audacieuse qu’efficace, pose avec art l’ambiance sombre et cynique distillé par un scénario au cordeau… Discrètement rehaussé d’un vernis sélectif mettant en valeur le sang de la terre, la couverture est de toute beauté, intriguant le chaland tout autant qu’elle attire l’oeil…

L’album se conclue par un édifiant et passionnant dossier où Philippe Pelaez revient sur le paradoxe entourant le vin dans les tranchées, source d’ivresse et de bien des déboires mais aussi de motivations et de courage pour les soldats montant à l’assaut d’une position ennemi… Si l’album constitue une histoire à part entière, les aventures de Ferdinand Tirancourt n’en sont pas finies pour autant puisqu’un autre récit est d’ores et déjà annoncé : Bagnard de Guerre

Pinard de Guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / PelaezA l’instar de Pierre Lemaitre et de son Au-revoir la-haut, superbement adapté en BD par Chrisitan De Metter et au cinéma par Albert Dupontel, Philippe Pelaez fait un pas de côté pour nous parler de la Grande Guerre et de ceux qui profitent du conflit pour s’enrichir sans vergogne… Pour cet album, le scénariste retrouve le talentueux Francis Porcel qui signe des compositions saisissantes grâce à un trait élégant et épuré.

S’appuyant sur une base historique solide, le scénariste retranscrit avec minutie l’itinéraire du pinard destiné au poilus et dont la consommation a cru de façon vertigineuse au fil du conflit, posant à la fois des problèmes de discipline et donnant du cœur à l’ouvrage aux soldats… Son récit repose sur un personnage cynique et désabusé qui s’enrichit éhontément en vendant à vil prix sa piquette à l’armée… Mais, dans l’adversité et pour l’amour de l’art, le pire des salopards peut devenir un héros…

Pinard de Guerre fait partie de ces délicieuses surprises de cette rentrée… Mais, avec Pelaez et Porcel comme tête d’affiche, pouvait-il en être autrement ?


Le sang du soldat a coulé, et il a une belle couleur bordeauxFerdinand Tirancourt

Chronique by Le Korrigan