★★★★☆ Souvenir de lutte(s)
Elise et les nouveaux partisans, planche de l'album © Delcourt / Tardi / Grange1958. Après avoir quitté Lyon pour tenter sa chance à Paris comme comédienne, Elise devient chanteuse et connaît même un certain succès. Mais lorsqu’éclatent les évènements de mai 68, elle décide de tourner le dos au showbiz qui lui ouvrait les portes pour rejoindre les mouvements libertaires.

Elle s’engage alors dans la lutte contre les injustices sociales, l’exploitation, le capitalisme et le racisme et rejoint la Gauche Prolétarienne, un mouvement d’inspiration maoïste pour soutenir les révoltes ouvrières, armée de sa guitare…


un témoignage édifiant et sincère
Cet album signé Dominique Grange et Jacques Tardi n’est ni tout à fait une biographie, ni tout à fait une fiction. Mais il parait d’emblée évident que le récit qui nous est conté est construit autour des souvenirs de militante de Dominique Grange qui, depuis le joli moi de mai de 1968, n’a cessé de militer et de s’engager aux côtés des plus faibles qui subissent tant l’impérialisme que le capitalisme outrancier pour tenter de jeter les bases d’un monde plus juste.

Elise et les nouveaux partisans, planche de l'album © Delcourt / Tardi / GrangeA travers ce qu’il convient d’appeler une autofiction, les auteurs ne cherchent pas à écrire une histoire du militantisme mais le ressenti d’une jeune militante idéaliste et engagée. Dominique Grange nous conte son histoire, balayant près de deux décennies de lutte. Porté par les idées révolutionnaires de Mao, elle sera de tous les combats, participant à de multiples manifestations, soutenant les grévistes avec ses chansons engagées, faisant de la prison et basculant dans la clandestinité. La force de cet album réside dans la sincérité confondante qui se dégage du récit. Témoin et actrice de ces luttes passées, elle donne aux jeunes générations les clefs pour comprendre la flamme qui l’habitait alors et l’habite encore aujourd’hui. Son récit intense et intimiste sera pour beaucoup l’occasion de mieux comprendre ce qui s’est joué dans les rues de Paris en mai 68 et la filiation avec les mouvements ouvriers et anti-racistes des années 70.

les graines des révoltes à venir
Mais avec cet album édifiant et passionnant, Dominique Grange montre aussi combien ses luttes restent encore et toujours d’actualité et, si elle n’a cessé de militer et n’a jamais renié ses engagements et ce besoin viscéral d’œuvrer pour un monde plus juste, elle passe d’une certaine manière le flambeau aux jeunes générations. Car le monde pour lequel elle s’est battue n’est encore qu’une utopie en devenir. Elise et les nouveaux partisans, planche de l'album © Delcourt / Tardi / GrangeAlors que le racisme et la xénophobie semblent s’être installé durablement dans l’espace médiatique, que le code du travail connaît des attaques sans précédents, que les droits de travailleurs et les libertés fondamentales sont bafouées, n’est-il pas temps de se lever et d’user les pavés pour défendre les acquis et en acquérir de nouveaux ?

Solidement documenté, le travail de Jacques Tardi est comme de coutume particulièrement immersif. Le dessinateur reconstitue avec précision et minutie le cadre de ces deux décennies de lutte, soignant tout particulièrement les décors, costumes et accessoires pour apporter cohérence et crédibilité à l’ensemble. On appréciera tout particulièrement les affiches qui couvrent les murs de la capitale et montrent la créativité des graphistes de l’époque. Il se dégage de ses planches une puissance évocatrice peu commune et sa mise en scène des manifestations et des violences policières est tout juste glaçante, retranscrivant avec force la peur, le désordre et le chaos qui devaient régner alors que les CRS ou les brigades mobile laissaient libre cours à leur violence pour disperser un regroupement interdit par la préfecture, alimenté par un racisme latent. Ses crayons acérés font revivre des épisodes peu reluisants de notre histoire, tels la sanglante et insoutenable répression de la manifestation d’algériens du 17 octobre 1958, la sinistre affaire du métro Charonne ou le bidonville insalubre de Nanterre où s’entassaient les émigrés et qui n’avaient rien à envier à la jungle de calais.
Elise et les nouveaux partisans, planche de l'album © Delcourt / Tardi / Grange
Avec Elise et les Nouveaux Partisans, Dominique Grange revient sur son engagement militant né avec mai 68 qui a éveillé sa conscience politique.

Mis en images par le trait puissant et solidement documenté de Jacques Tardi, son compagnon, c’est avec une sincérité confondante qu’elle nous fait revivre ces années de lutte et de militantisme, donnant aux jeunes générations les clefs pour comprendre cette flamme qui l’animait alors et l’anime encore et toujours aujourd’hui.

Alors que ses combats sont encore et toujours (hélas !) d’actualité, son témoignage s’adresse à la jeunesse pour qu’elle ramasse les cailloux blancs qu’elle et d’autres ont semé avant eux pour qu’advienne un monde plus juste où liberté, égalité et fraternité ne seraient pas juste des mots gravés aux frontons des bâtiments officiels.


N’effacez pas nos traces, pour qu’un jour en passant, ces petits cailloux blancs, nos enfants les ramassent.Dominique Grange

Chronique by Carabin