★★★★☆ Dystopie 2.0
Le Dernier Livre, planche de l'album © Glénat / Bingono / Durpaire / ScarlettParis, 2050. Utilisant à des fins politiques les données livrées par ses utilisateurs, Monsieur Z., fondateur de Fatalbook est devenu président des Etats-Unis, entérinant la victoire des GAFAM. Sous couvert de lutter contre la pandémie, il contribue à installer un nouvel ordre mondial grâce à un masque connecté protégeant l’humanité du virus mortel qui fait des ravages et offrant à ses utilisateurs un accès aux informations.

Les géants du numérique ont digitalisé le savoir, faisant le tri entre les ouvrages à conserver et ceux, jugés immoraux ou subversifs, qui doivent disparaître. Les livres sont détruits par millions, les bibliothèques et les écoles ferment. Les enseignants sont remplacés par des robots instructeurs et un couvre-feu drastique a été instauré pour empêcher toute interaction sociale alors que des milliers de drones sont déployés pour surveiller la population.

L’ancien monde n’est plus. Et pourtant… Pourtant, au cœur de ce monde lisse et aseptisé, l’espoir semble renaître…


un récit glaçant et néanmoins porteur d’espoir
Il y a quelques années, une pandémie mondiale obligeant l’ensemble de l’humanité à se confiner, à porter quotidiennement un masque et entraînant la fermeture des lieux de culture et un replis sur le numérique serait passé pour les délires d’un scénariste et aurait été perçu comme très peu crédible… Mais le Covid-19 est passé par là et désormais tout semble possible…

Le Dernier Livre, planche de l'album © Glénat / Bingono / Durpaire / ScarlettLes prémisses du Dernier Livre évoquent tant le Fahrenheit 451 de Ray Bradbury pour la haine des livres, source d’émancipation et de liberté dangereuse pour tout gouvernement, que le 1984 d’Orwell, pour la surveillance exacerbée exercée par un état totalitaire pour contrôler la population… Mais là où ces deux chefs d’œuvres glaçants posait les bases d’une société dystopique très éloignés de l’époque où ils ont été écrits, cet album s’ancre dans notre réalité et il n’est pas besoin de trop pousser les curseurs si loin pour voir qu’il esquisse les contours d’un avenir possible où le numérique s’insinuerait tant dans nos vies qu’il la remplacerait peu à peu, estompant tout ce qui en fait le sel.

Avec ce récit profondément dystopique, François Durpaire balaye cinq millénaires d’histoire de l’écriture, montrant combien le livre est inextricablement lié à notre humanité. Son propos entre en résonnance avec le jubilatoire essai d’Umberto Eco, N'espérez pas vous débarrasser des livres qui démontrait que, malgré les cassandres prophétisant la fin des livres papier, le livre avait encore de beaux jours devant lui… Son histoire est précise et concise. Après avoir décrit une société déshumanisé s’abandonnant au numérique, il montre comment la résistance peut s’organiser à travers l’éducation des enfants qui devrait être le pilier sur lequel repose toute politique… et la privatisation rampante que connaissent nos système éducatifs ne peut que légitiment nous inquiéter… Lucide, sombre et dérangeant, l’album porte néanmoins en son sein une petite graine d’espoir qui nous laisse croire que tout n’est pas encore perdu… à condition d’être vigilant…

Révélé par Paradise (sur un scénario de Benoît Sokal), Brice Bingono signe un album d’autant plus somptueux qu’il est mis en couleur par les pinceaux subtils et délicats de Scarlett. Leur travail est au diapason de l’histoire. D’abord froid et clinique lorsqu’il s’agit de décrire de la société dystopique instaurée suite à la pandémie mondiale, les couleurs se font plus chaudes lorsqu’on découvre cette microsociété qui s’est donné pour but de renouer avec les livres.
Le Dernier Livre, planche de l'album © Glénat / Bingono / Durpaire / Scarlett
Le Dernier Livre n’est pas à proprement parler une histoire mais une réflexion glaçante sur nos sociétés contemporaines, notre rapport à la culture, à la consommation et à l’information, notre aptitude à accepter l’inacceptable… et sur le numérique qui s’insinue incidemment dans nos vies et nous ferme peu à peu au monde.

Servi par le dessin remarquable de Brice Bingono et les somptueuses couleurs de Scarlett, l’album s’inscrit dans le sillage d’un Fahrenheit 451 ou d’un 1984. François Durpaire s’ancre dans notre présent tourmenté et le contexte de pandémie mondial pour s’interroger sur la place du livre et de la culture dans nos société.

Cet album salutaire se devrait figurer en bonne place dans les bibliothèques et autres CDI pour aider tout un chacun à prendre conscience que la culture est le socle de notre humanité.


On découvre virtuellement le monde. L’information a remplacé la relation.le narrateur

Chronique by Le Korrigan