★★★★☆ La beauté au cœur des ténèbres
Bagnard de guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / PelaezAlors que d’autres pataugeaient dans la boue des tranchées, Ferdinand Tirancourt s’est enrichit en vendant du vin frelaté à l’armée. Il aurait pu finir devant un peloton d’exécution et reposer six pieds sous terre. Mais, à cause de son héroïsme, on lui a laissé le choix : combattre dans les tranchées ou pour partir pour le bagne… Il a choisi Cayenne. Après vingt et un jours de mer à éviter les coups de couteau et le vomi des autres bagnards, il se fait voler son paquetage par un garde chiourme… Il ne lui reste que son « plan », un suppositoire en métal où l’on conserve son pactole… Mais il ne le conservera pas longtemps… Tabassé par les gardiens, il s’en fera rapidement délester.

Il est d’emblée affecté au camp forestier de Charvein qu’on réserve aux fortes têtes et dont on ne revient que rarement indemne… Quelqu’un l’a pris en grippe et cherche à lui en faire baver… Qui et pourquoi ? Mystère… Mais il remarque bientôt qu’un autre prisonnier, un certain Alzani, richissime mafieux corse, semble s’intéresser de près à son cas et surveiller ses moindres faits et gestes…


Bagnard de guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / Pelaez
l’itinéraire chaotique d’un homme blessé
Après le fascinant Pinard de Guerre qui voyait un salopard cynique se muer en héros pour l’amour de la beauté, Philippe Pelaez et Francis Porcel se proposent de nous raconter la suite des aventures de Ferdinand Tirancourt.

Lorsqu’on évoque le bagne de Cayenne, c’est indubitablement Papillon, chef d’œuvre de Franklin J. Schaffner avec Steve McQueen dans le rôle-titre et Dustin Hoffman comme adjuvant, qui nous vient à l’esprit. L’enfer du bagne y est décrit avec minutie et la violence qui y règne est formidablement retranscrite par le cinéaste. On retrouve dans Bagnard de Guerre cette atmosphère suffocante et cette violence latente qui baignant presque dans chaque scène. Mais l’histoire ne se contente pas de nous décrire l’inhumain quotidien des bagnards, loin de là ! Philippe Pelaez fait une nouvelle fois montre de ses talents de scénariste en signant un récit entraînant riche en rebondissements impromptus. Personnages, dialogues et récitatifs introspectifs ont fait l’objet d’un soin tout particulier et confèrent toute sa force à cette histoire tragique qui, si elle peut se lire indépendamment de Pinard de Guerre, trouve toute sa mesure à l’aune du premier tome… Très contrasté, Ferdinand Tirancourt s’avère être un personnage savoureusement complexe qui est d’autant plus intéressant que son portrait s’enrichit au fil des pages et des liens qu’il tisse avec ses codétenus… Bagnard de guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / Pelaezà commencer par David Goren, violoniste dont la présence incongrue en ces lieux interlopes semble lézarder l’armure de cynisme de Ferdinand, comme un certain danseur l’avait rendu héroïque durant la Grande Guerre...

L’admirable travail de Francis Porcel rend le récit de Philippe Pelaez plus poignant encore. Soutenu par des couleurs subtiles et immersives, son trait expressif nous donne à voir les passions qui animent chacun des personnages, des plus sombres aux plus lumineuses, brossant un portrait saisissant de notre humanité. Ses décors s’avèrent magnifiques et nous immergent au cœur de la colonie pénitentiaire de Cayenne avec force détails qui crédibilisent le récit et densifie l’intrigue alors que chacun de ses plans, savamment étudiés, renforce la dramaturgie de l’histoire. Répondant à celle du premier tome, la couverture de l’album est une fois encore particulièrement réussie et pose avec art l’ambiance oppressante qui règne sur l’album…

Bagnard de guerre, planche de l'album © Bamboo / Porcel / PelaezBagnard de Guerre fait suite au fascinant Pinard de Guerre dans lequel Philippe Pelaez et Francis Porcel mettaient en scène un personnage cynique et amoral qui portait sur ses contemporains un regard lucide et désabusé… Un homme qui a tant aimé la guerre qu’il exècre ce qu’il est devenu et a tout fait pour échapper à la boue des tranchées, jusqu’à devenir un escroc et un profiteur, un salopard prêt à tout pour s’enrichir… Mais un salopard capable de risquer sa vie pour sauvegarder ce qu’il y a de beau dans l’humanité, comme pour préserver ce qu’il n’a pu sauver dans son âme tourmentée…

Après avoir échappé in extremis au peloton d’exécution, Ferdinand Tirancourt a dû choisir entre retourner dans les tranchées et une condamnation à huit ans de bagne… Il a opté pour le bagne et il ne va pas tarder à découvrir que quelqu’un s’applique à faire de son exil un véritable enfer…

Ce second tome qui nous immerge au cœur de la colonie pénitentiaire de Cayenne est un album captivant remarquablement bien écrit et superbement mis en image par un Francis Porcel particulièrement inspiré…


La Guyane, c’était l’enfer. Et Charvein, c’était l’enfer de l’enfer.Ferdinand Tirancourt

Chronique by Le Korrigan