★★★★★ La naissance du Moloch
Fritz Lang le Maudit, planche de l'album © Les Arènes / Liberge / DelalandeNé dans une famille bourgeoise, Fritz Lang abandonne ses études d’architecture pour se consacrer à la peinture. Profondément marqué par le Fantômas de Louis Feuillade, c’est dans le cinéma qu’il fera carrière, après avoir vaillamment combattu durant la première guerre mondiale…

Le 25 septembre 1920, après avoir surpris son mari avec sa maîtresse, la romancière Thea von Harbou, Élisabeth Lang est retrouvée morte, une balle tirée par le browning de son époux. L’enquête conclu à une mort accidentelle mais le drame non élucidé de cette nuit allait profondément marquer le cinéaste, le suicide, la mort et la culpabilité irrigant désormais l’ensemble de son œuvre…

Dans l’Allemagne de la République de Weimar, il va signer de nombreux chef-d’œuvre avec Théa Von Harbou comme co-scénariste alors que le National-Socialisme s’installe durablement dans le paysage politique allemand… Et si Théa loue la fierté retrouvée de son peuple, Fritz Lang perçoit peu à peu les dérives du régime et se sent en partie responsable de l’évènement d’Hitler au pouvoir…


Fritz Lang le Maudit, planche de l'album © Les Arènes / Liberge / Delalande
la vie fascinante et romanesque du « Maître des Ténèbres »
Après avoir signé l’édifiante Jeunesse de Staline et s’être intéressé par le captivant cas Alan Turing Eric Liberge retrouve Arnaud Delalande pour signer une passionnante biographie de Fritz Lang en se centrant sur sa période allemande, laissant de côté son œuvre hollywoodienne qui n’a pas autant marqué les mémoires… Le nom de ce cinéaste n’en reste pas moins intrinsèquement lié à l’histoire du septième art avec des chefs d’œuvre comme M Le Maudit, Le Docteur Mabuse, qui semble préfigurer Hitler, ou le fascinant et incontournable Metropolis. Mais, de nos jours, qui connaît l’homme derrière cet homme dont le génie marqua profondément des générations de cinéastes ?

Le récit est construit avec intelligence, montrant en parallèle la montée en puissance d’Hitler et du parti nazi et sa longue marche vers le pouvoir et les projets démesuré de Lang qui, s’il se comporte sur les plateaux comme un réalisateur intransigeant et exigeant, limite tyrannique avec ses acteurs et ses techniciens, s’avère plutôt discret et réservé au quotidien… Le scénariste souligne avec finesse les influences de ce cinéaste visionnaire et inspiré mais aussi son aura qui va grandissante malgré des critiques souvent décevantes… Mais il précise surtout les intentions de l’artiste expressionniste et les messages qu’il cherchait à faire passer dans ses films stylisés à l’esthétique soignée, aux éclairages fascinants et aux architectures vertigineuses… Fritz Lang le Maudit, planche de l'album © Les Arènes / Liberge / DelalandeUn policier obsédé par le possible crime de Lang, au comportement évoquant l’inspecteur Colombo, sert de fil rouge et vient rythmer le récit en venant plusieurs fois s’entretenir avec Lang pour lui faire comprendre qu’il ne lâche pas l’affaire et qu’il enquête toujours, rappelant combien les évènements de la nuit du 25 septembre 1920 hantèrent durablement le cinéaste…

Le dessin, lui aussi très stylisé, d’Eric Liberge est une petite merveille qui retranscrit avec force l’époque troublée de la montée inexorable du nazisme et l’atmosphère irréelle qui nimbe les chefs d’œuvres du cinéaste. Soignant tout particulièrement ses éclairages, jouant avec les ombres et sculptant la lumière, il rend, dans son travail graphique même, hommage au « Maître des ténèbres » qu’il dépeint comme un personnage éminemment complexe et délicieusement ambivalent. S’appuyant sur des photos et des films d’époque, il compose des planches magnifiques qui nous entraînent dans l’intimité et les tourments d’un artiste hors norme. Reprenant une superbe et fascinante photo du cinéaste, la couverture est une petite merveille de composition qui résume à la fois l’homme, son œuvre et son époque comme formant, inextricablement, un tout.

Fritz Lang le Maudit, planche de l'album © Les Arènes / Liberge / DelalandeSi son œuvre fait à jamais partie de l’histoire du cinéma, la vie de Friedrich Christian Anton Lang, plus connus sous le nom de Fritz Lang, reste méconnue du grand public malgé sa dimension éminemment romanesque.

Après avoir envisagé une carrière d’architecte pour se conformer aux ambitions paternelles, Fritz Lang a embrassé une carrière artistique et s’est fait peintre, caricaturiste et dessinateur avant d’être fasciné par le cinéma et de s’y consacrer pleinement après la Grande Guerre. Malgré des critiques réservées voire lapidaires, il connaît un succès indéniable auprès du public alors que sa vision du cinéma, son esthétisme léché, ses architectures vertigineuses ou ses éclairages envoûtants dvaient inspirer de nombreux cinéastes et marquer le septième art d’une empreinte indélébile…

S’amorçant avec la tragique disparition de son épouse, sorte de pêcher originel qui hantera le cinéaste sa vie durant, le brillant scénario de Arnaud Delalande met en parallèle l’aura grandissante de Fritz Lang et la montée inexorable du nazisme, avec comme point d’orgue la demande impromptue de Goebbels, ministre de la propagande du Reich, qui lui offre la direction du cinéma allemand, malgré ses ascendances juives et son Testament du docteur Mabuse, clairement anti-nazi… Elle précipitera sa fuite à Hollywood… Eric Librge fait comme de coutume montre d’un saisissant talent, rendant, par son travail graphique même, un hommage appuyé à ce « Maître des Ténèbres » que fut Fritz Lang…

Fritz Lang le Maudit s’impose comme l’un de ces chef-d’œuvre incontournable du neuvième art qui nous donne qui plus est la furieuse envie de nous replonger dans Metropolis, M le Maudit ou le Docteur Mabuse


- Berlin n’est plus qu’une grande Babylone. Elle est devenue décadente, ravagée par l’inflation, la spéculation… le crime ! Feuillade et les français avaient leur miroir du crime pendant la guerre… Musidora, la Vampire… Fantômas ! Il nous faudrait le nôtre… Pourquoi pas ? Celui de l’Allemagne d’aujourd’hui… Un spectre.
- Un génie du mal ?
- Oui ! Un maître diabolique, l’incarnation de nos fantasmes, le produit d’une société vaincue et déliquescence. Notre Dorian Gray… Notre Fantômas !dialogue entredialogue ente Fritz Lang et Théa von Harbou
Chronique by Le Korrigan