★★★★☆ A hauteur d’Homme(s)
Une histoire populaire de la France, planche du tome 2 © Delcourt / Rémy / Lugrin / Xavier / NoirielPour beaucoup, l’histoire de France n’est qu’une litanie de rois et de grandes figures, de batailles, de victoires et de défaites, de pertes et de conquêtes… Bouvine, Azincourt, Marignan, Austerlitz, Sedan et tant d’autres…

L’idée iconoclaste de Gérard Noiriel, historien spécialiste de l’immigration et de la cause ouvrière, est de ne pas s’intéresser à ces grands hommes ou femme qui figurent en bonne place dans les livres d’histoire, mais de nous raconter une histoire populaire de la France, une histoire à hauteur de ceux qui l’ont faite. Ce changement de paradigme lui permet de dégager des lignes de force édifiants qui offrent au lecteur d’intéressantes pistes de réflexions, lui donnant les clefs d’une intéressante relecture de l’histoire…

connaître le passé pour comprendre le présent
Son postulat de base est que l’histoire populaire de la France est à l’opposé du roman national que l’on tente de nous inculquer depuis la Troisième République… De par ses sujets d’étude, l’historien aborde l’histoire par le prisme de l’immigration, du développement du sentiment d’identité nationale qui se construit sur le rejet des étrangers et des mouvements ouvriers, source de tant de progrès sociaux…

Une histoire populaire de la France, planche du tome 2 © Delcourt / Rémy / Lugrin / Xavier / NoirielIl centre d’abord son propos sur ces étrangers que l’on va chercher dès que le besoin de main d’œuvre se fait sentir, et qu’on pointe du doigt et qu’on rejette dès que se redresse l’économie du pays… L’album montre comment la presse, pour contrer l’écroulement de ses ventes, ont fait la part belle aux faits divers, montant des évènements en épingle et mettant l’accent sur l’insécurité et alimenté la xénophobie et l’antisémitisme qui gangrène depuis des décennies la société française et sclérose le débat politique… A travers cette doctrine l’auteur met en lumière la politique coloniale de la France, que les gouvernements successifs ont justifié par la mission civilisatrice au nom de valeur humanistes alors qu’ils n’avaient pour objet que l’essor de l’économie française et l’enrichissement d’une minorité… Tel le percement du Canal de Suez qui apparait comme une véritable prouesse technologique dans bien des ouvrages qui passent prudemment sous silence que des milliers d’ouvriers égyptiens sont mort pendant son percement… Toute ressemblance avec une prochaine coupe du monde n’est-il que le fruit du hasard ou la victoire du capitalisme exacerbé qui fait peu cas de l’individu…

L’auteur montre comment les élites ont soutenu les mouvements ouvriers quand ils servaient leurs desseins et déstabilisaient leurs opposants, avant de les abandonner ou de les combattre avec force lorsqu’ils finissaient par mettre en danger l’ordre établi dont ils étaient les principaux bénéficiaires… Une histoire populaire de la France, planche du tome 2 © Delcourt / Rémy / Lugrin / Xavier / NoirielEt quand les ouvriers parvenaient à se fédérer et à faire front, quand ils devenaient une menace pour les institutions de la République par leurs revendications sociales trop appuyée, une bonne guerre venait bien souvent à point nommé pour noyer dans la boue et le sang l’idée même de révolte et souder le peuple autour d’un idéal national et contre un ennemi commun… L’auteur souligne aussi comment, au sortir de la seconde Guerre Mondiale, le peuple a obtenu des droits qui protégeaient les citoyens des accidents de la vie, ces protections sociales que les gouvernements qui se sont succédés s’efforcent depuis de mettre à bas, usant de la peur du chômage et du mirage de la société de consommation pour détourner le peuple de ses légitimes combats…

Le dernier chapitre s’intéresse aux mouvements des Gilets Jaunes et le parallèle entre Courbet qui prit l’initiative de détruire la colonne Vendôme, symbole des victimes des guerres napoléoniennes, et les manifestants d’aujourd’hui qui ont saccagé le musée de l’Arc de Triomphe s’avère tout à la fois pertinent et troublant…

L’humour distillé par Lisa Lugrin et Clément Xavier et le dessin cartoonesque et expressif d’Alain Gaston Rémy permettent d’atténuer le propos plutôt sombre de l’auteur… Pourtant, ce diptyque est néanmoins porteur d’espoir… Car si l’histoire n’est qu’un éternel recommencement, avec une minorité qui tente d’imposer ses vues à la majorité sous couvert de démocratie en jouant avec les peurs et en alimentant les haines, un peuple qui connaît son histoire et l’histoire de ses luttes sait qu’il a entre les mains le pouvoir de décider de son avenir…

Une histoire populaire de la France, planche du tome 2 © Delcourt / Rémy / Lugrin / Xavier / NoirielAprès un premier tome nous entraînant de la monarchie à la Commune de Paris, ce second opus s’amorce avec la Révolution Industrielle pour s’achever avec la révolte des Gilets Jaunes et sur l’idée que les plus belles pages de notre histoire restent encore à écrire…

Passionnant et solidement documenté, le livre de Gérard Noiriel est joliment adapté par Lisa Lugrin, Clément Xavier et Alain Gaston Rémy, scénaristes et dessinateur qui réussissent le tour de force de contrebalancer la noirceur du récit par un humour décalé, sans rien enlever à la force du propos.

Une histoire populaire de la France est un ouvrage dense, foisonnant, salutaire et édifiant que tout un chacun devrait lire pour mieux comprendre la marche de l’histoire et prendre conscience de ce qui se joue aujourd’hui…

Chronique by Carabin