★★★★★ Elle s’appelait Yael…
Derrière le rideau, planche de l'album © Dargaud / Del Giudice1937, Un été dans le Sud de la France. La nature est gorgée de soleil. Yaël est ravie : on fête ses huit ans, elle joue à cache-cache avec ses cousins. Innocente et insouciante, elle ne saisit pas parfaitement ce que son père fait, caché lui aussi, avec une jeune femme derrière un rideau.

1939, Yaël a dix ans. Sa maman décède d’un cancer ; fin de l’insouciance. La fillette ne comprend pas le refus de ses grands-parents paternels de les rencontrer pour une histoire de religion et commence à s’interroger sur sa judéité.

1940, Yaël a onze ans, son père est parti au front. Le monde autour d’elle devient (vert de) gris et oppressant.

1941, Yaël a douze ans. Elle grandit. Elle éprouve les bouleversements de l’adolescence mais surtout du monde qui l’entoure : les lois sur les statuts des juifs sont promulguées. Ses questionnements se multiplient…


Derrière le rideau, planche de l'album © Dargaud / Del Giudice
un récit à hauteur d’enfant
La jeune autrice Sara del Guidice, si elle s’inspire d’anecdotes qui lui ont été racontées par ses grands-parents, choisit de le faire à hauteur d’enfant en prenant comme narratrice un personnage fictif crée pour l’occasion : la petite Yaël. Son récit est finement construit car elle nous relate à la fois les bouleversements ordinaires dans la vie d’un enfant durant ces années charnières que sont le passage de l’enfance à l’adolescence mais également son regard de plus en plus aiguisé sur le monde qui l’entoure. Sa candeur initiale quand elle découvre son père en charmante compagnie peut prêter à sourire mais son regard innocent sur les événements dramatiques des années 1940 confère à ceux -ci une portée encore plus grande et une dimension tragique. Yaël est «derrière le rideau », c’est-à-dire un peu cachée et avec un angle de vue qui n’est pas tout à fait le même que celui des autres spectateurs.

Derrière le rideau, planche de l'album © Dargaud / Del GiudiceL’on peut comprendre cela comme une métaphore de la démarche de l’autrice. Les bandes dessinées sur la Seconde Guerre Mondiale abondent, c’est presque un genre à part entière, et il faut désormais trouver un nouvel angle pour aborder ces épisodes dont l’aspect terrible est quelque peu émoussé par les clichés. Sara Del Giudice ne fait pas de grands effets de manche et ne se complaît pas dans le pathos. Au contraire. Elle adopte parfois une écriture blanche et sait aussi très bien mettre à profit l’ellipse si emblématique dans le 9 e art dans une fin qui devrait vous marquer longtemps.

un dessin tout en retenue
Son dessin est tout aussi pudique que son écriture. La douceur et la rondeur des traits contrastent d’autant plus avec la menace qui se précise. Elle joue avec virtuosité des couleurs, des ombres, des lumières et même des textures (intégrées par Photoshop sur une base au crayon) pour suggérer un intérieur chaleureux ou au contraire le dénuement qui s’installe. Grâce à la lisibilité du trait, à la sobriété des dialogues et surtout au glossaire final (initialement envisagé pour la version italienne de l’album et donc à destination d’un public qui ne connaissait pas forcément l’histoire de France), cette œuvre participe pleinement au devoir de mémoire. Elle pourra sans nul doute être très utile en cette période du triste anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv pour faire découvrir à tous, enfants et adultes, des épisodes de notre histoire qu’il ne faut pas oublier.

Merci à Dargaud et à Netgalley France pour m’avoir fait découvrir cette première œuvre très prometteuse.

Derrière le rideau, planche de l'album © Dargaud / Del GiudicePas facile d’évoquer encore une fois le sort des Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale en bande dessinée sans tomber dans les redites et les clichés ! Mais Sara del Guidice y parvient fort bien dans son premier album en adoptant un récit à hauteur d’enfant : tout ce qu’on perçoit c’est par les yeux de Yaël,une petite fille qui fête ses huit ans en 1937 au début du récit et qu’on suivra jusqu’à ses treize ans.

Tout est vu par le prisme de son regard qui devient plus affûté au fur et à mesure qu’elle grandit. Parfois ses interprétations candides prêtent à sourire mais souvent cela confère au récit une résonnance tragique car nous en connaissons par avance l’épilogue. Le dessin tout en rondeur et en couleurs pastel fonctionne lui aussi dans la retenue et cette sobriété fait ressortir également encore davantage le drame qui se joue.

Une première œuvre déjà très aboutie à lire en famille !


L’inquiétude, c’est un phénomène bizarre. Normalement quand on passe quelque chose à quelqu’un, on ne l’a plus. Or, avec l’inquiétude, ça ne marche pas comme ça. Plus on la passe aux autres et plus on en a soi-même. Vraiment bizarre.Yaël

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