★★★★☆ Ce n'est pas rien d'être éclusier (*)
L' Ecluse, planche de l'album © Bamboo / Aris / PelaezSur les berges du Lot, dans les années 60, Octave a succédé à son père au poste d’éclusier. Bossu, le visage déformé et presque muet, il est le souffre-douleur des gamins du village et seule Fanette semble lui accorder son amitié…

Lorsqu’une troisième noyée est trouvée dans son écluse, les esprits s’échauffent. Des villageois dénoncent l’incompétence du maire et semblent prêt à rendre eux même justice, les rumeurs du village faisant d’Octave parait être le coupable idéal…

C’est dans ce climat on ne peut plus tendu que l’Inspecteur Mollinier, venu de Cahors, tente de mener son enquête…


un polar social, sombre et tragique
L’année 2022 aura été particulièrement riche pour Philippe Pelaez qui signe pas moins de cinq titres particulièrement réussis, dans des registres très différents, de Furioso au Bossu de Montfaucon en passant par l’Enfer pour Aube, Bagnard de Guerre et l’Automne en baie de SommeL' Ecluse, planche de l'album © Bamboo / Aris / PelaezAlors que son atmosphère tragiquement sombre trouve un écho avec le saisissant dans mon village on mangeait des chats, l’ombre d’Hugo qui planait avec celle de Dumas sur son Bossu et sur l’Enfer pour Aube nimbe aussi ce récit où le couple Esmeralda / Quasimodo semble s’incarner dans celui dans sa Fanette et son pauvre Octave, héros involontaires du drame qui va se jouer… Son récit met en exergue la cruauté, la méchanceté et la lâcheté des villageois qui, par peur, vont laisser un pauvre bossu orphelin de mère être livré à ses bourreaux alors qu’ils connaissaient pertinemment, au fond d’eux, l’identité du coupable… Mais le récit de Philippe Pelaez s’avère plus subtil et bien plus désespéré qu’il n’y parait, la fin de l’album claquant comme un uppercut laissant le lecteur groggy et éclairant d’une lumière nouvelle et malsaine la première planche de l’album…

Une petite musique, lancinante, vient insidieusement accompagner le récit… un air d’accordéon mélancolique et monotone… et la voie tourmentée de Brel chantant son Eclusier, œuvre puissamment bouleversante et injustement méconnue qui donne à ressentir le désespoir d’un homme cabossé par la vie et détruit par la floie des hommes. Pour la petite histoire, cette chanson mettant en scène un homme abîmé par la guerre est l’une de rares de l’artiste à avoir fait l’objet d’un clip particulièrement subtil… Et l’on peut tisser bien des liens entre son éclusier et le bossu de l’histoire, certains explicites, d’autres plus ténus et presque évanescents… L' Ecluse, planche de l'album © Bamboo / Aris / PelaezL’ironie mordante de la fin, arrachant d’une certaine façon le personnage à son sombre destin, s’avère à la fois atrocement tragique et pourtant porteuse d’une once d’espoir, glaçante…

Gilles Aris, à qui l’on doit Lucienne ou les millionnaires de la Rondière ou la Balade de Dusty (sur un scénario d’Aurélien Ducoudray) fait une fois montre de son talent de metteur en scène en posant des décors superbes où il fait évoluer une saisissante galerie de personnages, ignobles ou attachants, à qui il donne vie avec une apparente facilité. Il parvient ainsi à faire ressortir la bonté de la Fanette comme la cruauté d’un Alban ou la présence imposante d’un Albert Mychkine… Sous ses crayons subtils, rehaussé par une mise en couleur délicate et nuancée, difficile de ne pas ressentir de l’empathie pour le jeune Octave qui allait bien malgré lui se retrouver au centre d’une tragique affaire… Mais ce qui fascine, c’est la capacité du dessinateur à distiller insidieusement cette atmosphère étouffante, presque suffocante, qui plane sur ce qui aurait dû être un paisible village du sud-ouest…

L' Ecluse, planche de l'album © Bamboo / Aris / PelaezScénariste aussi talentueux qu’éclectique, Philippe Pelaez signe un nouvel album sombrement envoûtant qui met en exergue la cruauté et la lâcheté des hommes…

Alors que des jeunes femmes sont retrouvées noyées dans son écluse, Octave, difforme, muet et souffre-douleur du caïd du village, va devenir aux yeux des villageois le coupable idéal…

Le dessin subtil et les couleurs délicates de Gilles Aris mettent avec force en image ce récit tragique et tortueux sur lequel plane l’ombre imposante de Jacques Brel, de son Eclusier et la musique lancinante et mélancolique d’un accordéon agonisant…

Solidement charpenté, l’Ecluse est un roman graphique noir et fascinant qui ébranlera plus d’un lecteur par sa chute aussi ironique qu’impromptue.


Faut pas que tu écoutes ce qu’on dit sur toi, Té ! Les gens sont méchants, c’est dans leur nature !une villageoise


(*) vers de l’Eclusier de Jacques Brel
Chronique by Le Korrigan