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Entretien avec Capia
Interview accordé aux SdI en Décembre 2025


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ? Si oui, je me ferais violence mais je sais qu’un « tu » risque tôt ou tard de partir tout seul pendant que je nettoierai mon clavier…

Absolument pas, c’est plutôt le vouvoiement qui a tendance à blanchir ma toison. Tutoyons-nous, soyons fous ! smiley

Vive la folie ! Merci smiley
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans ?)

J’ai suivi un cursus scolaire artistique secondaire et supérieur au sein des instituts St-Luc à Liège, en section bande dessinée, et ce jusqu’en 2008.
Fanatique d’animation, mon objectif professionnel initial était de travailler dans ce domaine, mais j’ai réalisé rapidement que passer mes journées sur un ordinateur était hors de ma portée (bref, je déteste ça !).
Ensuite, j’ai commencé à arpenter les salons et festivals en tant que jeune dessinatrice avec mes fardes à dessins, ce qui m’a permis de faire beaucoup de belles rencontres et par la même occasion, de publier mon premier récit illustré « Astérion » aux éditions Galet.

Par la suite, j’ai travaillé dans l’illustration de manière générale : collaborations diverses, participations à des collectifs, plusieurs sketchbooks autoédités, puis je me suis lancée dans l’aventure de la campagne Ulule pour un projet BD nommé Lona la Hideuse, avec Maxime Fontaine au scénario ( projet ayant subi une très longue attente, mais qui devrait se finaliser dans quelques mois. )
Pour finir, j’ai eu l’honneur d’être contactée pour reprendre « Le Paris des Merveilles » aux Editions Drakoo, dont le premier tome de ce nouveau diptyque verra le jour fin 2025, sous forme d’hommage à Etienne Willem.
Ce qui me passionne ? Essentiellement la musique, la nature, les mythes et légendes, le monde de l’animation sous toutes ses formes comme dit plus haut… Et bien sûr, la BD.
Le Paris des Merveilles, rough d'une planche du tome 3 © Capia
Enfant, quelle lectrice étais-tu et quels étaient tes livres de chevet ? La BD a-t-elle toujours occupé une place de choix ?
Sur ma table de chevet, ma table de salon, dans mes toilettes… Il y a toujours eu des BD partout !
Mes parents étant à l’époque férus de BD essentiellement franco-belge, il y avait déjà une belle collection à mon arrivée, j’ai donc été nourrie au neuvième art dès le plus jeune âge.
Je suis passée par beaucoup de classiques, des Schtroumpfs à Lucky Luke, en passant par Tintin, Cubitus, Cupidon, les Petits et Grands Spirou, les Zappeurs, etc… Soit qu’on me lisait, soit qu’on me laissait découvrir ( et que je ne comprenais pas forcément, du même coup. smiley ).
Plus tard, et souvent par des hasards insoupçonnés, j’ai découvert d’autres formes de BD, plus poétiques ou au contraire sombres, plus captivantes, plus en adéquation avec mes choix de jeune adulte et avec l’évasion onirique que je cherchais ardemment dans mes lectures.
Donc oui, la BD a toujours fait partie de mon quotidien, tout comme le cinéma d’animation.
Le Paris des Merveilles, crayonné d'une planche du tome 3 © CapiaLe Paris des Merveilles, encrage d'une planche du tome 3 © Capia
Devenir dessinatrice de BD, était-ce un rêve de gosse ? Un artiste en particulier a-t-il fait naître ta vocation ?
Etrangement, pas du tout !
Car en réalité, je n’imaginais pas une seule seconde qu’il était possible d’en faire un métier. Jusqu’à ce que je découvre que les études artistiques existaient, que les écoles d’art n’étaient pas utopiques.
Du reste, je me suis réellement intéressée à « l’artiste » plus qu’à « l’œuvre » que je lisais lorsque j’ai découvert le somptueux travail de Frank Pé, avec sa BD « Broussaille ».
Une claque. Un véritable revirement sur ma façon de voir la bande dessinée, que je considérais jusqu’alors comme un simple divertissement destiné à faire rire.
Le travail de Frank Pé a révélé dans mon petit crâne le potentiel énorme de ce média, tout comme pouvait l’être le cinéma, la littérature ou la musique. La BD ne se contente pas de faire rire, elle fait réfléchir, rêver, elle questionne, elle choque aussi… Bref, elle offre un panel inépuisable de sentiments et d’imaginaire, par l’association de dessins et de textes ( pour moi qui déteste lire, le compromis était parfait ! ).
Puis j’ai fait mes propres recherches, acheté mes propres BD, choisi les artistes dont le style me parlait…
Je crois que c’est à ce moment-là que je me suis dit que moi aussi, j’avais peut-être des choses à raconter et à montrer, mais que pour parvenir à ce niveau, il allait falloir trimer dur.

Le Paris des Merveilles, rough d'une planche du tome 3 © CapiaSi tu devais conseiller un album à un béotien désireux de découvrir la richesse du neuvième art, quel serait-il ?
Sans hésiter, ZOO de Frank Pé et/ou Les Indes Fourbes d'Alain Ayroles et Juanjo Guarnido ( oui ça fait 2 ).

Deux perles incontournables à différents niveaux : avec le premier, on se plongera dans un drame poétique rehaussé d'un univers animalier splendide propre à l'auteur; et avec le second, on vivra l'aventure prenante et sournoise d'un vaurien dans toute sa splendeur.

Quelles sont selon toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Ce n’est pas un secret lorsqu’on s’intéresse un tant soit peu à ce métier : la plus grosse difficulté à mon sens est avant tout de sortir de la masse, de réussir à susciter l’intérêt au milieu de nombreux autres artistes déjà présents sur le marché. Et de ce fait, de réussir à en vivre un minimum, beaucoup d’auteurs de bandes dessinées n’y parviennent pas encore.
C’est un parcours de longue haleine, avec beaucoup de facteurs à considérer et qui exige bien plus que la seule motivation. Heureusement, de nos jours, il existe des tas de canaux et de moyens de diffuser son travail, tant qu’on est capable de les exploiter judicieusement. La diversification ( BD, illustration, publicité, tatouage, etc. ) est importante également, c’est même l’un des avantages à travailler en tant que dessinateur. Parfois, c’est aussi le coup de chance qui permet de mettre un pied à l’étrier.
Pour le côté positif ( car oui, il y en a quand même :-P), travailler et évoluer dans un domaine alliant passion et discipline fait partie des plus grandes bénédictions de ce métier.
Donner vie à des univers, des personnages, explorer des récits de tous bords sous une multitude de styles et techniques, c’est comme faire du cinéma couché sur papier. C’est grisant, stimulant, mais aussi complexe et exigeant. Et c’est tout ce que j’aime.

Le Paris des Merveilles, encrage d'une planche du tome 3 © CapiaOn a appris récemment que tu avais été choisie pour prendre la suite du talentueux et regretté Étienne Willem sur le Paris des Merveilles tiré du fantastique et fabuleux roman de Pierre Pevel. Comment avez-vous rejoint cette fantastique aventure ?
J’ai buté sur Christophe Arleston à la sortie d’une taverne et-
Non, plus sérieusement, J’ai tout simplement été contactée par la maison d’édition l’année passée, pour savoir si j’étais intéressée par une reprise de ce projet, et donc effectuer quelques essais.
Après un moment de réflexion, tout en considérant le contexte et l’importance de cette proposition, j’ai décidé d’accepter, non sans quelques appréhensions sur mes capacités à poursuivre l’œuvre d’Etienne.
Je dois dire que j’ai été bien entourée et aiguillée tout au long de la réalisation, et j’espère grandement que le public sera satisfait du résultat final.

Etais-tu une fervente lectrice du Paris des Merveille (le roman) ou de son adaptation ?
En toute franchise, je ne suis absolument pas lectrice de romans, quels qu’ils soient. Sans doute une grosse lacune de ma part…
De plus, l’adaptation en BD était l’une des rares séries d’Etienne que je n’avais pas encore lues.
J’ai donc découvert les romans de Pierre en même temps que sa version BD.
Cependant, j’ai toujours été très attirée par le steampunk et les univers alternatifs, de ce fait, Le Paris des Merveilles ne pouvait que me correspondre.

Le Paris des Merveilles, rough d'une planche du tome 3 © CapiaComment as-tu abordé la reprise de cette série aventureuse et féérique portée par la plume alerte du romancer et sublimé par les somptueux dessins d'Etienne dont la générosité et la gentillesse nous manque cruellement ? As-tu eu la chance de le croiser ?
Je connaissais Etienne depuis de nombreuses années, par le biais des festivals et salons auxquels nous nous rendions. Il m’a beaucoup soutenue et encouragée lorsque j’ai débuté ma carrière de dessinatrice, toujours très accessible, bienveillant et déconneur au possible. Il fait partie de ces personnes que je respecte profondément, tant humainement que professionnellement…

C’est pourquoi j’ai été très touchée et en même temps extrêmement nerveuse, en considérant l’importance et le contexte de cette reprise. J’étais quand même hésitante et j’ai pas mal cogité dans mon coin. Je sortais d’une période très difficile, avec des projets à avancer, je commençais à peine à reprendre confiance en moi.

Le plus dur fut de me projeter, de peser le pour et le contre et de savoir si j’étais suffisamment à la hauteur du défi à relever. L’accueil et le soutien des différents intervenants de ce projet m’ont aidée à me lancer, et malgré le stress, de me sentir suffisamment à l’aise pour m’y intégrer complètement et me permettre d’avancer sans trop tâtonner.

Les personnages créés par Etienne sont-ils faciles à reprendre et à animer ?
En toute franchise, même si nos styles graphiques se rapprochent, ce n’est jamais simple de s’adapter à des personnages et un univers qui ne sont pas les vôtres à la base.
L’univers graphique du Paris des Merveilles étant déjà bien établi, je me devais de le respecter au mieux, sans pour autant « faire du Willem » car ce n’était pas non plus le but.
La cohérence des personnages principaux et secondaires existants était primordiale, certains lieux également (le salon de Griffont par exemple).
Pour le reste, j’étais beaucoup plus libre dans mes recherches et propositions visuelles.

Le Paris des Merveilles, encrage d'une planche du tome 3 © CapiaQuel personnage as-tu pris le plus de plaisir à mettre en scène ?
J’ai beaucoup aimé travailler sur Griffont. Tous les personnages sont intéressants à leur manière, mais même si je suis généralement plus à l’aise avec les personnages féminins, travailler sur un homme à l’aspect gentleman de la belle Epoque est très sympa, ça me sort complètement de mes habitudes
J’ai eu un gros coup de cœur pour Azincourt également, il n’intervient pas souvent, mais qu’est-ce qu’il est fun à dessiner !

Etienne avait-il déjà commencé à travailler sur l'album avant les tristes événements que l'on sait ?
Oui, lorsque j’ai été intégrée au projet, Etienne avait déjà réalisé la couverture de l’album et une quinzaine de planches, dont certaines avaient des trous.
Il avait également dessiné tout le storyboard de l’album, que j’ai tenté de retranscrire au mieux à quelques corrections près.

Comment s'est organisé le travail avec Pierre Pevel sur ce premier album ? Du synopsis à la planche finalisée, quelles furent les différentes étapes de l'album ?
Il y a eu quelques échanges avec Pierre Pevel pour certains détails, lorsqu’il y avait des hésitations sur un passage de l’histoire, un design de personnage, etc.
Mais j’ai beaucoup plus échangé par mails groupés avec les autres collaborateurs autour du projet, dont Tanja, la coloriste. Chacun d’eux approuvaient régulièrement les différentes avancées. (Une très belle équipe, au passage ! smiley
Les étapes initiales étant déjà achevées (synopsis, séquencier écrit et découpage dessiné), je réalisais et soumettais plusieurs planches crayonnées (en bleu) pour validation avant de les mettre au net (au crayon), puis de les expédier chez l’éditeur pour que Tanja puisse prendre le relai.
Le Paris des Merveilles, rough d'une planche du tome 3 © Capia Le Paris des Merveilles, rough d'une planche du tome 3 © Capia
Quelle étape te procure le plus de plaisir ?
L’étape crayonnée, sans hésitation. C’est un joyeux bordel de traits partout et j’adore ça, ça rend la case vivante même si ce n’est pas l’étape finale. J’aime le croquis et le dessin fouillé, je pense que ça se ressent pas mal dans ma façon de travailler.
C’est aussi pour ça que j’aime faire mes mises au net au crayon, plutôt que de passer par une technique à l’encre. C’est à mon sens assez délicat, mais aussi plus dynamique.
Je ne suis pas suffisamment au point ni à l’aise avec l’encrage classique pour le moment.

Dans quel état d'esprit es-tu à présent que tu as bouclé le dessin de l'album ?
Soulagée pour tout un tas de raisons, très contente mais pas moins nerveuse pour autant.
L’accueil qui sera fait à cet album compte beaucoup, surtout pour aborder le second tome avec sérénité. Mais quoiqu’il en soit, je me sens fière d’avoir contribué à cet album et à l’hommage fait à la mémoire d’Etienne et de son œuvre.
J’espère que le public le percevra de la même façon. smiley

Peux-tu en quelques mots nous parler de tes projets présents et à venir ?
Concrètement, nous allons bientôt entamer le storyboard du tome 4 du « Paris des Merveilles », tout en continuant la mise en couleur de planches (Ulule) pour ce qui me concerne.
De nouveaux sketchbooks verront également le jour en 2026 avec un peu de chance.
Pour finir, j’aimerais proposer un projet très personnel et déjà bien avancé en écriture, traitant de mythologie fantastique complètement revisitée.
Nous verrons bien de quoi demain sera fait. smiley
Le Paris des Merveilles, encrage d'une planche du tome 3 © Capia
Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Pour faire un gros résumé :
La série animée « Arcane » (un bijou !) (ndlr : oh que oui !)
La comédie musicale « Hamilton » (qui m’a pas mal réconciliée avec ce genre théâtral),
L’album « Bright As Blasplemy » du groupe de rock Chevelle ,
En BD,
[ « Murena » T13 de Jean Dufaux et Jérémy Pétiqueux ,
« La Cuisine des Ogres » de Fabien Vehlmann et Jean-Baptiste Andreae,
« Le Château des Animaux » de Xavier Dorison et Félix Delep.
« Minuit Passé » de Gaëlle Geniller. (ndlr : mais quelle merveille que cet album !)

Le Paris des Merveilles, rough d'une planche du tome 3 © Capia Le Paris des Merveilles, encrage d'une planche du tome 3 © Capia
Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…

Si tu étais…

un personnage de BD : Nävis
un personnage de roman : Antigone (oui c’est vieux smiley)
un animal : le chien. J’adore mâcher des pantoufles.
une chanson : ouf, il y en a tellement… The Show must Go On ?
un instrument de musique : la guitare électrique
un jeu de société : le Scrabble (ou le Jenga )
une découverte scientifique : heuuuu… L’auto-dérision ?
une recette culinaire : la bolognaise come la mama ou la mousse au chocolat.
une pâtisserie : la tarte au Riz
une ville : Manchester, ville du rock.
une qualité : empathie profonde
un défaut : pas très ponctuelle
un monument : Stonehenge
une boisson : un chocolat chaud
un proverbe : Rome ne s’est pas faite en un jour.

Un dernier mot pour la postérité ?
…Uno ! non, c’est nul.
Alea Jacta Est.

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé !
Merci à vous, surtout pour votre patience. smiley
Le Paris des Merveilles, planche encrée du tome 3 © Capia

Le Korrigan



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