







Bonjour et merci de vous (re)prêter au petit jeu de l’entretien…
Avec plaisir !
Question liminaire: Il y a sept ans, lors de notre précédent entretien, nous avions opté pour le tutoiement… Pouvons-nous poursuivre sur ce mode ou notre âge désormais vénérable impose-t-il de passer au vouvoiement ?
Nous sommes encore jeunes, allons-y pour le tu !
Quoi de neuf dans ta vie de scénariste depuis 2018 ?
Eh bien, j’ai découvert que tout allait bien plus vite que je ne l’aurais cru. J’ai relu l’interview de 2018 histoire de me mettre à jour, et j’ai eu l’amère surprise de découvrir que tous les projets dont je parlais et qui allaient démarrer (
Les souris du Louvre,
Alyson Ford) sont déjà de l’histoire ancienne. Comme quasi tous mes albums, en fait. Et ça, je ne m’y attendais pas quand j’ai commencé la BD. J’avais l’impression que je pourrais en profiter un peu plus longtemps. Mais non,
Lili Crochette,
Sorcières sorcières,
Nanny Mandy… tout cela appartient déjà au passé. C’est un peu triste et c’est assez vertigineux de se dire qu’il va falloir tout recommencer avec de nouveaux projets qui auront une durée de vie tout aussi limitée. Heureusement, j’écris pour d’autres supports que la bd, ça m’aère énormément. Et je continue à me former sur l’écriture en allant lorgner du côté de l’écriture de scénarios de films. C’est la clef pour lutter contre la déprime : toujours apprendre.
As-tu vu ton métier de scénariste évoluer depuis cette date ? Penses-tu que l’arrivée de l’IA générative puisse bouleverser de fond en comble le petit monde de la BD ?
Je crois avoir répondu à la première partie de la question dans ma réponse précédente. Voilà ce qui a évolué, ce constat de cette course en avant permanente qu’il faut maintenir si on veut rester à flot. Je crois qu’il y a un peu plus de cynisme dans ma vie depuis ce constat, que je vais devoir combattre pour qu’il ne corrompt pas mes nouveaux projets ! Moins de cynisme et plus de paillettes, c’est mon nouveau crédo.
Quant au reste, j’ai l’impression qu’on en a déjà marre de l’IA, non ? Personnellement, je ne suis pas inquiet pour mon métier. Peut-être suis-je naïf, mais il y aura selon moi toujours une part humaine que les lecteurs chercheront inconsciemment et que l’IA ne pourra jamais générer : les non-dits, les silences, l’amertume, le regret… tout ce qui exprime une vie intérieure tourmentée et un langage non verbal implicite.
Te souviens-tu de ta première rencontre avec Mickey & cie ? Y a-t-il une aventure de Mickey ou de Donald lu dans ton enfance qui t’ait particulièrement marqué et qui agit aujourd’hui comme une madeleine de Proust ?
Ma première rencontre a lieu à la maison quand j’étais tout petit. Mon grand-père travaillait dans l’imprimerie qui imprimait le journal de Mickey. Donc j’en avais BEAUCOUP à la maison. J’ai toujours adoré cet univers, ces personnages. Il y a eu des histoires très marquantes et j’ai plaisir à les retrouver aujourd’hui car j’ai un petit bonhomme à la maison qui vient de tomber dedans à son tour. Alors, je lui pique de temps en temps pour le plaisir ! « La grande épopée de Picsou » par Don Rosa restera ma madeleine à tout jamais. Et j’ai eu l’immense plaisir d’imaginer un prologue à cette histoire avec « le dragon de Glasgow », notre album avec Fabrizio Petrossi sorti chez Glénat.
Comment as-tu croisé la route de Dav et qu’est-ce qui t’a donné envie de créer avec lui une aventure de Mickey ?
Tout commence en 2008, à Angoulême. Je rêve de devenir scénariste. Tandis que je fais la queue pour une dédicace, il me confie son carnet de croquis, car j’aimerais lui écrire une histoire. Un de ses personnages me plait et j’écris un petit scénario de 8 planches qu’il storyboarde entièrement, mais qui ne voit finalement pas le jour hélas.
En tout cas, on s’est bien entendus et l’idée de collaborer est restée. On s’est découvert une passion commune pour Disneyland Paris et pour tout ce qui compose ce parc, sa création, son histoire. On est passionnés par ça. De son côté, il était déjà connu pour dessiner des Mickey partout. En 2015, je suis allé dans les bureaux de Glénat qui lançait alors sa collection et l’idée d’écrire un Mickey s’est imposée tout de suite. Et de le faire avec Dav encore plus. Mais d’abord, lui comme moi voulions faire nos gammes, nous entraîner. Fin 2016, je suis contacté par Edith Rieubon, rédactrice en chef du journal de Mickey, qui cherche un duo d’auteurs pour écrire le feuilleton de l’été 2017 sur les vacances de Mickey et Donald. Elle me confie le projet et je saute sur l’occasion pour proposer Dav en co-scénariste. Ce sera notre première incursion officielle dans cet univers ! Puis, nous réalisons ensemble quelques Mickey énigmes et Dav en fait de son côté également avec un autre auteur. En 2018 et 2019, j’écris 2 autres feuilletons de l’été dans le JDM, des histoires de 48 planches avec tous nos héros favoris du journal.
Et en parallèle, Dav veut peaufiner sa technique de dessin et surtout de mise en couleur. Il profite de sa série « sous les arbres » pour tester et trouver ce qui sera sa technique sur l’album. Une fois qu’on est prêts tous les deux, on sent qu’on peut se lancer !
Comment est née l’idée de cette aventure où l’on croise avec jubilation bon nombre des personnages qui ont bercé notre enfance ?
On a tout de suite voulu mélanger les souris et les canards pour plus de liberté et surtout pour profiter de chacun d’eux. Mais il y a un cahier des charges à respecter : quand on les mélange, on n’a pas le droit d’envoyer Donald à Mickeyville, ou Mickey à Donaldville. C’est forcément dans une autre ville. On a basé ça à Londres. Ensuite, chaque fois qu’un rôle émergeait, on cherchait le meilleur personnage pour l’incarner : Clarabelle en Madame Irma ou Oscar Rapace en patron irascible, c’était bien rigolo à placer. Mais il y en a tellement d’autres : Génius, Lafouine... Les plus attentifs verront également Gertrude et Iga Biva ! (
ndlr : Iga Biva ??? damned, je l’ai raté…)

Pourquoi avoir choisi de situer ce récit d’aventure au XIXe siècle ?
Par goût pour les maisons à colombages plutôt que les immeubles, pour les calèches plutôt que les voitures et pour les beaux costumes d’époque. En tant que fans de Disneyland disais-je, l’attraction Pirates des Caraïbes a été LA référence de base pour cette histoire. Mon envie était de mettre Mickey, Donald et Dingo dans un bateau en direction des Caraïbes, chacun pour une raison propre. J’ai déroulé toute l’histoire à partir de ce point de départ.
Quelles sont tes références en matière de pirates et de récits de flibuste et d’aventure ?
Mince, je réponds toujours en décalé ! A part l’attraction citée plus haut, les films
Pirates des Caraïbes, ou bien
L’île aux pirates avec Geena Davis font partie des films qui m’ont bercés. Je suis de la génération années 90, donc j’ai été biberonné aux
Goonies, à
Retour vers le futur,
Indiana Jones, etc. C’était bien, quand on y pense !
Quel effet cela fait-il d’écrire un récit mettant en scène ces personnages iconiques ? Est-il plus stimulant ou plus intimidant de mettre en scène de tels héros qu’un de ceux que tu as-toi-même créé ?
C’est très intimidant au début, surtout quand on écrit des dialogues parce qu’on se dit : Mickey parlerait vraiment comme ça ? On hésite, on doute. Mais heureusement, j’avais 3 histoires de 48 pages dans le JDM plus une douzaine de Mickey énigmes dans les pattes, et un album déjà réalisé dans la collection. Donc j’ai abordé ce scénario plutôt sereinement. Il fallait surtout faire honneur à tous ces personnages.
Peux-tu nous faire le pitch de l’album en quelques mots ?
Nous sommes à Londres en 1850. Mickey enquête sur la disparition du sou-fétiche de Picsou. Situation qui rend le milliardaire complètement fou et dont la ville risque de ne pas se remettre. Pendant ce temps, de l’autre côté de l’océan, un pirate décide de profiter de la faiblesse de Picsou pour lui piller ses richesses. Mickey, Donald et Dingo vont devoir se rendre dans les Caraïbes pour démêler tous les rouages de cette sombre histoire… et vont avoir quelques surprises en route !

T’étais-tu fixé des contraintes d’écriture ou as-tu laissé libre court à ton imagination ?
Aucune contrainte particulière, si ce n’est respecter le cahier des charges imposé par Disney. Par exemple, les personnages se connaissent déjà. Pas de rencontre entre Mickey et Donald. Mais comme je savais où j’allais en l’écrivant, je n’ai eu aucune retouche sur le scénario initial ! On a pu raconter exactement l’histoire qu’on voulait.
Ma seule contrainte était de ne pas oublier de raconter une histoire en priorité et non pas d’enchaîner les fan-service. Mais une fois qu’elle était bien en place, solide, là on a pu se lâcher ! Il y a un gag qui a influencé une grande partie de l’histoire car on tenait absolument à le placer ! Mais c’est aussi ça la magie de l’écriture.
Quel personnage as-tu pris le plus de plaisir à mettre en scène dans cet album ?
Du trio de base, Mickey est l’éternel héros, donc il apporte un élan permanent qui est très pratique scénaristiquement pour faire avancer l’histoire. Dingo est là pour les gags réguliers et c’est toujours un régal de le mettre dans des situations pas possibles. Mais je crois que c’est avec Donald que je me suis le plus amusé, car c’est celui qui fait le plus grand voyage émotionnel, je pense.
Mais en réalité, c’est sur un autre personnage que je ne souhaite pas citer ici pour garder la surprise –qui est le véritable responsable de toute cette aventure – que je me suis le plus amusé. Je n’en dirai pas plus.

As-tu travaillé avec Dav de la même façon qu’avec les autres talentueux dessinatrices et dessinateurs avec lesquels tu as collaboré ? Comment s’est déroulé votre travail à quatre mains sur l’album ?
Alors, oui et non. Oui, dans le sens où j’ai écrit un scénario complet, qu’il a relu et corrigé avant de le storyboarder entièrement. Mais j’ai écrit 5 ou 6 versions du scénario avant qu’on soit à peu près contents. Puis, une fois le scénario final entièrement storyboardé, on s’est aperçu que l’album était très mauvais. Donc, j’ai dû lui demander de refaire une quarantaine de planches sur les 70 initiales que comptait l’album. Et ça, je ne l’ai jamais fait avec qui que ce soit avant. On a refait le storyboard 4 ou 5 fois de plus. Ce n’était jamais arrivé, mais Dav comme moi ne comptons pas notre temps de travail. On est au service de l’histoire coûte que coûte et on a réécrit et redécoupé chaque page, chaque scène, pour être sûr de notre coup. Et on a avancé pas à pas, en continuant des modifs jusqu’au bout. Mais ça valait le coup.
Est-il toujours aussi fascinant de voir son récit prendre forme sous les crayons inspirés d’un dessinateur ?
Ah ça ! C’est ce que je préfère ! Ouvrir mes mails le matin et voir les planches arriver, puis les décortiquer pour s’assurer que les lecteurs vont piger les intentions tout de suite. Mais quand c’est Mickey sur un bateau pirate, ça fait un petit frisson en plus, c’est sûr !

Quelle étape de la réalisation d’un album te procure le plus de plaisir ?
Le découpage des planches sans équivoque. Ciseler une page, guider le lecteur, lui faire ressentir exactement l’émotion qu’il faut au bon timing… j’adore ça ! Mais sinon, j’ai goût à toutes les étapes je crois, car c’est un rêve de gosse éveillé que je vis tous les jours et, si des fois c’est dur, je prends un peu de recul et je me rappelle que mes soucis dans la vie sont de savoir si tel cadrage vaut mieux qu’un autre et si l’album va sentir bon quand il sera imprimé. J’éprouve beaucoup de gratitude à faire tout ça, donc j’ai la gourmandise de chaque étape.
L’album est truffé d’easter eggs… Etaient-ils tous prévu dans le scénario ou Dav s’en est-il lui aussi donné à cœur joie ?
Alors, il doit y en avoir 3 ou 4 qui sont de moi prévus dans le scénario, des répliques précises ou des situations, notamment la planche qui reprend le ride de l’attraction Pirates des Caraïbes ou l’hommage à Claude Marin. Mais les 250 autres sont de Dav qui, en effet, s’en est donné à cœur joie ! Même moi, je ne les ai pas toutes et je continue à en découvrir ! Il ne me prévenait jamais, m’envoyait les pages et me demandait à chaque fois si je trouvais la ref.
Mais il n’y a pas que des refs à trouver : Il y a aussi un « hidden Mickey » dans chaque planche (trois cercles qui suggèrent la silhouette de la tête de Mickey, comme caché dans tous les films d’animations Disney) ! A vous de les trouver !
Tout cela rend la lecture de l’album particulièrement ludique, en plus d’être follement entraînante !
Peux-tu nous parler de tes projets présents et à venir ?
En tout premier lieu, Cerise est de retour dans ma vie ! Le tome 6 est l’annonce d’un nouveau cycle, le scénario du tome 7 est écrit et je mets doucement en place le 8. Et, nouveauté cette année, je les adapte également en roman ! J’ai même d’autres idées autour de cet univers qu’il va falloir que je mette en place.
Ensuite, va sortir Enola tome 9 en février. Cette fois, elle soigne un pégase.
A la fin du premier semestre, une nouvelle série arrive, que j’ai co-écrit avec ma femme. Ça s’appelle « Ultime frisson ! », c’est au Lombard, et c’est de la bd façon « Chair de poule », avec des vrais monstres à l’intérieur. Un tome, une histoire complète, un monstre, un dessinateur. Les 4 premiers sont déjà en route !
En fin d’année, arrivera Les carnets de Cerise tome 7 donc.
Je démarrerai aussi une nouvelle série bd dans la collection Métamorphose (chez Oxymore), qui est l’adaptation d’un grand classique de la littérature jeunesse. Mais je n’en dis pas plus pour le moment, car on est au tout début du storyboard. Je peux juste dire qu’il y est souvent question de miel…
En 2027, il y aura « Le cœur en braille » tome 3 qui conclura cette belle histoire.
Et, si tout va bien parce que je suis en train d’écrire le tome 1 en ce moment même, en 2027 toujours, démarrera une nouvelle série BD jeunesse chez Albin Michel sur un sujet très précis, co-écrit avec quelqu’un de très connu dans ce milieu précis… et ça va être une belle aventure ! Mais c’est encore trop tôt pour en parler davantage, je laisse le suspense.

Tous médias confondus, peux-tu nous parler de tes derniers coups de cœur ?
La série BD « la confrérie des tempêtes » chez Oxymore. Et le roman « le silence est à nous » de Coline Pierré chez Flammarion. Mais aussi la trilogie « Alma » de Timothée de Fombelle, chez Gallimard.
Un sacré planning !
Y a-t-il une question que je ne t’ai pas posé et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Oui, et la réponse est 42.
Comme il se doit 
Un dernier mot pour la postérité ?
J’espère que ce n’est pas encore mon heure de léguer à la postérité ! Mais je dirais : continuez à lire des vrais livres, à soutenir les libraires et les auteurs. On a encore plein d’histoires à vous raconter, des histoires que vous n’attendez pas, mais dont vous avez besoin quand même.
Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé !
Avec plaisir.
