



Bonjour et merci de vous reprêter au petit jeu de l’entretien…
Vous faites partie de ces illustratrices qui ont bercé et irrigué l’imaginaire de très nombreux des lecteurs, de votre travail sur le cycle d’Ambre de Roger Zelazny à vos travaux sur Rêve de Dragon de Denis Gerfaud ou dans les pages de Casus Belli en passant par vos somptueux albums de bande-dessinée signées seules ou avec Rodolphe… En avez-vous conscience ?
Pas vraiment mais le seul fait que vous l’affirmiez me fait tellement plaisir ! Il est difficile de mesurer le succès ou l’influence d’une parution sur le public. Mes tirages ont toujours été très modestes et si j’en crois ce que vous dîtes il semblerait que la reconnaissance de mon travail et l’impact qu’il a pu avoir aient dépassé les seules ventes dont mes éditeurs n’ont pas eu vraiment à se réjouir jusqu’à présent.
Si le Tarot ou l’Univers d’Ambre sont si recherchés et se négocient à vil prix, cela est dû à votre seul talent !
Avant de parler de vos travaux en cours, j’aimerai savoir si vous savez pourquoi le Tarot d’Ambre ou le livre qu’a consacré François Nedelec au fascinant univers de Zelazny que vous avez si merveilleusement su retranscrire n’ont pu, à ce jour, être réédité dans leur forme originelle, alors que collectionneurs et amateurs sont prêt à débourser des sommes conséquentes pour les acquérir ?
En ce qui concerne le tarot ou l’Univers d’Ambre, l’agent de Roger Zelazny s’étant opposé à leur réédition il était impossible de conserver leur forme originelle. Aussi le tarot a-t-il été rebaptisé : Tarot de la Marelle pour sa reprise aux éditions Nestiveqnen, appellation qui le rapprocherait plutôt de la saga des Princes d’Ambre où il est évoqué sous ce nom. Quant aux personnages qui illustrent les cartes, aucun d’entre eux ne pouvant conserver son nom « ambrien » il a fallu se contenter des dénominations communes : roi d’Epée, Dame de Coupes etc…Pour la même raison, le livre « l’Univers d’Ambre » ne pourra être réédité qu’en en changeant totalement le texte. Il serait à la rigueur envisageable d’en faire un hommage à l’œuvre de Zelazny ou une étude sur les Princes d’Ambre à condition de ne citer aucun extrait de ces livres. Je n’ai jamais vraiment compris cette interdiction mais il semblerait que les droits aient été déjà cédés dans l’espoir de créer une série dans le style du « trône de fer »… Hypothèse qui parait plutôt illusoire.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec l’Alice de Lewis Caroll ?
Pas du tout. Il me semble avoir toujours connu cette histoire. Il y a eu la version Disney, alors que j’étais enfant mais je connaissais déjà Alice et le personnage du dessin animé ne me plaisait pas. Je suppose que cette rencontre s’est faite peu à peu, comme les différentes pièces d’un puzzle finissent par former un tout mais je n’ai vraiment lu le texte complet de Carroll qu’assez tardivement.
Quand donc a germé l’idée d’écrire et de mettre en image un récit s’en inspirant, idée qui coule de source tant l’univers féérique du roman semble proche du votre ?
Il n’y a pas de date précise…Mes recherches scénaristiques partent un peu dans tous les sens avant de trouver une voie précise. « Mascarade » qui a précédé « La dernière Alice » en était déjà vaguement inspiré bien que l’histoire elle-même n’ait rien de commun avec le récit ou les personnages de Carroll. Je suppose que comme toujours, ce que j’avais retenu d’Alice, s’est mélangé au fil des ans avec d’autres récits ou contes, mes propres expériences, ce que j’ai lu ou vu plus tard et que de ce mélange est sorti peu à peu, goutte à goutte, un récit différent. Alice a inspiré tant de créations que reprendre un flambeau si fréquemment utilisé pouvait être dangereux mais je ne regrette pas de l’avoir fait et d’un point de vue personnel je trouve ma « dernière Alice » solidement construite et suffisamment originale pour mériter de prendre place dans la longue file qui m’a précédée et se poursuivra sans aucun doute !
Comment votre route a-t-elle croisé celle de Raphaël Tanguy qui va éditer la dernière Alice, votre prochain diptyque ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec lui ?
J’ai rencontré Raphaël Tanguy pendant le festival d’Evreux qu’il organise et auquel il m’avait déjà invitée plusieurs fois. Au cours d’une conversation, en parlant de mes travaux en cours et de projets demeurés sans éditeur, j’ai mentionné cette « Dernière Alice » restée au fond d’un tiroir…Les choses sont ensuite allées très vite… J’ai envoyé quelques jours plus tard trois ou quatre synopsis à Raphaël (battons le fer tant qu’il est chaud !) et son choix s’est porté sur Alice, que je considérais moi-même comme la meilleure option.
Pouvez-vous en quelques mots nous présenter l’histoire de la dernière Alice dont le premier tome vient de paraître le 16 avril ?
Pas si simple en quelques mots…Sans déflorer l’histoire : Le pays des merveilles que nous connaissons subit depuis quelques temps des modifications dues à l’arrivée de nouveaux personnages qui le transforme en pandémonium et le rendent infréquentable…L’arrivée d’une cent-vingt-troisième Alice repérée par le lièvre de Mars et le chapelier risque de compliquer encore les choses…A moins que cette arrivante ne soit la dernière et ultime Alice ? (Difficile d’en dire plus sans en dire trop…)
Trouver l’apparence de « votre » Alice a-t-il été facile ou est-elle passée par différents stades avant de revêtir celle que l’on sait ?
Mon Alice est la jumelle du personnage central de « Mascarade ». Peut-être aurais-je du changer son aspect mais elle s’est vigoureusement imposée ! Par ailleurs, j’avais besoin d’une Alice blonde, par respect pour la vision généralement adoptée et pour servir de contre-point à la brune Alice Liddell, inspiratrice de Lewis Carroll, dont l’apparition dans le second tome avait besoin d’être mise ne valeur. Mon Alice s’est donc imposée sans que j’aie à auditionner trop de prétendantes mais son costume évoluera au fil de l’histoire en même temps que son caractère…
Comment organisez-vous votre travail, du synopsis à l’album finalisé, quelles sont les différentes étapes de votre travail ? Quels outils utilisez-vous pour composer vos planches ?
Il faut des mois, voire des années, pour parcourir le long chemin qui va d’une vague idée au synopsis achevé. Reprise puis délaissée, interrompue par d’autres travaux, reprise à nouveau…Jusqu’à ce que le projet soit assez abouti pour occuper le devant de la scène. Ce parcours se déroule au stylo, dans deux ou trois cahiers scolaires à carreaux couverts de redites, élagages, modifications, retours en arrière, dont la quantité ne cesse d’augmenter au fil des années. Quand l’un de ces textes parait assez abouti, il passe sur ordinateur ou (curieusement) il change un peu d’aspect. Il est alors temps d’en faire un résumé suffisamment convaincant pour séduire un éditeur (en lui adjoignant un casting de personnages, un découpage par séquences et au moins cinq planches finalisées) Si par miracle il est accepté sa conception se poursuivra, dans le cas contraire il devra retourner au fond du tiroir où l’attendent une bonne dizaine d’autres projets.
En cas de victoire : il sera temps de peaufiner le découpage pour obtenir une idée précise de sa structure et du nombre de pages (encore que celui-ci demeure très élastique, chaque séquence pouvant être réduite ou augmentée) et rédiger les dialogues. Vient ensuite la partie graphique : Crayonné de chaque page dans un cahier de dessin transféré sur Photoshop pour être nettoyé avant son transfert sur un support capable de supporter la mise en couleurs (Papier Fabriano pour l’instant, mais chaque album ou presque a été réalisé sur un papier différent, suivant le but à atteindre) Etapes suivantes : Vérification de la taille des phylactères (pour éviter les mauvaises surprises de fin de parcours) Encrage et mise en couleurs auxquels s’ajoute le lettrage que je fais à la main et au besoin d’éventuelles retouches sur Photoshop…Scan de chaque page finalisée et envoi !
Mes outils sont basiques : Critérium et gommes de toutes tailles, micro-feutres et feutres pinceaux pour l’encrage, gouache et encres pour la couleur, Artpen ou micro-feutres pour le lettrage, Photoshop pour nettoyer et parfois retoucher.
Quelle étape vous procure le plus de plaisir ?
Les crayonnés en ce qu’ils sont plus libres que l’encrage et la mise en couleurs. D’ailleurs la force des esquisses se perd si souvent par la suite que j’ai tenté de la conserver dans « Mascarade » en imprimant directement les crayonnés de départ, sans nettoyage ni retouches, afin de conserver la spontanéité du trait. La « dernière Alice » plus travaillée demeure j’espère assez vivante, à mi-chemin entre « L’héritage d’Emilie » et « Mascarade »
Serait-il possible, pour une planche donnée, de visualiser ces différentes étapes ?
Sans problème…Je conserve chacune des étapes.
Quel est le format des planches originales de la dernière Alice ?
A3 pour une surface utile de 23,5 X 32,5 mais je suis passée au fil des ans par tous les formats possibles.
Dans quelle ambiance sonore travaillez-vous habituellement ? Silence monacal ? Musique de circonstance ? Radio ?
Silence monacal. Je travaillais souvent autrefois sur fond de musique celtique mais le silence s’est imposé progressivement, bien qu’il ne soit jamais assez monacal à mon goût.
La magnifique couverture du premier tome de la dernière Alice s’est-elle rapidement imposée ou en a-t-il existé plusieurs versions avant que celle-ci ne s’impose ?
J’ai toujours du mal avec les couvertures…L’envie de donner le maximum me gêne tant que beaucoup se sont soldées par des échecs ou de semi-réussites. Pour la « Dernière Alice » j’ai commencé par un ambitieux projet où figuraient tous les personnages qui a pris beaucoup de temps pour un résultat satisfaisant dans sa réalisation mais trop alambiqué dans l’esprit. J’aurais voulu une image simple et forte dont ce premier essai était trop éloigné. Fatiguée de peaufiner cette première mouture finalement décevante, j’ai lâché prise et en deux heures la couverture actuelle a été achevée, plus proche dans sa simplicité de ce que je souhaitais et du contenu de l’album. En ce qui me concerne, trop réfléchir n’est pas toujours une bonne chose !
Un illustrateur ou une illustratrice en particulier a-t-il fait naître votre vocation ou influencé votre travail ?
Quand j’étais enfant tous les dessinateurs qui travaillaient alors pour la jeunesse m’ont influencée mais à l’époque Adrienne Ségur, illustratrice de contes chez Flammarion, a eu plus d’influence que les autres. Son univers un peu figé, voire morbide, me fascinait au point que trois de ces livres ont été mon Noël 58...C’est bien loin ! Beuville, dans un style totalement opposé, demeure encore aujourd’hui l’un de ceux dont j’envie le talent. Bien d’autres ont influencé et ensemencé un imaginaire qui ne pouvait alors se développer que par la lecture et les illustrations d’artistes géniaux. L’enfance est un âge béni où tout est absorbé, conservé et forme vite un terreau fertile mais je lisais peu de BD à l’époque. Probablement parce qu’elle s’adressait plus aux garçons qu’aux filles. L’univers totalement masculin de Tintin ne m’attirait pas et la BD impose des images alors que les livres laisse l’imagination du lecteur au pouvoir. Bien sûr depuis, d’autres influences ont pris place et se sont ajoutées à ces premières rencontres…Doré, Rackham, C. Barker, Barklem, Burton, Loisel, Bourgeon, Bilal…La liste en serait trop longue, chaque image, chaque souvenir est source d’influence et de profit. Difficile de discerner lesquels ont le plus d’influence…
Est-il possible de lever le voile sur votre projet à venir avec les éditions Nestiveqnen ?
Il s’agit d’un jeu divinatoire : L’Oracle du Zodiaque. Les douze signes habituels y forment des familles de sept cartes auxquelles s’ajoute un treizième invité : Le Serpentaire. Un second jeu, comme le tarot du Labyrinthe réalisé pendant la souscription du jeu de la Marelle, devrait l’accompagner : « Le livre du Shinx » inspiré du Yi-King, aux 52 personnages et aux innombrables sentences, dont la naissance dépendra du succès de la souscription. La suite, plus longue à réaliser, serait un livre sur les arbres du zodiaque celtique avec aux côtés de chaque arbre la présence d’un personnage symbolique : Roi guerrier pour le chêne, elfe pour le pommier, leprechaun pour le châtaignier, etc…De quoi occuper de longs mois mais rien n’est sûr et le temps file vite. Restent encore en attente un album BD : « Mère-Melaine », un livre pour enfants et j’espère toujours rééditer « Mascarade » paru autrefois chez D.Maghen, « Amandine et Caramel » pilonné, « l’Année des Lutins » enterré avant d’avoir vécu…Si les projets sont nombreux les éditeurs sont rares, difficiles à convaincre et le contexte actuel peu encourageant mais une chose est sûre : Je poursuivrai ma route aussi longtemps qu’il me sera possible de le faire. En attendant, le tome 2 de la « Dernière Alice » poursuit son avancée, histoire bouclée à la fin de l’année !
Un grand merci pour le temps que vous nous avez accordé et merci de continuer à nous faire rêver en nous invitant dans vos mondes imaginaires !