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Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…
Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ? Si oui, je me ferais violence mais je sais qu’un « tu » risque tôt ou tard de partir tout seul pendant que je nettoierai mon clavier…
« Tu » me va très bien.
Merci à… toi…
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans ?)
En 93, j''ai arrêté ma scolarité en terminale (A3, quand même, j'étais déjà dans ma catégorie, c'était sûr). Ensuite je me suis complètement ensauvagée, j'ai trouvé des petits boulots de serveuse et puis j'ai dessiné, sans arrêt. En 97 Serge Perrotin, un scénariste vendéen vient voir mon expo (trop long à expliquer comment je me suis retrouvée à exposer, mais ça faisait partie d'un plan que j'avais élaboré et qui a marché.) Il m'encourage à envoyer mes dessins à un éditeur... Moi à ce moment-là, je ne lis pas du tout de BD, par contre je dessine des petits strips.
Surprise : Dargaud me répond, me fait venir à Paris, me demande de modifier quelques trucs sur mon dossier, me fait quelques suggestions, je dis non. Oui, c'est vrai, quand j'ai démarré, j'étais assez rigide et farouche. De ce côté, ça s'est presque amélioré.
J'entre donc dans le réseau des auteurs vendéens, je rencontre Didier Crisse, il m'aide à trouver mon premier éditeur. En 2006 je sors mon premier album « Cédille » aux éditions clair de Lune. Et ensuite, je n'ai plus jamais arrêté.
Et j'ai lu beaucoup de BD depuis.
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Enfant, quelle lectrice étais-tu et quels étaient tes livres de chevet ? La BD a-t-elle toujours occupé une place de choix ?
Quand j'étais enfant j'étais beaucoup, beaucoup, dehors. Les occupations d'intérieur c'était le dessin. Il n'y avait pas de livres, ni BD à la maison.
Dans le journal Ouest France que lisait mon père parfois, j'adorais les histoires d'Hägar Dünor le viking. Et en CM1, grosse émotion à l'école, il y avait la BD « Bidouille et Violette » qui a vraiment été une découverte merveilleuse. J'avais 8 ans. J'ai rendu la BD à l'école. Par la suite, au collège je lis énormément, des classiques, Zola, Steinbeck, les sœurs Bronte, ... J'adore les pièces de théâtre à lire, Molière, et puis Cyrano, les recueils de poésies... Je passe toutes mes récrés au CDI.
Et je dessine, énormément.
Devenir auteur de BD, était-ce un rêve de gosse ? Un ou une autrice a-t-il fait naître ta vocation ?
Je ne pensais pas devenir auteur de BD. Je voulais juste dessiner. Et je n'avais pas associé cette obsession à un travail, un salaire. Je pensais trouver un métier autre, mais je ne savais pas quoi.
A un moment, je pensais que ma sœur deviendrait écrivain et que je ferais les illustrations de ses livres.
Mais il fallait que je trouve un métier en attendant. (Mais quoi ? Rien ne m'intéressait.)
Mon rêve de gosse c'était être boulangère, pour avoir accès aux stocks de bonbons.
J'ai découvert très tardivement, peut être vers 22, 23 ans qu'il était possible de se faire éditer même quand on est en Vendée, qu'on ne sort pas d'une école et qu'on ne connaît personne (merci encore Serge de m'avoir trouvée!)...Et c'est après mon premier album que j'ai compris à quel point ça m'avait plu de voir mon travail imprimé, lu par un public. Et j'ai eu envie de continuer.
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Quelles sont selon toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Les grandes joies, c'est réussir à convaincre qu'on a un récit, un truc à dire, que notre point de vue est intéressant, parmi des milliers d'autres points de vue intéressants.
Et puis les retours du public, quand les lecteurs, les lectrices viennent vous dire merci, ou font des chroniques... Parfois ils ont tellement tout compris que c'est vraiment hyper émouvant. C'est précieux et motivant.
Les grandes difficultés... Déjà la première : faire comprendre que c'EST un métier ! Et puis, la précarité, un monde qui change sans arrêt, les modes, le public qui grandit, qui vieillit, qui change et les éditeurs, qui bougent aussi, suivent les tendances, essaient de correspondre aux attentes des lecteurs... Notre métier est soumis aux impératifs économiques. Et ça influence beaucoup notre façon d'imaginer, d'inventer des histoires. Et c'est vraiment dommage.
En tant qu’artiste, comment vois-tu l’intrusion de l’IA générative dans nos vies ?
Evidemment c'est une catastrophe. J'entends partout « c'est un outil », non, pas du tout. L'IA générative a pillé des milliers d'auteurs, d'autrices et prend leur travail en plus. Je vois beaucoup d'affiches, de couves... autrefois créées par des artistes, maintenant fabriquées par des logiciels.
C'est immonde, sans âme, insupportable. Au-delà de nous prendre nos emplois, ces images, ces textes, ces traductions, produits par les IA nous confisquent ce qui nous rend uniques, nos réflexions, ce cheminement de pensée... Et nous fabriquent des textes insipides, des images toutes identiques, elles atrophient notre culture, notre confiance en nos potentiels créatifs. On prend le public pour du bétail, ça me révolte.
Sans parler du coût environnemental...
Comment as-tu croisé la route de Karinka qui signe le scénario de Fort Trouillard, un récit d’aventure fantastique délicieusement attendrissant ?
Karinka est une amie de Christophe Cazenove avec qui je travaille depuis longtemps, il me parlait régulièrement de Karine et je n'avais jamais eu l'occasion de la rencontrer (je ne l'ai d'ailleurs toujours pas rencontrée !) En 2025 j'étais dans une assez mauvaise passe depuis quelques mois et Karine voulait m'inviter sur un salon à côté de Lyon, elle m'a contactée à ce sujet et puis... On a parlé boulot ! Et elle m'a envoyé plusieurs scénarios, tous très chouettes, on a monté des dossiers dont « Fort Trouillard » et voilà !
Qu’est-ce qui t a séduit dans son univers ?
Karine est très très sensible, créative, elle a beaucoup d'idées, ses personnages sont très vivants, ils portent des univers en eux. Elle peut développer leurs caractères, leurs trajectoires sur la durée, j'ai senti que si un projet accrochait avec un éditeur on pourrait faire vivre nos personnages longtemps. Et moi j'ai besoin de me projeter le plus loin possible sur des projets.
L’apparence de Malo s’est-elle rapidement imposée ou est-il passé par différents stades avant de revêtir celle que l’on sait ?
Malo est venu assez rapidement, Karine connaissait mon dessin, donc je n'ai pas eu à chercher très longtemps un personnage qui corresponde au descriptif !
Comment t’es-tu attaquée à celle des fantômes, particulièrement jubilatoires ?
Je les fabrique quand je suis sur les pages, directement, sauf pour ceux qui sont là tout le temps, Micky ou Léopold. Eux sont venus assez vite, j'ai fait quelques recherches, je suis un peu sortie de mes habitudes de dessin... Et c'est un moment assez marrant parce que dessiner des personnages abimés, c'est un moment de liberté aussi. Et Karine accroche bien à mes propositions, donc j'aborde ces moments-là sans appréhension !
Quel personnage as-tu pris le plus de plaisir à mettre en scène ?
Malo... j'adore dessiner ses attitudes de trouille, de méfiance, de sursaut, de fuite. Et ses expressions dégoûtées, étonnées ou terrifiées. Mimi est marrante à faire aussi, avec son petit air décidé, j'adore son tempérament un peu autoritaire mais quand même protecteur.
Comment s’est organisé le travail à quatre mains sur l’album, du synopsis à la planche finalisée ?
Karinka écrit les découpages, elle me les montre, à ce stade on peut échanger, en discuter, je suggère des idées, Karinka voit si c'est pertinent, s'en sert parfois, nos échanges sont sympas, on s'écoute.
Ensuite, je propose un découpage au brouillon, on voit si ça fonctionne, à ce stade on modifie parfois des enchaînements, ou des dialogues. Ensuite je dessine les pages finales, j'encre, je scanne je texte et j'envoie à Yohan, notre éditeur pour Jungle. Ensuite Ilaria Fossi met ses sublimes couleurs et ajoute une nouvelle dimension !
Dans quel format travailles-tu généralement et quels sont tes outils ?
Sur Malo je suis sur du A3 (33x43 cm) je suis tradi à fond. Je crayonne, gomme, je tippex, je rustine.
J'encre au feutre noir. (Et plus généralement je suis quand même beaucoup sur du A3, je ne travaille pas très grand)
Quelle étape te procure le plus de plaisir et… pourquoi ?
Ho mais le brouillon !! Le tout premier découpage, l'étape qui transforme les mots en dessins. La page est blanche et puis je dessine vite, les attitudes, les expressions, sans m'appliquer, je ne doute pas, j'investis les dialogues, je suis dans la scène je cours partout, je « vois » les images : il faut les dessiner avant qu'elles ne disparaissent. J'aime ce moment, c'est comme être le premier dans le jardin quand il a neigé, tu sais. Personne n'est passé avant toi. Tu hésites un peu parce que c'est beau, rien n'est encore marqué … Et puis tu commences à marcher, mettre des traces, dessiner un parcours, inventer un chemin, construire des petits bonhommes de neige... Et voilà, tu as fabriqué un univers et euh, tu te dis bon, vivement qu'il neige encore.
Serait-il possible, pour une planche donnée, de visualiser ces différentes étapes ?
Ok, mais tu me la rends. (Huhuhu)
(ndlr : Hum… J’hésite… Bon, Ok…)
A partir de quels éléments Ilaria Fossi compose-t-elle les couleurs lumineuses et pleines de douceur de l’album ?
Ilaria, c'est très simple, elle a été choisie dès le départ pour son univers, qui collait tout à fait à Malo, le test a été très concluant. Et là, c'est vraiment facile, on lui dit il fait jour, il fait nuit... elle sait très vite où mettre les lumières, les ambiances sont parfaites. Je n'ai pas beaucoup de modifs sur son travail. Voire pas du tout.
Aurais-tu une anecdote à nous raconter relative la création de cet album ?
Eh bien, je cherche, je ne vois pas... A part peut -être que Karine m'avait contactée pour m'inviter au salon de BDécines et finalement on a signé ensemble « Fort Trouillard » et je ne suis pas allée à BDécines.
Peux-tu en quelques mots nous parler de tes projets présents et à venir ?
Je suis sur le tome 2 de « Fort Trouillard », j'ai des tas de projets en attente, deux ou trois en ce moment en lecture chez des éditeurs... Et puis deux autres dans les mains d'une agente, qui m'aide à les préparer pour les présenter le plus tôt possible. Projets jeunesse pour les uns et ado, adulte pour les autres ! J'ai été contactée pour un collectif récemment pour un album, j'ai quelques chapitres à dessiner ces prochaines semaines. Et je suis sur un album jeunesse à illustrer pour l'automne.
Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
J'ai participé à une campagne Ulule pour « Toxic Dump planet » le tome 3, de Tom, j'adore vraiment son univers. Je viens de recevoir l'album c'est ma lecture du moment. Et puis Tehem, le dernier tome de « La drôle de guerre de Papi et Lucien » qui vient de sortir. Je suis fan aussi de cet auteur et je recommande cette série partout. Après, en série TV je ne suis pas très tendance, je peux avoir des coups de cœur récents pour des trucs que tout le monde connaît depuis dix ans. Par exemple j'adore la série Young Sheldon, je viens de la regarder (encore) et elle est top. Au cinéma dernier coup de cœur : le doc « Le chant des forêts » que tout le monde devrait aller voir.
Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?
Peut-être sur les ateliers, j'en fais dès que possible, en salons, en écoles, médiathèques, centres de loisirs... Je rencontre le public jeunesse (et parfois même les parents) et j'essaie de montrer aux plus jeunes (et aux adultes) tout l'intérêt du dessin, du récit, de la lecture... Qu'un livre ou une BD, c'est du temps passé à réfléchir, à dessiner, observer, travailler. Que l'imaginaire est un monde essentiel à leur équilibre et que cet espace de liberté est un lieu à investir et à préserver.
Une citation me revient, d'une interview que j'ai entendue sur France Culture : "dessiner c'est aussi entrer dans un certain rapport au temps et dans une maîtrise de l'attention. Aujourd'hui c'est une question qui me semble beaucoup plus cruciale, cette question de l'attention - ce qu'on peut appeler l'économie de l'attention ou le capitalisme de l'attention - or celui ou celle qui dessine, c'est celui qui décide de résister, de se soustraire, de devenir réfractaire à tous ces dispositifs de captation de l'attention." (Frédéric Tibloux dans l'émission « Apprendre à dessiner, dessiner pour apprendre » du 6 Mai.)
Ces temps de médiation que j'anime sont toujours très bien accueillis et c'est pour moi une vraie source de motivation. J'ai besoin de voir des enfants dessiner et inventer des histoires !
Dans mes bras ! L’imaginaire et la lecture sont clairement une source d’émancipation et de liberté !
Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…
Si tu étais…

un personnage de BD : le capitaine Haddock
un personnage de roman : Cyrano
un animal : un écureuil
une chanson : en ce moment Changing Days de Rose Betts
un instrument de musique : la guitare
un jeu de société : Pipolo
une découverte scientifique : le vaccin
une recette culinaire : un bourguignon
une pâtisserie : un macaron
une ville : Paris
une qualité : la franchise
un défaut : l'impulsivité
un monument : le château des Tours de Merle
une boisson : le champagne
un proverbe : Après la pluie vient le beau temps
Un dernier mot pour la postérité ?
Résistez, boycottez des trucs.
Oh que oui, reprenons le pouvoir !
Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé !
Merci à toi !