Entretien avec Robin Recht


Bonjour et merci de vous prêter au petit jeu de l’entretien…

Question liminaire : êtes-vous farouchement opposé au tutoiement ? Si oui, je me ferais violence mais je sais qu’un « tu » risque tôt ou tard de partir tout seul pendant que je nettoierai mon clavier…

Aucun souci avec le tutoiement, bien entendu.

Merci bien… ça me facilitera la tâche smiley
Peux-tu nous parler de toi en quelques mots ? (parcours, études, âge et qualités, passions, numéro de carte bleue ou de comptes numérotés en Suisse ou aux Îles Caïmans ?)

Je suis auteur de bande dessinée depuis maintenant une petite vingtaine d'années. Après des études laborieuses, j’ai fini par atterrir aux arts déco Paris ou je me suis ennuyé pendant deux ans… (Il y aurait beaucoup à dire sur les écoles d’art de cette époque). S’en est suivi une année de service militaire et me voici donc a 23 ans, a peu près bon à rien et velléitaire sur peu de choses. Par défaut, j’ai alors commencé à travailler sur un projet de bande dessinée avec un camarade de lycée.
Enfant timide et maladroit, la BD m’a toujours semblé la manière la plus simple pour communiquer avec les autres, c’est mon refuge, mon « home sweet home ».

J’ai quelques autres centres d'intérêt mais assez peu quand je me compare à la plupart des gens.

Je suis un rêveur, j’aime bien ne rien faire et être le nez au vent.

La fille du Géant de Gel, ex libris pour les Editions Black & White © Robin RechtA quel moment l’idée de devenir auteur de BD a-t-elle germée ? Un auteur en particulier a-t-il suscité ta vocation ? Cela a-t-il relevé du parcours du combattant ?
J’ai toujours voulu faire de la bd. Ce n’était pas une folle passion ni même une certitude, plutôt une tranquille évidence. Je respire, je parle, je mange et je fais de la bd. C’est aussi simple que cela.

J’ai eu la chance d’être soutenu par des parents dans l’incompréhension mais aimants qui m’ont offert le temps dont j’avais besoin pour me lancer. Vivre de la bd peut être compliqué mais je n’ai finalement pas le sentiment d’être sorti vainqueur d’un combat impitoyable contre l’adversité. Je fais juste ce que j’ai à faire et ce que je fais le moins mal.

Beaucoup d’auteurs m’ont influencé et je ne pourrais les compter tous ni définir leurs importances respectives. Certains infusent en moi de manière invisible et finissent par ressortir quand que je ne m’y attends pas, d’autres sont des totems inamovibles. Il y a aussi des auteurs que j’admire mais dont je ne sais que faire… On ne sait pas forcément ce qui nous nourrit, ni quelle part vient de nous ou des autres.

Si je pense à des mentors, deux noms me viennent spontanément : Loisel et Frank Miller. Deux virtuoses de la narration qui ont une confiance aveugle dans leur sensibilité et qui se méfient de l’intellect et de l’académisme. J’ai beaucoup appris en regardant et en lisant leurs travaux.

Quelles sont pour toi les grandes joies et les grandes difficultés du métier ?
Les joies…? Sans aucun doute, la liberté. Une liberté folle, quasi unique. Liberté de l’emploi du temps, de ne pas dépendre d’une hiérarchie. Liberté de pouvoir s’amuser avec les jouets de l’enfance ou de l’adolescence. C’est inouï qu’il puisse exister un tel espace de liberté.

Thorgal © Robin RechtLes revers de la médaille sont nombreux. L’aspect financier bien sûr est le plus évident. Il faut une sacrée dose de talent pour fédérer un public autour de soi. La solitude peut également être difficile à gérer. C’est un métier ou les projets sont passionnants mais ils prennent énormément de temps sur les autres aspects de la vie et ils sont parfois lourds à porter seul. Cette solitude peut abîmer à la longue.


De Totendom (dont on rêverait de pouvoir lire la fin) à la Cage aux cons en passant Julius, Elric, Conan ou Désintégration, on ne peut qu’être impressionné par votre capacité à vous renouveler graphiquement… D’où vous vient ce besoin de sortir continuellement de ta zone de confort ?
Je n’ai pas vraiment de zone de confort, ces changements graphiques me font du bien, ils me permettent de rester en alerte, d’être sur un fil pour refuser la monotonie et les recettes.

Je finis toujours tôt ou tard par revenir à l’héroic fantasy. C’est la matrice de mon imaginaire mais j’ai besoin de ces pas de côté pour éviter la lassitude, c’est tout de même un genre très régressif!
Ceci dit, après huit mois passés dans la cage aux cons, le retour à l’aventure et au fantastique est un vrai plaisir!
« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages et puis a retrouvé après maintes traversées le pays des vertes allées. »

J’adore Brassens aussi…

Elric, planche de l'album © Glénat / Recht / Blondel / CanoCe qui prouve si besoin était que vous avez bon goût smiley
Que représentait pour toi Elric avant de t’atteler, avec une impressionnante équipe, à son adaptation en bande-dessinée ?

Elric, c’est un amour de jeunesse. J’étais un jeune ado rêveur et romantique, un peu torturé aussi… Je m’identifiais complètement à ce grand albinos malingre qui fuit ses responsabilités. Ceci dit, quand j’ai rejoint l’équipe de l’adaptation, ça devait bien faire 20 ans que je n’avais plus jeté un œil aux bouquins de Michael Moorcock. D’ailleurs, je n’ai pas voulu les relire avant d’attaquer les planches, je voulais garder intactes mes impressions et souvenirs de jeunesse.

Signer une adaptation du Conan de Robert E. Howard, était-ce un rêve de gosse ? Pourquoi ton choix s’est-il porté sur la Fille du Géant de Gel ?
Conan c’était LE grand héros de mon adolescence. Je m’identifiais à Elric mais Conan, c’était mes fantasmes secrets. Un charisme animal irrésistible, une force et un corps capable de tous les exploits, une liberté totale face aux conventions… Tout ce que pouvait désirer le jeune ado de 12 ans très coincé que j’étais lorsque j’ai découvert le film de Milius et les illustrations de Frazetta. Leur travaux sur Conan ont littéralement forgé une partie importante de mon imaginaire.

Pour choisir la nouvelle que j’allais adapter, j’ai commencé par relire la plus courte et c’était « La fille du géant du gel. »
Je n’ai pas eu besoin d’en lire d’autres, tout me plaisait dans cette nouvelle, sa simplicité, sa pureté, son univers viking, sa violence symbolique, son érotisme païen. C’est un condensé parfait de ce que j’aime dans Conan et plus généralement dans l’héroic fantasy.

Conan le Barbare © RechtL’heroic-fantasy semble occuper une place de choix dans ta bibliographie… Quels sont tes auteurs de référence ?
Adolescent, j’ai beaucoup lu d’héroic fantasy mais très peu depuis. J’ai un problème avec cette littérature: je la trouve bloquée à l’adolescence. Il manque des auteurs pour faire passer l’héroic fantasy à l’âge adulte (et je ne suis pas certain que le public le demande). Personnellement, je n’aime pas trop l’option du décalage ou du second degré qu’ont pris des auteurs comme Pratchett. J’ai bien aimé « Gagner la guerre », Jaworski tente de faire évoluer le genre tout en le respectant. Le film Excalibur de John Boorman m’a profondément touché aussi avec son mélange de mythologie et de poésie.

A l’aube des années 2000, tu as signé des illustrations pour le jeu de rôle Prophecy… Pratiques-tu ou as-tu pratiqué le JdR ?
J’ai commencé avec les livres dont vous etes le héros, puis l’oeil noir, donjons et dragons. Plus tard, un peu de grandeur nature. Ma génération a été celle de la lente montée de la culture geek et aujourd’hui les séries les plus vues sont Game of Throne, the witcher ou the mandalorian mais au début des années 80, continuer à aimer ces univers une fois sorti de l’enfance était presque vu comme une déviance. Je me souviens des débats sur le jeu de rôle et le satanisme… Quand on y pense… Bref, des adultes bientôt retraités achètent maintenant des jouets lego Star Wars pour les étagères de leur salon… Ça a bien changé.
Avec le recul, c’est moins l'expérience du jeu de rôle qui me plaisait que celle de créer et de fantasmer mes personnages. Sans le savoir je faisais mes classes de scénariste.

Il y a quelques temps, tu as révélé que tu allais signer un album mettant en scène Thorgal, personnage emblématique de la BD franco-belge créé il y a quarante ans par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski… Quels souvenirs de lecteur as-tu gardé des aventures de ce célèbre héros nordique ?
Thorgal c’est la grande aventure Franco Belge! Un mélange improbable qui, sur le papier, ne devrait pas fonctionner. Un espèce de pot pourri de toute la culture geek émergente des années 70. Un peu de vikings, un soupçon de science-fiction, une bonne dose de fantasy, une pincée de soap familiale. Secouer le tout et normalement vous vomissez. Et pourtant, ça marche, c’est même fantastique… C’est la magie des grands auteurs, ils rendent évident ce qui ne devrait pas l’être…
J’adore cet anti héros qui ne souhaite rien d’autre que vivre en paix avec sa famille. Et tout le monde s’acharne à lui pourrir la vie, même les dieux…Pauvre Thorgal.
Thorgal © Robin Recht
Concrètement, comment est né ce projet d’album?
Un peu par hasard. Un éditeur du Lombard souhaitait connaître mes projets. Au cours de la conversation, je lance un peu comme une bravade que j’aimerai bien un jour signer un Thorgal. Je pensais la chose tout à fait impossible pour de multiples raisons et pourtant il me dit que les éditions du Lombard projettent d’offrir des cartes blanches sur le personnage à des auteurs. J’ai sauté sur l’occasion et un embryon d’histoire est venu très vite.

Dans quel état d’esprit as-tu abordé cette nouvelle aventure éditoriale ?
J’espère être pleinement irrévérencieux et totalement respectueux de la série.
Un grand écart dangereux.

Thorgal et Aaricia © Robin RechtLe titre de l’album est de ceux qui interpellent d’emblée les aficionados du héros viking… Ton récit s’inscrira-t-il ans la trame de la série ou revisitera-t-il l’univers à la façon des Spirou et Fantasio vu par... ?
Je ne veux rien révéler sur l’album mais je peux dire que Thorgal devra faire ses adieux à la belle Aaricia…

Arf… que l’attente va être longue ! smiley
A-t-il été facile de s’emparer des personnages nés sous les crayons de Grzegorz Rosinski il y a près de quarante ans ? Lequel as-tu pris le plus de plaisir à mettre en scène et lequel t’a donné le plus de fil à retordre ?

Passer derrière un tel monstre sacré de la bande dessinée n’a rien de simple et j’essaye tant bien que mal de l’oublier quand je travaille. S’il l’on crée avec un genoux respectueux à terre, c’est foutu, en art il ne faut pas être fan! Ça n'empêche pas une admiration pour l'œuvre qu’a accompli Rosinski mais je dois à mon livre de ne pas être angoissé par ces questions.

Concrètement, Thorgal est bien difficile à dessiner… On a l’impression que dans les albums il change à chaque dessin et pourtant ça reste bien lui. C’est une partie du génie de Rosinski.

Quel est ton album de référence dans la saga de Thorgal ?
J’aime particulièrement Alinoé, les archers et le maitre des montagnes. La trilogie du pays Qa est très belle également.

La Fille du Géant de Gel baignait dans l’ambiance des sagas nordiques, à l’instar des (més)aventures Thorgal… Qu’est-ce qui t’attire dans ces récits épiques ?
C’est l’épique qui m’attire justement. En musique ou en image, j’ai toujours été sensible au lyrisme. Et puis je crois avoir une affinité avec les montagnes. Elles me fascinent.

La mythologie viking est féconde pour l’imaginaire. Les vikings nous ressemblent, ce sont comme nous des européens mais ils nous paraissent aussi barbares et mystérieux. Un peu comme s' ils représentaient la part sombre et brutale de notre histoire. Ce n’est pas pour rien si l’heroic fantasy s’est progressivement incarnée dans un mélange d’iconographie celtes et vikings, ces deux civilisations sont source de fantasmes et de poésies.

la Fille du Géant d eGel © Recht
Concrètement, comment travailles-tu sur cet album ? Du synopsis à la planche finalisée, quelle sont les différentes étapes de sa création ?
Concrètement, j’écris tout d’abord un séquencié complet de l’album qui détaille chaque scène puis une continuité dialogué a partir de ce texte. Une fois validée par l’éditeur, je commence a réaliser le storyboard complet de l’album. À ce moment là, je crée véritablement l’album. Je change le scénario, j’enlève des scènes, j’en ajoute, je triture ma matière pour que ça fonctionne à l’image. C’est à cette étape que je vois le gouffre qui sépare un scénario d’un story board. Sur les 100 pages de mon album sur Thorgal, j’ai passé près de quatre mois plein sur le board. C’est long mais pour moi nécéssaire.
Je commence alors les crayonnés en numérique puis j’encre sur papier avant de repasser en numérique pour la couleur. C’est vraiment beaucoup d’étapes très fastidieuses mais c’est ainsi que je travaille, j’ai besoin de résoudre chaque problème indépendanment, d’improviser le moins possible.
Il y a des artistes qui sont des virtuoses de l’improvisation, moi je suis plutôt un architecte, j’ai besoin d’avoir tous les plans du bâtiment pour commencer à monter les murs.

Quelle étape te procures le plus de plaisir ?
L’écriture est un vrai moment de plaisir enfantin. Tout est alors possible, tout est neuf. Il y a une jubilation simple et spontanée à rencontrer petit a petit une histoire et ses personnages. Mais le vrai bonheur c’est le storyboard! J’adore cette étape, je passe des mois à peaufiner chaque intention, chaque scène, chaque transition narrative. C’est dur, parfois je bloque, je râle, je tourne autour d’une scène, je peux revenir trente fois sur un dialogue mais je suis seul avec mon album qui existe enfin peu à peu et ensemble nous nous amusons. C’est vraiment un moment très intime.
planche de la Cage aux Cons © Delcourt / Recht / Angotti
Généralement, dans quelle ambiance sonore travailles-tu ? Silence monacal ? Musique de circonstance ? Radio ?
L’ambiance importe peu. Je n’ai pas besoin d’écouter Carmina Burana ou Basil Palédouris pour dessiner Conan! Pour l’anecdote, je peux être assez monomaniaque pendant l’élaboration d’un album et sur Conan j’ai du me passer en boucle le film « les bronzés » pendant une bonne semaine. Ça doit être ma façon de m’isoler dans mon histoire.

La pagination s’avère quelque peu atypique pour un album de Thorgal… Ce format hors norme s’est-il d’emblée imposé ?
La pagination découle de l’histoire, c’est elle qui décide!
Au moment du board, on s’est aperçu avec l’éditeur que l’album avait besoin de 20 pages supplémentaires par rapport aux 80 qui était prévues au départ. Le Lombard a été formidable, ils ont tout fait pour me permettre de réaliser l’album que je souhaitais.
C’est un éditeur vraiment attaché à la qualité de ses albums. Sans donner de noms, je peux vous dire que ce n’est pas toujours le cas.

Quand donc devrait paraître Adieu Aaricia ?
Si tout va bien, à la rentrée 2022.

Tous médias confondus, quels sont tes derniers coups de cœur ?
En musique, j’ai découvert Fauve qui m’a beaucoup touché dans son énergie d’ado tourmenté. J’ai également découvert Arcade Fire, cette année.
Coté cinéma, je suis définitivement un vieux con. Je reste attaché a des vieux films: « l’homme qui voulut être roi », « Blade runner », « Excalibur », « Garde à vue », « les galettes de pont Aven »… Des genres très différents, mais qui datent tous du 20eme siècle...
En série télé, j’ai beaucoup aimé les trois premières saisons de « The crown ». Une qualité d’écriture vraiment hors du commun. Et puis loin au dessus de tout plane « the wire ».

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et à laquelle tu souhaiterais néanmoins répondre ?

Pour finir et afin de mieux te connaître, un petit portrait chinois à la sauce imaginaire…

Si tu étais…

Je préfère répondre « qui j’aurai aimé être » si ça te va.

Ça me va smiley

un personnage de BD : Le Batman du « Dark Knight » de Frank Miller.
un personnage de Thorgal : Et bien… Thorgal. C’est plutôt un chic type.
un personnage mythologique : Hercule, parce que ‘La gloire d’Héra » est probablement mon album franco belge préféré.
un personnage de roman : Martin Eden
une chanson : Le port d’Amsterdam
un instrument de musique : La basse voire la contrebasse.
un jeu de société : Magic the gathering
une découverte scientifique : Le secret de l’acier, forcément.
une recette culinaire : Le burger.
une pâtisserie : Les bonbecks de l’enfance.
une ville : Le Paris de Tardi
une qualité : L’orgueil
un défaut : L’orgueil
un monument : Notre Dame
une boisson : Le Coca
un proverbe : « La critique est aisée et l'art est difficile. »

Un dernier mot pour la postérité ?
Au suivant!

Un grand merci pour le temps que tu nous as accordé ! Cest peu dire que nous avons vraiment hâte de lire ton Thorgal !
l'Atelier de Robin Recht © Recht
Article by Le Korrigan