★★★★★ sed non satiata
Mademoiselle Baudelaire, planche de l'album © Dupuis / YslaireParis, 31 août 1867. Dans les allées ombragées du Cimetière du Montaparnasse, on porte en terre le cercueil du sulfureux auteur des Fleurs du Mal… A l’écart de la scène, une femme noire et boiteuse vient assister aux funérailles de celui qui fut son amant et dont elle fut la muse…

Après la cérémonie, la mère de Baudelaire entame la lecture d’une longue lettre que cette vénus noire lui a adressé, revenant sur sa relation tumultueuse mais passionnée qu’elle entretint avec le poëte…


« la muse immorale, damnée, du plus grand poëte maudit »
Il y a deux siècles naissait Baudelaire, archétype du poëte (comme il aimait à l'écrire) maudit et auteur des sublimes et sulfureuses Fleurs du Mal. Son œuvre a littéralement envoûté Yslaire et son ombre plane, ten un albatros ténébreux, sur son Sambre, chef d'œuvre romantique de l'auteur... Mademoiselle Baudelaire, planche de l'album © Dupuis / YslaireQuoi de plus naturel dès lors qu'il lui consacre un album... Mais, plutôt que de nous proposer une banale biographie, Yslaire a choisi de nous parler de Mademoiselle Baudelaire, la méconnue Vénus Noire à qui il vouait une passion dévorante et qui lui a inspiré de sublimes vers. Pour Madame Aupick, mère de Baudelaire, il ne fait aucun doute que cette Jeanne fut la source des malheurs de son fils et la cause de sa mort… Mais elle fut surtout la muse du poëte tant leur relation tumultueuse faite de disputes et de retrouvailles a alimenté son œuvre poétique…

Mais ce n'est pas tant son portrait qui nous est conté que celui de SON Monsieur Baudelaire... D’elle, on ne sait presque rien sinon son prénom : ni quand elle est née, ni quand elle est morte… De cette rose noire dont on ne connaît pas même le nom avec certitude, il ne reste qu’une poignée de dessins du poëte, quelques rares témoignages, une photo de Nadar et quelques rares toiles de l’époque qui l’ont immortalisées… Ainsi, tel un fantôme ressurgissant du passé, on la voit malicieusement réapparaître aux côtés de Baudelaire sur l’Atelier du Peintre de Gustave Courbet, le temps effaçant avec malice le repentir du peintre, comme pour qu’on se souvienne de la part qu’elle a joué dans l’écriture d’un chef d’œuvre de la poésie…

Les ténébreuses origines des Fleurs du Mal
Actrice plus que spectatrice du drame d’une vie, elle en est aussi la narratrice, par le truchement d'une lettre qu'elle adresse à la mère vénérée du poëte, après que celui-ci est ait gagné sa dernière demeure, plus exigüe encore que les logis successifs où la misère et la précarité l’ont contraint à vivre. Elle esquisse en creux le portrait d’un poëte bohème éternellement insatisfait qui a souffert de la disparition précoce de son père, du remariage de sa mère et qui, placé sous tutelle, a passé sa vie à courir après l’argent et à fuir ses créanciers. Mademoiselle Baudelaire, planche de l'album © Dupuis / YslaireSi Baudelaire est dépeint par beaucoup comme un homme misogyne, sous la plume de Jeanne, Yslaire en esquisse un portrait plus subtil et plus nuancé… Son Baudelaire apparaît comme un dandy excentrique tout à la fois perfectionniste et misérable qui ne cesse de retravailler ses vers, en éternel insatisfait. Loin de dépeindre un artiste puisant son inspiration dans les drogues ou l’alcool, il met en scène un poëte mélancolique rongé par la maladie, répugné par le réel et la vérité et littéralement hanté et habité par son œuvre…

Porté par une écriture ciselée, Yslaire compose comme de coutume un album somptueux. L’utilisation parcimonieuse de la couleur sublime littéralement son trait inspiré et sensuel qui retranscrit l’ambivalence des Fleurs du Mal dont le parfum capiteux et sulfureux baigne littéralement le récit. Il met en scène avec audace et inventivité les visions fantasmatiques que Jeanne inspire au poète dans des scènes de sexe voluptueuses tout à la fois troublantes et terrifiantes. Sa pornographie métaphorique prend racine dans les vers qu’inspira la muse au poète et certaines scènes, particulièrement inspirées, font plus que frôler le sublime, telle celle où, rentrant d’une nuit de débauche, Charles Baudelaire surprend Jeanne en train de lire ses poèmes…

Pour les amateurs, sachez qu’il existe un tirage spécial de l’album, rehaussé d’un magnifique frontispice dédicacé par l’auteur, ainsi que des carnets nous faisant entrer dans le processus créatif de cet artiste dont le talent n’en finit plus de nous envoûter…

Mademoiselle Baudelaire, planche de l'album © Dupuis / YslaireDeux siècle après sa naissance, Yslaire rend un vibrant hommage à Baudelaire dont l’ombre plane sur son œuvre, emplie d’un romantisme sulfureux et ténébreux…

Plutôt que de simplement nous raconter la vie du poëte maudit, auteur des sublimes et veineuses Fleurs du Mal, il choisit de nous livrer son histoire vue par les yeux de celle qui fut son amante et sa muse et lui inspira ses plus beaux vers… Elle est la narratrice de leur vie tumultueuse, émaillé de violentes disputes, de séparations fracassantes et de retrouvailles passionnées. Par la plume de la Vénus Noire, Yslaire esquisse le portrait nuancé de ce dandy insatisfait et miséreux qu’on eût tôt fait de dépeindre comme un être détestable et misogyne…

Alliance d’Eros et de Thanatos, son dessin sensuel sublime littéralement son propos et fait de l’album album halluciné et somptueux qui éclaire l’œuvre de l’artiste et donne envie de se replonger dans les poésies voluptueuses et dérangeantes de Baudelaire…


- Entre nous, tes doses journalière de laudanum… ça ne tue pas l’inspiration ?
- Non… mais le lendemain ! Le terrible lendemain ! Tous les organes fatigués, les nerfs détendus, les titillantes envies de pleurer, l’impossibilité de s’appliquer à un travail suivi… La hideuse nature, dépouillée de son illumination de la veille, ressemble aux mélancoliques débris d’une fête. Alors, dis-moi le pire : voir le monde tel qu’il est ? Ou le transfigurer par l’imagination ? Rien de ce qui est le réalisme du monde ne me satisfait…dialogue entre Gustave Courbet et Charles Baudelaire


Chronique by Le Korrigan