★★★★☆ Halifax la maudite
Halifax, mon chagrin, planche de l'album © Feles / Regnauld / Quella-Guyot14 avril 1912. Quatre jours après le début de son voyage inaugural, le Titanic sombre après avoir heurté un iceberg.

Alors que le paquebot est en train de sombrer, la Star Line dépêche sur place le Mackay-Bennett chargé de récupérer et identifier les corps des passagers qui n’auront pu être sauvés. Constituée d’un croque-mort, d’un révérend, d’un docteur, d’un embaumeur et d’un glacier, l’équipe réunie par Roy Collins, un entrepreneur funéraire de Halifax au bord de la faillite, va être soumis à des choix cruels… Car le nombre des victimes dépasse de loin les capacités du navire… Si les cercueils seront réservés aux passagers de première classe, il n’y a pas suffisamment de glace pour conserver tous les autres cadavres… Certains seront donc rejetés en mer, alors même qu’une poignée d’entre eux avaient été identifiés…

Cinq ans plus tard, alors que la guerre fait rage en Europe, Halifax est frappé par une série de meurtres par noyade… Peu à peu il apparait que les victimes ont toutes un lien avec la macabre expédition du Mackay-Bennett…


Halifax, mon chagrin, planche de l'album © Feles / Regnauld / Quella-Guyot
Selon que vous serez puissant ou misérable
Scénariste, entre autre, de l’Île au Remords et de Facteur pour Femmes, Didier Quella-Guyot exhume un pan méconnu de l’histoire du Titanic qui va servir de toile de fon à un polar historique sombre et finement ciselé…

Remis au goût du jour par le chef d’œuvre de James Cameron, le tragique naufrage du Titanic est connu du grand public : le 14 avril 1912, le Titanic, le plus grand paquebot du monde, qu’on prétend insubmersible, heurte un iceberg et sombre doucement dans les profondeurs abyssales… On connaît les erreurs humaines qui furent à l’origine de la catastrophe, le manque de cruel de chaloupes qui profitèrent surtout aux passagers les plus fortunés ou les passagers de troisième classe qui comptèrent dans leur rang le plus de victimes…

Mais ce roman graphique de Didier Quella-Guyot nous dévoile que si les origines sociales ont joué un rôle déterminant pour la survie des passagers, il en sera de même dans la mort… Car les victimes ne seront pas traitées avec les mêmes égards, « selon qu’elles soient puissantes ou misérables » (pour paraphraser Jean de la Fontaine)… Halifax, mon chagrin, planche de l'album © Feles / Regnauld / Quella-GuyotLe scénariste utilise avec art ce pan méconnu de l’histoire du Titanic pour asseoir son polar, retranscrivant avec force les clivages qui déchiraient la société canadienne de l’époque, gangrénée par le racisme et les préjugés, revenant notamment sur le sort réservé à la population noire, contrainte de vivre dans la misère des ghettos ou le sort réservé aux amérindiens auquel on volait les enfants pour les christianiser et les couper de leurs cultures et de leurs racines…

Comme dans tout polar qui se respecte, la ville d’Halifax est un personnage à part entière d’histoire… Et le poids écrasant de son passé, du naufrage du Titanic à celui du Empress of Ireland, sans oublier la tragédie du 6 décembre 1917 que nous préférons passer sous silence pour ne pas gâcher la lecture de l’album trouvent chacun leur place dans cet récit édifiant…

En matière de polars, Pascal Regnauld est loin d’être un béotien… Pour mémoire, il travaille avec Benoît Sokal sur les Enquêtes de l’Inspecteur Carnardo depuis le tome 10 et a signé avec le talentueux Roger Seiter, grand amateurs de romans noirs, deux polars sombrement envoûtants : Trou de Mémoire et Balle tragique pour une série Z. Dans Halifax, mon Chagrin, référence explicite au Hiroshima mon Amour de Marguerite Duras, le dessinateur use de son style si particulier et envoûtant qui faisait le charme des albums scénarisés par le scénariste de Fog… Le cerne blanc entourant ses personnages joue avec art avec l’éclairage alors que son trait anguleux fait une nouvelle fois merveille, campant des personnages aux trognes délicieusement expressives… Halifax, mon chagrin, extrait du cahier graphique de l'album © Feles / Regnauld / Quella-GuyotJouant avec la lumière de façon confondante, les teintes bleutées ou sépias qui baignent ses planches immergent avec force le lecteur dans l’époque alors que de discrètes et subtiles touches de couleur viennent équilibrer l’ensemble de façon confondante…

Didier Quella-Guyot nous entraîne à Halifax, en Nouvelle-Ecosse, pour un polar sombre et ciselé qui prend sa source dans la tragédie du Titanic…

Mêlant faits historiques et personnages fictifs joliment écrits, faisant de la ville un personnage à part entière et utilisant avec art les évènements qui l’ont secouée, le scénariste tisse un scénario nerveux et inquiétant baignant dans une atmosphère oppressante joliment retranscrite par le dessin élégant et caractéristique d’un Pascal Regnauld comme de coutume très inspiré…

L’album est complété par un petit dossier mêlant textes et recherches graphiques et qui aurait gagné à être plus important tant il s’avère édifiant, complétant et enrichissant joliment l’histoire…


- Et c’est quoi votre problème ?
- Un paquebot énorme en train de couler ! Effroyable. Il faut réunir au plus vite des cercueils, un menuisier, un embaumer, un glacier… Et vous pouvez faire ça !
- Pourquoi moi ? Il y a des entreprises plus importantes que la mienne et…
- Oui, mais ça va être long, pénible et il faut des types aguerris, solides…
- Et les autres ont refusé, c’est ça ?
- Oui… C’est un peu ça !
- Alors vous vous êtes dit : tiens, l’indien, lui, il ne pourra pas refuser !
- dialogue entre Brown Miller et Roy Collins

Chronique by Le Korrigan