★★★★☆ Pulsion de vie, pulsion de mort
La Guerre, planche de l'album © Delcourt / Sécheresse / CadèneAlice et Alexandre sont jeunes, beaux et riches, tout comme leur famille et les gens qu’ils côtoient, ignorant tout de la France d’en bas qu’ils ne connaissent que par les clichés colportés par leur caste…

Mais un jour, leur destin va basculer : suite à une dispute, ils causent un accident mortel… Et plutôt que d’assumer leurs actes, ils vont fuir… et se rendre compte qu’ils n’en subiront aucune conséquence…

La vie peut reprendre son cours… Mais elle semble avoir perdu son sens et sa saveur… Alice a le furieux besoin de se sentir vivante. Hautaine et méprisante, elle baise avec des banlieusards de passage, prête à tout pour sentir l’excitation et l’indescriptible frisson qui fut sien lors de cette tragique nuit… Et cette sensation, elle veut qu’Alexandre puisse la ressentir, lui aussi…


La Guerre, planche de l'album © Delcourt / Sécheresse / Cadène
un album étrange et dérangeant
Il y a des albums dont il est bien difficile de parler tant ils donnent à ressentir plus qu’à raconter. La Guerre est de ceux-là… Thomas Cadène nous y entraîne dans l’intimité d’un couple à la dérive… Pour sentir à nouveau le sang pulser dans ses veines, pour sentir son cœur battre dans sa poitrine, pour ressentir l’excitation d’un drame passé et ne plus être qu’un fantôme, Alice se lance dans une fuite en avant éperdue, abandonnent un à un ses derniers lambeaux d’humanité… Pour se sentir vivante, c’est contre la vie elle-même qu’elle part en guerre, s‘enfonçant chaque fois un peu plus profondément dans le glauque et le sordide, avec une violence verbale, physique et psychologue inouïe… Elle est devenue une prédatrice implacable, un monstre sans âme dénué d’humanité… Et elle conduit son conjoint au bord de l’abîme…

A moins que… A moins que, comme le suggère certaines cases, Alice, hanté par le drame, soit à ce point rongée par le remord qu’elle a, consciemment ou non, décidé d’appuyer sur l’accélérateur pour se fracasser sur le mur d’une réalité qu’elle ne supporte plus, suffoquant, écrasée par le poids de la culpabilité… La Guerre, planche de l'album © Delcourt / Sécheresse / CadèneComment continuer à vivre, comme si de rien n’était, dans un milieu bâti sur le mensonge, le paraître et la superficialité ?

la fête est finie
Le travail de Loïc Sécheresse est une fois de plus impressionnant de maîtrise… Ce dessinateur, que l’on a pu découvrir dans les pages de Midnight Tales ou de Doggybags mais aussi et surtout dans le somptueux Ys, fait une nouvelle fois montre de son confondant sens de la mise en scène… D’une grande précision, son découpage immerge le lecteur au cœur du drame alors que ses cadrages renforcent l’étrange sentiment de malaise et de nausée qui assaille le lecteur, au fil des pages… Très caractéristique, son trait souple s’avère envoûtant et particulièrement efficace pour retranscrire l’intensité des dialogues violents et tranchants comme une lame de rasoir… La couverture est une petite merveille de composition : un couple s’embrasse tendrement devant un décor paradisiaque… La Guerre, planche de l'album © Delcourt / Sécheresse / CadèneMais il y a cette voiture incongrue qui semble tombée du ciel… et le regard de la jeune femme qui regarde ailleurs, comme si le présent l’ennuyait…

Œuvre étrange et dérangeante, la Guerre nous entraîne dans le quotidien d’Alice et d’Alex, un jeune couple aisé dont la vie vola en éclat lorsqu’ils causèrent, en toute impunité, la mort des passagers d’une voiture… Alice trouve désormais sa vie terne et sans saveur et s’avère prête à tout pour se sentir juste vivante… Quitte à y laisser son humanité et entraîner son compagnon dans sa chute…

Le dessin souple et tortueux de Loïc Sécheresse entre en résonnance avec l’histoire et les dialogues incisifs de Thomas Cadène, scénariste de la Tragédie Brune ou de La vraie vie, pour former un tout malsain et cohérent qui n’est pas sans évoquer l’ambiance des films noirs les plus sombres et les plus désespérés…


J’essaye de comprendre ce qui me bouffe comme ça. Je ne peux pas lutter contre ce désir-là. Ne m’y oblige pas ok ? C’est plus grand que la vie. Tu sais ? Non, en fait, ça ne me bouffe pas, ça me… ça me réveille. C’est comme ces types qui font du sport extrême, tu vois ? Je vais pas m’écrouler. Si je réponds pas, j’ai juste l’impression que je vais disparaître petit à petit. Ne me laisse pas devenir un de ces fantômes. Au moins essaie.Alice

Chronique by Le Korrigan