★★★★★ Through the Looking-Glass
Urban, planche du tome 5 © Futuropolis / Ricci / BrunschwigMonplaisir… 300000 hectares entièrement dédié aux loisirs offerts à l’humanité en pleine reconstruction. Tout n’y est que jeu et amusement… Même la mort, qui peut faire l’objet de paris ! Dix-huit millions de visiteurs viennent quotidiennement dépenser leur argent dans ce parc d’attraction démesuré imaginé par le pétillant et inquiétant Springy Fool, génie de l’informatique, créateur d’A.L.I.C.E., l’I.A. qui l’aide à gérer le complexe…

Mais la cité du plaisir a été victime d’un attentat terroriste qui l’a plongé dans le chaos. Il devient rapidement difficile de juguler les scènes de paniques et les émeutes, obligeant Springy Fool à rappeler Zachary Buzz qu’il avait mis au placard pour avoir refusé d’exécuter Narcisse, le magicien…

D’abord réticent, Zach finit par accepter… Mais au moment de proférer son discours d’intronisation au poste de Chef des Force de Police de Monplaisir il ne peut se résoudre à faire les louages du créateur de Monplaisir et, mu par un sens de la justice confondant, il décide de mettre Springy Fool aux arrêts…


Les Androïdes ne rêvent-ils que de moutons électriques ?
Il est souvent plus difficile de finir que de commencer… Et ce n’est pas sans un pincement au cœur que nous nous sommes lancés dans la lecture de cet ultime opus qui faisait indéniablement parti des albums les plus attendus de cette étrange année 2021…

Urban, planche du tome 5 © Futuropolis / Ricci / BrunschwigSuperbement composée, la couverture est une nouvelle fois somptueuse et éclaire celle des quatre premiers tomes d’une lumière nouvelle, entraînant le lecteur de l’autre côté du miroir… Conjugué au titre particulièrement savoureux, il suggère un délicieux et vertigineux changement de paradigme qui donne d’emblée la furieuse envie de se plonger dans la lecture de l’album… Pourtant, avec malice, les auteurs prennent le lecteur à contre-pied et jouent avec leur nerf et leur frustration de connaître le dénouement d’un récit exaltant avec une séquence présentant la genèse d’Overtime, série qui a donné au jeune Zachary Buzz sa vocation de justicier et de solides valeurs morale qui ont fait de lui l’homme intègre qu’il est… et justifieront ses actes à venir… Pour l’occasion Roberto Ricci change subtilement de style, nous offrant des planches d’une beauté et d’une force impressionnante..

La séquence suivante nous rappelle violemment à la réalité, avec ces scènes d’émeutes et de panique remarquablement retranscrites par un dessinateur inspiré et plus virtuose que jamais. Le chaos ambiant pousse Springy Fool à faire appel à Zachary Buzz qui jouit d’une solide réputation auprès des visiteurs de Montplaisir… Moins naïfs depuis qu’il a perdu ses illusions, il comprend qu’on veut exploiter son image pour tenter de ramener l’ordre mais finit par céder, pour le bien commun… La séquence où il doit prononcer son discours d’intronisation censé apaiser les esprits et ramener l’ordre est d’une efficacité confondante… Grâce à un découpage inspiré, l’incroyable dessinateur parvient à faire ressentir au lecteur les doutes qui assaillent Zach de façon tout simplement bluffante… Et l’on pourrait décortiquer chaque scène de l’album à l’infini pour démontrer à quel point les auteurs n’ont négligé aucun détail, chaque pièce du puzzle s’assemblant de façon parfaitement cohérente pour former un tout absolument vertigineux…

Urban, planche du tome 5 © Futuropolis / Ricci / Brunschwig
Une œuvre époustouflante qui hantera durablement le lecteur
Comme de coutume avec l’impressionnant Luc Brunschwig, chaque personnage s’avère remarquablement bien écrits. Mieux ! Chacun évolue subtilement au fil des albums, mais toujours de façon pertinente et délicieusement cohérente… Même le pire des salopards inspire presque pitié une fois dépouillé de ses oripeaux et revenu à un quasi anonymat… Et si Zach s’avère être un personnage particulièrement attachant, celui d’A.L.I.C.E., I.A. omnisciente et omnipotente qui révèle dans cet album sa véritable nature, celle d’un démiurge virtuel écartelée entre sa fonction de gestion et de protection de son créateur et… ses désirs… Alors que d’autres se demandaient si les androïdes rêvaient de montons électriques, Luc Brunschwig lui fait désirer de ce qui fait l’essence même de l’humanité… Tout en appliquant un plan préparé de longue date qu’elle met en œuvre avec la froideur et le détachement dont est capable une créature virtuelle… Dilemmes cybernétique éminemment cornéliens…

Bien qu’ayant déjà abordé le talent de Roberto Ricci un peu plus haut, il nous faut revenir sur son formidable travail sur cet album. Son découpage est d’une rare fluidité alors que sa mise en couleur permet au lecteur de ne pas se perdre dans les nombreux flashbacks qui émaillent le récit et viennent l’enrichir et le compléter. Ses décors foisonnent littéralement de détails qui apporte cohérence et crédibilité à l’ensemble… Urban, planche du tome 5 © Futuropolis / Ricci / BrunschwigIl retranscrit de façon particulièrement immersive le formidable chaos qui règne à Monplaisir et la violence qui s’y déchaîne, faisant à chaque planche monter la tension d’un cran… S’il excelle dans les scènes d’action découpées avec une virtuosité confondante, c’est sa formidable capacité à insuffler la vie à chacun des protagonistes du récit qui force l’admiration et rendent le récit de Luc Brunschwig plus poignant encore. Son traitement du personnage d’A.L.I.C.E est tout juste désarmant, notamment dans une scène particulièrement bouleversante dont nous vous dirons rien pour ne pas gâcher votre plaisir…

Pour les aficionados qui se sont replongés dans la lecture des premiers tomes pour mieux apprécier cet ultime opus, sachez qu’il vous sera difficile de ne pas vous y replonger sitôt l’album refermé pour les redécouvrir à la lumière des révélations fracassantes de cet ultime tome… Et si vous pensiez que Luc Brunschwig était l’un des meilleurs scénaristes du moment, vous comprendrez à quel point vous êtes encore en deçà de la réalité tant chaque élément, chaque détail, même les plus insignifiant, de ce formidable récit d’anticipation y trouve sa raison d’être et s’intègre parfaitement à la trame scénaristique d’une série tout juste époustouflante…

Urban, planche du tome 5 © Futuropolis / Ricci / BrunschwigIl aura fallu près de dix années pour parachever cette série d’anticipation qui a germé il y a des lustres dans l’esprit foisonnant d’un scénariste particulièrement talentueux et qui connut un faux départ en 1999 avant de renaître sous les crayons alertes et virtuoses de l’impressionnant Roberto Ricci… Avec Schizo Robot Luc Brunschwig nous entraîne de l’autre côté du miroir pour un final aussi glaçant qu’ébouriffant qui remet en perspective les évènements qu’il nous avait contés dans les tomes précédents…

Si on quitte à regret l’univers d’Urban, c’est qu’on s’était attaché à ces personnages délicieusement complexes et remarquablement bien écrits qui n’ont cessé d’évoluer et de se densifier au fil des péripéties de façon vertigineuse et bougrement cohérente…

Somptueux graphiquement, solidement charpenté et porté par une narration impeccable, Urban s’impose d’ores et déjà comme l’une des meilleures séries d’anticipation du neuvième art… A ne manquer sous aucun prétexte ! Mais sachez que vous n’en sortirez pas indemnes et, qu’à l’instar du Pouvoir des Innocents, l’histoire vous hantera longtemps après avoir refermé l’album…


- Vous voulez rire ? A… Après tout ce que vous et vot’ Boss vous m’avez mis dans la tronche ?! Vous voulez que…
- Ouaip garçon… « On veut » et on va insister lourdement, jusqu’à ce que tu nous dises oui, parce que la situation l’exige furieusement. Alors écoute-moi bien ! J’ignore si t’es capable de faire ce qu’on attend de toi. Mais là, dehors, y’a des millions de pékins qui connaissent ta trombine et pour qui t’es un putain de phénomène.dialogue entre Zach et Narcisse

Chronique by Le Korrigan