★★★★☆ Déjanté et irrévérencieux
Les Misérables, planche de l'album © Glénat / Salch / HugoAprès avoir croupi au bagne pendant de longues années pour avoir volé un quignon de pain pour nourrir sa famille, Jean Valjean est enfin libéré. Se gelant les miches lors d’un hiver particulièrement vigoureux, le voilà qu’il s’introduit chez un évêque qui lui offre gîte et couvert… Mais, fan du Borussia Dortmund, Valjean ne peut s’empêcher de chourer sa télé à l’éclésiaste qui, lorsqu’il l’apprend, lui offre de bon cœur à la condition qu’il fasse désormais le bien…

Séduite par un jeune et beau bourgeois, la pauvre Fantine est rapidement abandonnée par son prince charmant avec une polichinelle dans le tiroir… Elle confie la petite causette à une famille de bon samaritains qui, en échange de monnaies sonnantes et trébuchantes, vont gentiment prendre soin d’elle et la forcer à nettoyer les chiottes du camping familial… Après avoir trimé comme une damnée pour que sa gamine ne manque de rien, Fantine finira par crever non sans avoir fait promettre à Monsieur Madeleine, alias Jean Valjean, alors poursuivit par un flic intègre et sans cœur, de s’occuper de la gamine…

La suite, la connaît, mais ça ne va pas empêcher Éric Salch de nous la raconter… Y manquerait plus ça !


Les Misérables, planche de l'album © Glénat / Salch / Hugo
Victor Hugo tel que vous ne le verrez jamais plus
Avec le style inimitable qui a fait sa réputation, Éric Salch revisite à sa sauce les Misérables, chef d’œuvre impérissable de Victor Hugo… Depuis sa publication, le pavé d’Hugo a été adapté à toute les sauces : films, séries, comédie musicale, anims, BD, jeux vidéo, tamagotchi (nan, je déconne)… Mais à côté de ceux d’Éric Salch, les Misérables d’Hugo ne sont que des bourgeois nantis et parvenus…

Car le fait est qu’Éric Salch prend un malin et irrévérencieux plaisir à écorner l’image de chacun des personnages emblématiques de l’œuvre originale… Valjean, Fantine, Cosette, Javert ou les Thénardier… Tout le monde passe à la moulinette de son univers et tous en prennent sérieusement pour leur grade… Avec ses allures de Depardieu, Valjean y est par exemple dépeint en ivrogne accroc à la périgourdine, un brin égoïste et tire au flanc fan du Borussia Dortmund; Causette en ado quotique-punk rebelle à toute forme d’autorité; les Thénardier en tenancier du miteux camping de Montfermeil ou Marius en auteur de BD raté et tourmenté… Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, cela fonctionne vraiment bien, même si le conteur est une saloperie de rat nommé Victor qui entame le récit en boulottant un bébé abandonné dans la rue, en commençant par l’oreille parce que ça croustille… Ce qui n’est pas faux, certes, mais quand même…

Les Misérables, planche de l'album © Glénat / Salch / HugoOn retrouve bien évidemment l’ossature du roman ainsi que la trame dramatique et romantique imaginée par le grand Victor (le romancier, pas le rat !) mais les faits, gestes et autres grimaces de chacun des protagonistes sont joyeusement amplifiée, caricaturées, travesties et déformées sans vergogne aucune… Avec un humour aussi féroce que caustique, l’auteur revisite le pavé de Victor Hugo pour lui lancer dans la gueule en beuglant comme un dératé « vive la Révolution !»…

Dans le sillage de Reiser
Le dessin vif et spontané de Éric Salch est au diapason de l’insolence de ses dialogues crus et de mauvais goût, évoquant par bien de aspects le travail de Reiser dont beaucoup le considère comme l’héritier spirituel et graphique dont on retrouve le style minimaliste dénué de toutes fioritures… Il donne à chacun de ses personnages des trognes improbables et formidablement expressives, dans un style très gros nez parfaitement assumé. Le dessinateur utilise différentes techniques, l’aquarelle en passant par le lavis ou le style gravure à la Gustave Doré sous périgourdine et reconstitue le Paris misérable post-empire, mais en pire… Les Misérables, planche de l'album © Glénat / Tout y est crade, glauque et désespérant mais, en même temps (n’y voir aucun macronisme) drôle et absolument irrésistible…

Avec l’humour féroce et irrévérencieux qui le caractérise, Éric Salch s’inspire très librement des Misérables de Victor Hugo pour nous livrer un album caustique à l’humour drôlement féroce…

Son dessin nerveux et spontané campe des personnages crados, carricature azimutée et iconoclaste du roman originel. Mélangeant les techniques, il respecte la structure narrative du roman tout en donnant des coups de pieds au cul des personnages, alors que le rôle du narrateur échoie à un sale rat qui s’invite dans ses planches, mode coccinelle de Gotlib, mais en bien plus trash…

Après avoir lu Les Misérables de Salch, vous ne reverrez jamais plus Cosette, Valjean, Jabert et autre Thénardier comme avant…


Alors, écoute-moi bien, mon fils. Les conneries, c’est fini, c’est pigé ? Je te laisse me piquer ma télé, mais en échange, tu vas me filer ton âme. Tu fais partie du camp du bien maintenant.L’évêque

Chronique by Le Korrigan