★★★★☆ Au théâtre (d’Eauxfolles) ce soir
La Nef des Fous, planche du tome 10 © Delcourt / TurfBaltimore et Bonvoisin ont donc délaissé leur enquête sur le sombre trafic de coloquintes géantes pour investiguer sur l’enlèvement de la Reine, mystérieusement disparue au cours d’un spectacle de magie on ne peut plus bluffant… Et quoi de mieux pour amorcer une enquête que de se rendre sur la scène de crime ? C’est donc déguisés en agents d’entretien et sous un nom d’emprunt que nos deux enquêteurs pénètrent dans le palais par le truchement de ruses particulièrement ingénieuses.

Bien évidemment, les choses vont rapidement déraper, tant à cause de l’obsession de l’un à mener une enquête exclusivement à charge qu’à cause de la maladresse élevée au rang d’art du second… Pas sûr que ces branquignols parviennent à élucider cette mystérieuse affaire mais qu’importe ! le spectacle est plaisant !


un album poétique et joyeusement barré
C’est toujours avec un plaisir que l’on se replonge dans l’univers baroque et poétique d’Eauxfolles, né de l’imagination foisonnante et débridée d’un auteur iconoclaste à l’aube des années 90… Eh oui, déjà… le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne nous rajeunit guère… Mais qu’importe ! Eauxfolles, donc, un royaume gouverné par un petit roi attachant et débonnaire qui échappe tant bien que mal à divers complots visant à lui prendre son trône et sa couronne… Difficile de dire s’il est juste téméraire ou carrément impossible de faire un pitch un tant soit peu cohérent du moindre album de la série tant chacun est baigné d’une atmosphère de douce folie et d’un capiteux parfum de surréalisme n’étant pas sans évoquer le fameux Roi et l’Oiseau, libre adaptation de la Bergère et le Ramoneur d’Andersen orchestré par Paul Grimault et scénarisé par Jacques Prévert…

La Nef des Fous, planche du tome 10 © Delcourt / TurfDans ce nouvel album, comme dans les précédents, Turf s’amuse à se moquer gentiment des travers de nos contemporains et de la condition humaine en général, avec de joyeuses caricatures de soldats, politiques, monarques, policiers et autres amuseurs publics comme un certain Sébastien Brant, satiriste et strasbourgeois de surcroit, le fit dans son ouvrage éponyme qui fut à la Renaissance un véritable best-seller… Le scénariste joue avec délectation de la chronologie de son récit, offrant au lecteur de savoureux et irrésistibles intermèdes pour lesquels il change subtilement de style, histoire de ne pas trop les perdre en chemin… Le résultat est un album totalement barré truffé de scènes improbables et irrésistiblement burlesques, de fantaisies scéniques et de dialogues joyeusement décalés…

Pour mettre en scène un tel récit, il fallait un dessinateur débridé et inventif qui retranscrirait avec art l’atmosphère surréaliste qui baigne l’album… Fort heureusement, en plus d’être un scénariste à l’imagination foisonnante, Turf est un dessinateur particulièrement talentueux et un coloriste de génie, oui, de génie, n’ayons pas peur des mots… Pour son découpage, le dessinateur joue avec audace des codes du neuvième art pour composer des planches surprenantes et particulièrement envoûtantes. Le fond rejoint ainsi la forme et l’inventivité dont il fait montre dans l’écriture du scénario et de ses personnages se retrouve dans son dessin…
La Nef des Fous, planche du tome 10 © Delcourt / Turf
Nombreux sont les coups de théâtre venant ponctuer ce Coup de théâtre qui voit le sergent et son adjoint enquêter sur l’énigmatique et mystérieuse disparition de la Reine d’Eauxfolles…

L’audacieuse structure narrative de l’album et l’inventivité graphique de l’auteur sont au diapason pour nous conter ce singulier récit qui vous entraînera des sous-sols inquiétants où croupissent les prisonniers en passant par le luxueux théâtre devenu scène de crime, la serre luxuriante du palais, les bureaux du perspicace mais incompétent Roussin ou les appartements où se confine, bien malgré, lui Ambroise Marcelus Premier…

Hopla ! Le décor est posé, les acteurs sont en place et connaissent leur texte… L’entracte est terminée, veuillez regagner vos places sans tarder… Ouvrez grand les yeux et les oreilles, le spectacle reprend ! Enfin… dans le tome 12 !


- Moi, si j’avais été lui, j’aurais attendu ce moment-là du spectacle pour enlever la Reine… Puis j’aurais disparu à mon tour ! POF ! le show parfait.
- C’est complètement tordu comme idée ! Trop tordu ! Et complètement abscons ! S’il avait agi ainsi il serait coupable ! Et cela sans ambiguïté ! Alors qu’en l’enlevant au tour précédent, il peut encore feindre l’innocence !... Et c’est sa ligne de défense depuis le début ! Mais !... Nous ne sommes pas dupes !
- Vous !... Vous faites une enquête à charge !... Et moi à décharge ! C’est ce qui ne va pas dans cette histoiredialogue entre Baltimore et Bonvoisin
Chronique by Le Korrigan