★★★★★ Bloody Summer
Un Eté Cruel © Delcourt / Phillips / Brubaker / PhillipsEté 1988… Pour la première fois de sa vie, Teegar Lowless, homme colérique et violent, est amoureux. Des femmes, il en a connu des dizaines… Mais des comme Jane, jamais… Pour elle, il monte le plus gros braquage de sa carrière… Mais le moindre grain de sable peut enrayer un plan pourtant parfaitement huilé…

Ce grain de sable, ce sera Ricky, son fils… Lui et ses potes s’engagent sur les chemins sinueux tracés par leurs pères… Ses coups tordus lui ont déjà valu un séjour en maison de correction… Mais cela ne l’a pas calmé, bien au contraire… Ce qu’il aime, c’est la montée d’adrénaline que lui procure leurs coups et les risques qu’ils prennent pour gagner quelques dollars… Mais, par-dessus tout, Ricky n’aime pas ce que son père est devenu, à cause de Jane…


La seule présence d’Ed Brubaker et Sean Phillips sur une couverture d’album suffit à attirer l’attention des amateurs de polars hard-boiled, sombres et poisseux à souhait… Doté d’une pagination généreuse, un Eté Cruel se déroule dans l’univers de Criminal qui est indéniablement l’une des plus fabuleuse série policière du neuvième art.

Lawless Père & Fils
Un Eté Cruel © Delcourt / Phillips / Brubaker / PhillipsS’il est découpé en chapitres du fait de son édition originale en fascicules, ne croyez pas que vous pourrez arrêter la lecture au terme de l’un d’entre eux… Car l’écriture ciselée d’Ed Brubaker est de celle qui vous attrape à la gorge sans jamais relâcher son étreinte avant le terme du récit, qui vous laissera groggy… Le format atypique de l’album lui permet plus encore qu’à l’accoutumée de développer chacun de ses personnages qui vont occuper tour à tour les devants de la scène pour un récit choral savamment orchestré. Le texte des récitatifs éclaire le lecteur sur les états d’âme et les pensées des différents protagonistes de l’histoire, jouant une petite musique qui est propre à chacun d’eux… en mode mineur, comme il se doit… Mais si la vie n’en a épargné aucun, le drame à venir et qui se noue sous nos yeux est bien pire encore… Et, jouant les Cassandres avec un plaisir aussi malsain que jubilatoire, le narrateur annonce rapidement la couleur, ce qui rend la mécanique de précision du récit plus cruellement implacable encore… Mais pouvait-on s’attendre à une happy-end dans un album scénarisé par Ed Brubaker ?

Le voile va enfin être levé sur la mort de Teegar, personnage dont l’ombre malsaine plane sur la série et que le scénariste a abordé à plusieurs reprises, dans le tome 5 de Criminal comme dans le 7 qui venait mettre en doute les circonstances « officielles » de son trépas… Et c’est cette formidable capacité de créer un background riche et foisonnant, de croiser et de mêler de nombreux arcs narratifs qui rend la série aussi immersive qu’unique : si chacun des albums peut se lire (et s’apprécier !) séparément, tous s’intègrent dans une trame plus vaste qui possède sa propre cohérence et donne tout son sens au mot « série ».

Phillips Père & Fils
Si les polars d’Ed Brubaker sont aussi percutants, c’est indéniablement grâce au talent véritablement bluffant de son complice, Sean Phillips. Le dessinateur britannique n’a pas son pareil pour poser ces ambiances sombres et poisseuses qui font les grands polars. Son découpage est d’une redoutable efficacité et sa façon très cinématographique de mettre en scène ses personnages qu’il dote de postures savamment étudiées rend l’impact de chaque séquence plus percutant encore. Un Eté Cruel © Delcourt / Phillips / Brubaker / PhillipsL’artiste joue des contrastes avec art, avec des masses sombres qui structurent ses planches et permettent au coloriste, Jacob Phillips, qui n’est autre que le fils de Sean, de signer des couleurs somptueuses et baigner chaque scène d’une lumière parfois irréelle mais indéniablement envoûtante et immersive…

Considéré à juste titre comme l’une des meilleures séries policières du neuvième art, chaque tome de Criminal est très attendu par les amateurs de polars sombres et poisseux…

Remarquablement bien écrits, les personnages de l’histoire en constituent son ossature et, dans ce troisième hors-série, les récits croisés tissés avec art par l’immense Ed Brubaker entraînent les lecteurs vers une fin inéluctable que l’on sait tragique… La force de cette série est de proposer plusieurs récits indépendants mais néanmoins enchevêtrés qui s’éclairent l’un l’autre et viennent enrichir son univers tout en complétant de façon saisissante le portrait des différents protagonistes…

Des récitatifs percutants, des dialogues ciselés et une mise en scène impeccable signée par l’immense Sean Phillips font de cet Eté Cruel un petit chef-d’œuvre du roman (graphique) noir… A ne manquer sous aucun prétextes…


Peut-être ces trois mois en maison de correction n’avaient-elles pas fait de mal au gamin, pensa Teeg… Pour un instant seulement.

- Une minute… Où as-tu trouvé l’oseille ?
- Euh… Eh bien…

L’enfoiré…dialogue entre Teegar et Ricky Lowless

Chronique by Le Korrigan